Accueil
Envoyer à un ami
Imprimer
Grand
Petit
Partager
POINT DE VUE

Centrafrique : Le début d'une Catharsis


Alwihda Info | Par GBANDI Anatole - 22 Septembre 2014 modifié le 22 Septembre 2014 - 21:55


A l’heure où la Centrafrique vit de perfusion financière et attend de tous ses nouveaux ministres qu’ils se mettent en ordre de bataille pour la sauver, monsieur Poussou, éphémère ministre du gouvernement Djotodja-Tiangaye, inaugure son retour aux affaires par une polémique. Son dernier texte a enflammé les esprits, provoquant des commentaires acerbes et caustiques. De quoi s’agit-il ? D’un plagiat, selon madame Danielle Mbari qui l’a estampillé d’un commentaire assassin. Un patchwork littéraire, selon monsieur Guy José Kossa qui lui a consacré, au moment où j’écris, déjà trois articles.
 
Je commencerais par le troisième, qui me semble beaucoup plus important, pour l’avenir de la RCA que les joutes oratoires sur lesquelles je reviendrai.
 
Il s’agit, dans l’affaire du plagiat, d’un article subsidiaire, intitulé << Parents tribalistes, vade retro, satana ! >> et publié le 7 septembre.
 
LA DIATRIBE
 
La troisième tribune de monsieur Kossa est une réponse, sous forme de philippique où, plus précisément de satire, à ses parents (au sens africain du terme) qui ont cru bien faire d’intercéder en faveur de monsieur Poussou, une réponse à ses parents donc et, à travers eux, à son ethnie.
 
Il a été écrit, selon son auteur, sous le coup de la colère. En effet, il présente plusieurs marques du registre familier. Mais cette colère me semble un prétexte, une réaction de ras-le-bol vis-à-vis d’une ethnie envahissante.
 
J’aurais pu écrire, sur le même sujet, la même diatribe que monsieur Kossa, bien que je ne sois pas Yakoma. Je suis d’une ethnie apparentée (que le lecteur m’excuse de parler de moi.), d’une famille qui ne supportait pas que la moindre critique fût émise à l’endroit du régime Kolingba. Je pense à mes trois frères, chômeurs, qui ne juraient que par le général, mais qui sont encore chômeurs et le resteront probablement toute leur vie durant. Que de fois j’ai tenté de les dissuader de suivre aveuglément un régime affairiste, qui a sous-traité la gouvernance du pays à un officier étranger, un régime très critiqué dont le naufrage aurait pu les éclabousser. Que de fois je me suis vu répondre : << Yaya, tu ne connais plus la réalité du pays. Tu as trop longtemps vécu à l’étranger. Ici au pays, seuls les tiens peuvent te nourrir. >> Un dialogue de sourds auquel j’ai mis fin dès la troisième année du règne du général Kolingba, alors que les louanges et les flagorneries avaient enclenché le processus de sacralisation de ce président.
 
A la tête du pays, il était impopulaire et très critiqué. Vingt ans plus tard, ces critiques restent fondées. La preuve, elles sont maintenant proférées à l’intérieur même de son ethnie, par une plume acerbe et décomplexée.
 
POUR LE BIEN DE LA REPUBLIQUE
 
J’avais dit, un peu hâtivement, que la Séléka a réussi l’exploit de fédérer contre elle des ethnies qui se regardaient en chiens de faïence. Je pensais alors que les divisions ethniques, face à un danger existentiel, allaient se résorber toutes seules. Je me trompais : on continue de raisonner en termes ethniques en Centrafrique. C'est pourquoi la réaction de monsieur Kossa me semble un pas important vers la purification de notre pays. A condition qu'elle soit imitée par d'autres compatriotes appartenant à d'autres ethnies : celles qui ont gouverné le pays et celles qui le gouverneront. Les politiques tribalistes ont fait le lit de la Séléka : une coalition de tribus cimentée par la religion. Les politiques tribalistes ont accouché de la Séléka : une mégatribu dont on ne sait si la RCA se relèvera de ses ravages.
 
Le temps est venu, pour nous Centrafricains, de faire notre mea-culpa. Je ne suis pas dupe. Je sais que ceux qui, dans l'ombre, œuvrent pour la disparition de notre pays le feront du bout des lèvres. Je sais qu'ils continueront d'élargir le fossé qui nous sépare, lequel pourrait, si l'on n'y prenait garde, devenir notre fosse commune. Il est temps pour nous Centrafricains de nous débarrasser de nos oripeaux tribaux. Monsieur Kossa a donné le la. Que les autres ethnies le suivent en confessant les coups qu'ils ont portés à leur pays. Même s'il n'est pas facile de mettre en accusation son propre camp, faisons-le pour la Centrafrique ! Libérons-nous de nos pesanteurs ethniques ! Mais pas forcément par des diatribes.
 
