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REPORTAGE

Ces « miraculés » qui incitent d’autres candidats à braver la mer et la mort …

SENEGAL/ESPAGNE : APRES AVOIR BENEFICIE D’UNE CARTE DE SEJOUR


- 21 Février 2014 modifié le 21 Février 2014 - 18:58


Par Pape NDIAYE

Ces « miraculés » qui incitent d’autres candidats à braver la mer et la mort …
Il y a presque dix ans, « Le Témoin » avait été le premier journal sénégalais à parler de ces pirogues qui transportaient des Sénégalais en Espagne. A l’époque, l’incrédulité était grande, y compris parmi les confrères qui jugeaient la ficelle trop grosse. Et pourtant, c’était vrai comme les faits l’ont confirmé par la suite ! Votre serviteur s’était même rendu à Las Palmas pour effectuer un reportage plus complet sur le phénomène des « Barça » ou « Barsakh ». En rendant compte du démantèlement du tout premier réseau d’émigration par voie de pirogues identifié et localisé à Hann-Plage à Dakar par l’alors patron de la Division des Investigations Criminelles (Dic), le commissaire Assane Ndoye, « Le Témoin » ne savait pas qu’il venait de débusquer un gros lièvre. Près de dix ans après, le phénomène persiste. Après avoir connu une accalmie, il a repris de plus belle. Plus que jamais, les émigrants clandestins partent à l’assaut des îles espagnoles dans l’espoir de rejoindre « Barca », la capitale économique de l’Espagne. Hélas, le plus souvent, ils rencontrent « Barsakh » (l’enfer) sur leur chemin.
 
Certes, dix ans après, le nombre de départs a considérablement diminué du fait que les principaux points d’embarcation comme l’île Diogué, les plages de Thiaroye / mer, Saint-Louis, Kayar, Mbour et Ngor ont été verrouillés par les patrouilles de la marine nationale. Et ce dans le cadre du plan Frontex initié et appuyé logistiquement — mais aussi financièrement — par l’Union Européenne. Néanmoins, il
 
existe toujours des poches de résistance aussi bien au Sénégal qu’en Mauritanie. Surtout, le front des embarquements s’est déplacé jusqu’au Maroc, à quelques kilomètres seulement des côtes espagnoles. Malgré l’énorme dispositif mis en place aussi bien par les autorités marocaines qu’espagnoles, aucune mesure ne réussit à faire reculer ces réseaux bien organisés de passeurs. Car tout le monde y trouve son compte. En effet, la migration des « modou-modou », mais aussi d’autres ressortissants sub-sahariens est une source d'enrichissement mutuel pour les pays d'accueil à savoir la France, l’Espagne ou l’Italie comme pour ceux d'origine, le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso, la Gambie, la Mauritanie etc. Les importants investissements réalisés par les « modou-modous » dans notre pays, particulièrement au niveau de leurs localités, sans compter les centaines de milliards de francs qu’ils transfèrent au pays chaque année, ont fini de convaincre que mieux vaut partir que rester ! Il y a longtemps en effet que l’espoir a déserté ce pays des « niakhtous », des plans « Jaxaay », des « Modou Lo » et autres « Balla Gaye », des « vacataires » etc. Malgré la crise qui frappe l’Europe, tous les jeunes Sénégalais, même les nouveaux retraités (corps militaires et paramilitaires en général) envisagent le départ vers l’Europe comme étant l’unique façon de se réaliser ou de pouvoir échapper à leur vie de misère. Dans ce contexte de précarité, il y a de quoi braver l’océan pour d’autres cieux plus cléments et plus prospères. Donc si les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes décident d'émigrer malgré tous les risques encourus, c’est parce qu'ils s'y sentent contraints et forcés. Parce que l’émigration irrégulière ou clandestine aux allures d’un suicide collectif en pleine mer est presque toujours un exil forcé ou subi occasionné par le chômage, la misère et la pauvreté.
 
