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REPORTAGE

A Bangui, la traque aux «Tchadiens», la valise ou le cercueil


- 31 Décembre 2013 modifié le 31 Décembre 2013 - 23:10

En Centrafrique, des milliers d’habitants musulmans assimilés aux ressortissants du pays voisin fuient la capitale pour échapper à la vindicte.

THOMAS HOFNUNG ENVOYÉ SPÉCIAL À BANGUI, LIBERATIION


Par la route ou par les airs, les «Tchadiens» de Bangui fuient massivement la Centrafrique, où leur vie est désormais en grand danger. Adoum, un commerçant de 47 ans, a accompagné sa femme et ses enfants en bordure de l’aéroport de la capitale, où plusieurs milliers de personnes campent, en espérant pouvoir monter dans le prochain avion, direction N’Djaména. «Je suis né ici, je suis centrafricain,précise-t-il d’emblée. Mes grands-parents se sont installés en Centrafrique avant l’indépendance [En 1960, ndlr]. Mais c’est devenu trop risqué aujourd’hui. Mon commerce, situé dans le quartier du PK5, a été pillé. La nuit, nous les hommes, on s’organise pour faire des rondes et protéger nos biens.» En quelques jours, près de 4 000 «Tchadiens» installés ici parfois depuis plusieurs générations et ne parlant pour beaucoup que le sango [la langue locale, ndlr] et l’arabe, sont déjà partis, a indiqué samedi le ministre tchadien des Affaires étrangères, Moussa Faki Mahamat. Harmonie. Face à l’urgence de la situation, Paris a mis à la disposition des autorités de N’Djaména un Airbus militaire, un A340 de l’escadron Esterel, qui a effectué plusieurs rotations entre Bangui et N’Djaména. Pour l’heure, seuls les femmes et les enfants sont concernés par ce pont aérien. Dans la fournaise de Bangui, on croise depuis quelques jours des convois hétéroclites, composés de camions bondés, de pick-up chargés de familles et de ballots et de simples voitures bringuebalantes. Escortés par les soldats tchadiens de la force africaine, la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca), ils foncent en direction de l’aéroport. Un déplacement à hauts risques tant l’ambiance est survoltée à Bangui.

Jeudi, ont rapporté des témoins, trois camions remplis de familles étaient tombés en panne à deux kilomètres de l’aéroport. Vite encerclés par une foule hostile, leurs passagers n’ont dû leur salut qu’à la protection des soldats français rapidement dépêchés sur place. «Les gens étaient déchaînés. Si les militaires de l’opération Sangaris n’avaient pas été là, on aurait assisté à un véritable carnage», assure un observateur étranger présent sur les lieux. A Bangui, les «Tchadiens» faisaient jusqu’ici partie de la mosaïque locale, au même titre que les multiples communautés qui composent ce pays. Ils tenaient notamment le petit commerce dans les quartiers de la capitale. Leur nombre est difficile à évaluer, sans doute plusieurs dizaines de milliers de personnes rien qu’à Bangui. Mais cette harmonie a volé en éclats sous les coups de boutoir de la Séléka, la rébellion originaire du Nord à dominante musulmane qui a pris le pouvoir en mars. Jusqu’à l’intervention française, au début de ce mois, le pays a ainsi été totalement livré à l’arbitraire des seigneurs de la guerre. «Au lieu de sécuriser le pays, les rebelles ont transformé les gens en bêtes de somme, dénonce l’avocat Bruno Gbiegba. La Séléka a systématiquement pillé les foyers des non-musulmans. Par contrecoup, les musulmans sont apparus comme des collabos.» Mais pour de nombreux habitants de la capitale, rien de tout cela n’aurait pu se produire sans le soutien du grand voisin du Nord, le Tchad. De fait, malgré ses dénégations, le président tchadien, Idriss Déby, est soupçonné par de nombreux observateurs d’avoir armé et financé, au moins partiellement, les rebelles de la Séléka – une force composée de combattants musulmans locaux, mais aussi de mercenaires tchadiens et soudanais. L’amalgame entre la Séléka, les musulmans et les «Tchadiens» s’est ainsi cristallisé au fil des mois. Pour ajouter à la confusion, le pouvoir de N’Djaména fournit le plus gros contingent au sein de la force de paix déployée en Centrafrique : environ 850 hommes. «Nous sommes des pays frères, a lancé le chef de la diplomatie tchadienne, lors d’un déplacement samedi à Bangui.Cela fait près de vingt ans que nous participons à des missions de paix ici. Le Tchad n’a pas d’agenda caché.» Grenade. Mais une majorité de Banguissois pense le contraire, accusant le contingent tchadien de collusion avec les ex-rebelles. «L’armée française a reçu l’ordre de désarmer la Séléka et l’a obligée à se retirer des quartiers de Bangui pour rejoindre ses casernements, mais il n’y a personne derrière pour assurer la sécurité», décrypte un expert militaire. Résultat, les militaires tchadiens s’en sont chargés, à leur manière. Au cours des dernières semaines, ils ont multiplié les interventions musclées dans les quartiers de la capitale où la population musulmane fait l’objet d’attaques aveugles de la part des milices d’autodéfense chrétiennes, les «anti-balaka». Au fil des jours, la situation est devenue intenable pour les soldats du Tchad accusés de multiples exactions. Le 25 décembre, plusieurs d’entre eux sont morts quand une grenade a été lancée par des inconnus sur un pick-up dans un quartier nord de Bangui. Accourus sur place pour leur porter secours, des renforts sont tombés dans une embuscade, pris sous des tirs croisés. Les forces tchadiennes ont riposté lourdement, et les combats se sont poursuivis dans la journée, faisant quarante victimes, selon la Croix-Rouge. Il y a quelques jours, dans un souci visible d’apaisement, l’état-major de la Misca a annoncé que le contingent tchadien allait être rapidement redéployé dans le Nord, dans le secteur de Bossangoa, où les relations entre chrétiens et musulmans ne sont pas moins explosives qu’à Bangui. «La Misca a violé l’une des règles cardinales du maintien de la paix, qui veut que les pays impliqués dans un conflit ne participent pas à une opération de paix», souligne Jocelyn Coulon, spécialiste des relations internationales à Montréal (Canada). Pour les «Tchadiens» de Bangui, cette erreur a une conséquence aussi concrète que tragique : la valise ou le cercueil.


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