DES PROBLEMES DE RECEPTION
 
1. Dans sa satire du microcosme yakoma, M. Kossa a pris soin de ménager le visage tutélaire du général Kolingba : <<(...) qu'on aille pas accuser Kolingba dont plusieurs personnes ont toujours témoigné de l'amour qu'il avait personnellement pour la RCA. >> Cette phrase pourrait amoindrir la portée du message de Vade retro satana . Si je l'ai bien comprise, les sous-fifres, les troufions et les seconds couteaux qui ont profité du régime Kolingba sont tenus pour seuls responsables de ses errements. Cette logique pourrait inspirer demain l'intellectuel ngbaka et même goula. Elle donne raison a posteriori à ceux qui ont exfiltré Djotodja vers le Bénin, et qui ont imputé à ses seuls lieutenants la responsabilité de tous les crimes et assassinats commis sous son régime.
 
Elle n'est guère flatteuse pour le général Kolingba : un président phagocyté par ses proches, les intrigants de son ethnie. Cette perception se ressent tout au long de la diatribe et peut se constater de visu : dans une longue tribune de plusieurs paragraphes, M. Kossa n'en a consacré qu'un seul (de trois lignes ) au général. Il est quasiment absent de l'article, mais c'était lui le responsable de tout. Le magistrat François Guéret le lui avait dit, dans une lettre célèbre que j'ai relue avant de rédiger Le début d'une catharsis.
 
La phrase de M. Kossa participe d'un vaste mouvement de réhabilitation des anciens présidents centrafricains. Moi-même, parfois, je me surprends à regretter les régimes Bokassa, Dacko, Kolingba, Patassé et Bozizé. La catastrophe qui s'est abattue sur notre pays nous oblige à revisiter d'un œil bienveillant des régimes que nous avions, en leur temps, combattus. Une compatriote, originaire de Nola, qui n'émarge pas au RDC, m'a dit et répété que le général Kolingba était un moindre mal par rapport à Djotodja. Il a su préserver la paix en son temps . Et la paix, selon la Bible est la richesse du pauvre. << Celui qui la lui prend est un assassin.>>
 
Vade retro, satana ! a plusieurs destinataires : les parents de M. Kossa, son ethnie et ses lecteurs. Interrogeons-nous maintenant sur sa réception par ces trois entités, que nous ramènerons à deux en remettant les parents au sein de leur ethnie.
 
Les lecteurs, désignés comme les destinataires de l'article, l'applaudiront sans réserve alors que les parents et l'ethnie stigmatisés crieront à la trahison, au lynchage médiatique.
 
Les premiers, que nous considérons comme nos intellectuels, portent une responsabilité accablante dans la descente aux enfers de la RCA. A ce propos, l'article de monsieur Pakoua << Les intellectuels ont-ils trahi ? >> me paraît très édifiant. Parce qu'on les retrouve dans
 
toutes les ethnies, parce qu'ils ont gravité autour de tous les pouvoirs qui se sont succédé à la tête du pays, on peut, sans se tromper, les considérer comme les principaux fossoyeurs de la République. Observez-les ! Ce sont des Centrafricains ordinaires, comme vous et moi. Mais en réalité, chacun porte en bandoulière son ethnie. Il suffit que l'un des leurs accède au pouvoir pour qu'ils cessent de raisonner en termes d'idéologies, comme ils l'ont appris à l'école. Il suffit que l'un des leurs prenne le pouvoir pour qu'ils se mettent à proclamer leur goulatitude, leur roungatitude, leur gbayatitude, leur kabatitude, leur ngbakatitude, leur gbanziritude, etc.
 
Les intellectuels yakoma sont plus condamnables que leur ethnie que M. Kossa semble condamner dans sa globalité. Je ne vois pas bien ce qu'on pourrait reprocher au pauvre pêcheur yakoma, analphabète, qui n'a d'horizon que sa pirogue et son flotteur ! Que peut-on reprocher au pauvre paysan inculte qui a toujours raisonné en termes d'ethnies ?
 