Au début des premières pirogues vers les îles Canaries, les immigrants sénégalais ou africains étaient accueillis dans des
 
centres d’hébergement comme le voulait la loi espagnole. Après un délai d’internement de deux mois sur l’archipel, la police les mettait alors en liberté avec un ordre d’expulsion vers leur pays natal. D’ailleurs, c’est ce qui expliquait, durant les années 2005 et 2006, les nombreux vols affrétés par Madrid pour des opérations d’expulsion massives et régulières vers Dakar de migrants sénégalais arrivés clandestinement aux îles Canaries. Le régime d’alors de Me Abdoulaye Wade avait encouragé ces mesures de reconduites aux frontières qu’il monnayait pour le financement du Plan de retour vers l’agriculture (Reva). Un plan destiné en majorité aux expulsés et aux futurs candidats aux « cayucos » (pirogues, en espagnol) puisque le dit « Plan » visait à retenir ces jeunes désespérés dans les champs… de Farba Senghor. Tombant dans le piège de « Reva », l’Union Européenne (Ue) et le Fonds d’aide au développement (Fad) multipliaient les financements au rythme des vols d’expulsion. Et pour montrer à quel point le gouvernement sénégalais cautionnait ces charters de la honte, on identifiait même dans certains vols des « colis » maliens ou guinéens pour lesquels l’Etat du Sénégal jouait le rôle de « facteur » pour la redistribution.
 
Aujourd’hui, l’Union Européenne a sans doute constaté que la mise à la disposition du Sénégal, de la Mauritanie ou du Maroc de moyens terrestres, maritimes et aériens pour lutter contre l’émigration clandestine, n’a pas servi à grande chose ! Car, pas plus tard que la semaine dernière, plus de quatre corps de Sénégalais ont été repêchés au large de Nador, ville voisine de Melilla, alors que les victimes tentaient de rejoindre cette enclave espagnole.
 
Hélas, ce phénomène de la traversée n’est que le début d’un éternel recommencement du fait que le Maroc compte déjà sur son sol plus de 50.000 migrants clandestins dont la plupart sont considérés comme des passagers en attente d’une
 
occasion d’embarquement vers l’Espagne ou l’Italie. Autrement dit, si le phénomène du « Barça » persiste encore avec ses nombreuses pirogues et embarcations de la mort, c’est parce que l’arme des opérations d’expulsion semble s’être émoussée. Et comme rien ne peut faire reculer des candidats à l’émigration clandestine décidés à mourir s’ils n’atteignent pas leur destination, les autorités espagnoles ont pris des mesures plus humanitaires que draconiennes. En effet, ces cinq dernières années, la plupart des immigrants sénégalais ou africains ayant eu la chance d’échouer dans les îles Canaries ont pu obtenir des cartes de séjour leur permettant de rallier Barcelone ou Madrid. Voire d’autres pays européens. Surtout les miraculés mineurs puisque leur situation est en général régularisée compte tenu de la loi espagnole de protection des droits des mineurs. « Ici, à Las Palmas, presque tous les Sénégalais clandestins mineurs ont pu bénéficier de carte de séjour. D’ailleurs, ils ont tous quitté Las Palmas ou les autres îles Canaries pour partir à Barcelone ou Madrid. De même que certains Africains « sans papiers » parce que la police espagnole ne sait pas vers quel pays les expulser ! Une fois arrivés dans le continent européen, ils appellent leurs parents ou amis pour leur filer la bonne nouvelle » nous explique M. A. Mboup, président d’une association regroupant les Sénégalais de Las Palmas. Pour cet ancien émigré ayant vécu plus de 30 ans à Las Palmas, si la régularisation des immigrants sénégalais est une mesure à la fois salutaire et humanitaire, elle est également un facteur susceptible d’encourager les autres migrants potentiels restés au pays à braver la mer et la mort pour venir en Espagne ! Un appel d’air, en somme.
 
Donc faut-il refouler ces immigrants clandestins et laisser les organisations de défense des droits de l’homme dénoncer les « charters de la honte » ou alors faut-il régulariser les passagers miraculés, quitte à inciter de futurs migrants au suicide ? Une chose est sûre, ce fléau des « arrivée-mort » ou « arrivée-visa » est une véritable source de préoccupation pour les États européens, et particulièrement l’Espagne et l’Italie, en première ligne dans ces arrivées de vagues de migrants…
 
Pape NDIAYE
« Le Témoin » N° 1154 –Hebdomadaire Sénégalais ( FEVRIER 2014)


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