Vade retro satana ! , cette attaque frontale contre les Yakoma dépeints comme des bêtes curieuses ou des bêtes de laboratoires : << Regroupez-les tous sous la seule étiquette de Yakoma ; placez-les dans un espace de vie quelconque et revenez plus tard les observer. >>, cette attaque donc pourrait les contraindre à se replier sur eux-mêmes et sur leur ethnie. Une réaction que j'appellerais le syndrome juif, du nom de ce petit peuple de l'Antiquité, souvent battu par ses voisins assyriens, égyptiens et babyloniens, mais qui a dû renforcer sa cohésion par des réformes (celle de Josias et surtout celle d'Esdras) pour subsister jusqu'à nous.
 
Enfin d'aucuns trouveront condescendant, pour le paysans et le pêcheur qui ne le liront pas, le ton de l'article de M. Kossa. Est-ce leur faute si l'Etat ne leur a pas construit des écoles et des universités
 
pour leur apprendre à raisonner autrement qu'en termes d'ethnie ? Est-ce leur faute si, à leur tour, leurs enfants sont condamnés, faute d'écoles, à rester analphabètes ? Est-ce leur faute si leurs enfants ne sont plus sociabilisés qu'au sein des structures tribales, voire claniques ? Par ce temps de guerre, l'Ecole n'est plus la priorité du gouvernement, alors que plusieurs régions du pays sont devenues des déserts scolaires. Or chacun sait que seule l'instruction peut combattre efficacement les divisions et les réflexes tribaux. Plus nous aurons des écoles, moins nous croirons à la sorcellerie, à la magie et à la toute puissance de l'ethnie. L'intellectuel véritable ne s'enferme ni dans une obédience ni a fortiori dans un clan. Membre d'un parti, il reste lucide et sur ses gardes, pour combattre les dérives tribalistes, les postures hégémoniques et le culte de la personnalité. Il se montre l'antithèse des pseudo intellectuels centrafricains.
 
Le pamphlet de M. Kossa reste, en dépit des problèmes de réception que j'ai soulignés, un coup de gueule nécessaire, qui gagnerait à être publié par tous les journaux centrafricains, à commencer par ceux qui sont édités sur place à Bangui. Son importance et surtout son audace relègue au second plan la question du plagiat. Mais puisqu'il faut bien l'aborder, je dirais d'emblée que la tribune de M. Poussou a deux mérites :
 
--- Celui d'avoir provoqué une réaction en chaîne, qui a abouti à Vade retro satana ! Je l'ai lue six fois (j'ai un esprit lent, oublieux et paresseux) pour écrire Le début d'une catharsis. La dernière fois, c'était le 8 septembre sur Le journal de Bangui : elle ne portait toujours pas les corrections qui auraient dû la préserver d'une accusation de plagiat. Monsieur le ministre, il existe un autre moyen d'échapper au plagiat, que vous connaissez bien en tant que professionnel des médias : ce sont les guillemets.
 
--- Le deuxième mérite, c'est le droit de réponse de monsieur Poussou, rédigé certes en termes désobligeants, mais qui est sans précédent dans un gouvernement centrafricain. Le contraste est saisissant entre l'élégance de ce geste et le silence assourdissant de certains hauts-fonctionnaires ou responsables de services publics sur qui pèsent des accusations autrement plus infamantes dont on ne sait quoi penser. Je lis périodiquement, dans la presse tant nationale qu'internationale, des histoires de détournements de fonds publics et des récits d'assassinats dont les auteurs, nommément désignés, n'ont jamais porté plainte ni même exercé leur droit de réponse. J'ose espérer qu'après M. Poussou, chaque ministre mis en cause dorénavant répondra à la presse ou portera plainte pour laver son honneur.
 
Je reviens, pour terminer, au plagiat qui, partout ailleurs porte généralement sur des œuvres et non des tribunes. Je ne comprends pas que M. Poussou ait eu recours aux mots de ses confrères de Jeune Afrique et du journal Le Point pour enjoliver son article. Peut-être ignorait-il que la RCA compte aujourd'hui deux redoutables exégètes : Mme Mbari et M. Kossa !
 
Monsieur le ministre peut toujours se consoler en pensant aux plus grands : Senghor par exemple, le grand poète de la Négritude, qui s'est inspiré de... Un exégète ne s'est pas embarrassé de cet euphémisme : il a carrément accusé Senghor de plagiat. Et qui a-t-il plagié ? Paul Claudel. Le même critique, dans le même texte est revenu sur un de ses compatriotes, Aragon, le plus grand poète français du vingtième siècle, qu'il a accusé de copier grossièrement Victor Hugo. En conclusion de son texte, il considère que Senghor est un bien meilleur plagiaire qu'Aragon.
 
GBANDI Anatole
Forum de Reims, septembre 2014