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AFRIQUE

Comment sortir notre pays de la culture de la fraude ?


Alwihda Info | Par ALY SAMBA NDIAYE - 11 Août 2014 modifié le 11 Août 2014 - 00:53

Fraude à l’électricité,effectifs fantômes dans l’administration, admissions tarifées aux examens d’entrée des maîtres-élèves, branchements clandestins à l’assainissement et à l’eau etc.


Comment faire pour extirper de notre société la culture de la fraude ? Lancinante question  dont la réponse conditionne pour beaucoup l’avenir de notre pays, qui ne peut continuer à s’accommoder de cette industrie de la triche. Les conséquences de cette gangrène sont incommensurables pour notre économie, notre image et notre devenir. Ces dernières semaines, deux actualités ont émergé des traitements médiatiques : la nouvelle loi contre  les voleurs de bétail et les fraudeurs à l’électricité, et l’affaire des 690 élèves-maîtres déclarés admis après falsification de leurs notes. 
 
La gravité de ces faits est énorme. Et elle vient s’ajouter à d’autres qui, malheureusement,sont presque entrés dans la normalité de nos mœurs quotidiennes. Ces dérapages comportementaux et éthiques sont devenus une culture, une manière, à tel point que des honnêtes gens sont devenus les déviants. On leur reproche de manquer de réalisme et de pas savoir évoluer ou s’adapter dans un monde où seules les manigances, les veuleries et les turpitudes sont lois. En revanche, les hérauts sont ceux qui savent jouer de malice et de ruse pour contourner les lois et les règlements, rouler dans la farine leurs compatriotes et les visiteurs. En somme, s’en sortir avec les vils moyens de la tortuosité. Les hommes ne donnent pas toujours les meilleurs exemples de comportements éthiques. Loin s’en faut.
 
Vol de bétail, un crime
 
Récemment, le gouvernement a décidé de punir sévèrement les voleurs de bétail et les fraudeurs au courant électrique. Les députés ont eu la main lourde : une peine de 5 à 10 ans dont la portée dissuasive est pourtant sujette à caution.  Si l’on s’en réfère à ses statistiques, la fraude à l’électricité coûterait à la SENELEC la bagatelle de 27 milliards de FCFA, soit presque 10 % de ses recettes. Quel crédit peut-on accorder à ce calcul ? La fraude est par essence occulte, non identifiée, difficilement mesurable. A moins que la SENELEC ait fait, machinalement, le rapprochement mathématique entre la production réelle et les recettes effectives. Mais il y a tellement de formes de consommations non comptabilisées et non comptabilisables, qu’il serait hasardeux de tout imputer à la fraude. Somme toute, la triche généralisée reste, malgré tout, une pratique ignominieuse  et abjecte. Il ne faut pas que la SENELEC se cache derrière son petit doigt pour occulter ses vrais problèmes et tout mettre sur des pratiques qu’elle connaît bien. La plupart des fraudeurs bénéficient de l’appui technique des agents de la SENELEC pour qui le patriotisme d’entreprise est un vain mot.
 
Autrement dit, si la SENELEC veut bien combattre la fraude, elle n’a qu’à revoir sa communication interne et étudier les ressorts sur lesquelles elle doit s’appuyer pour élever le niveau de conscience de ses agents, les fraudeurs du premier rideau. La nouvelle loi punissant les fraudeurs serait alors presque sans effet puisqu’il s’agit, pour l’électricien national, d’un problème de management de ses ressources humaines en interne et, pour les mauvais citoyens qui s’y adonnent, d’un manque de civisme. Adopter une loi essentiellement pour sauver la SENELEC, c’est quelque part tenter de dédouaner une entreprise non performante, reconnaître l’échec de toute une politique énergétique. 
 
Le vol de bétail, l’autre centre d’intérêt de la loi, mérite une grande attention, tant son ampleur est forte. Il touche et affecte des cibles vulnérables, sans défense, sans grands moyens et laissés à elles-mêmes. Et qui plus est dans les zones frontalières où la sécurité est défaillante. Si le vol de bétail a atteint cette amplitude et cette régularité, c’est que nos voisins, singulièrement bissau-guinéens, assurent aux voleurs bienveillance et protection. Et aussi parce que le Sénégal ne fait pas assez usage de ses droits de poursuite pour traquer les malfaiteurs et récupérer les animaux extorqués. Nos dirigeantsse contentent de déclarations d’intention des gouvernants des pays frontaliers et d’accords jamais appliqués. Aucune suite n’étant donnée à ces vœux pieux. il ne fait aucun doute que, tant que des mesures préventives hardies n’auront pas été prises, légiférer simplement n’y fera rien. 
A tout mal, tout remède approprié. Il faut protéger nos frontières, exercer nos droits de poursuites, marquer notre bétail, l’identifier en mettant un dispositif de traçabilité infaillible. Créer des parcours de bétail respectant les droits des cultivateurs et contrôler, voire punir, la divagation des animaux devraient aussi faire partie de l’arsenal de mesures arrêtées, et qui viendraient s’ajouter à la pénalisation de ces délits.
 
Pirates des temps modernes
 
Il ne s’agit  nullement de s’offusquer des nouvelles mesures pénales. Mais plutôt de comprendre que la prévention est toujours préférable aux sanctions qui interviennent, a posteriori, quand le mal est déjà fait. Le caractère dissuasif de la loi n’étant pas prouvé de façon irrémédiable. Et puis, il y a tellement d’autres formes de fraudes  dans des domaines divers et variés que les députés consacreraient tout leur temps à voter des lois s’ils voulaient légiférer sur elles. L’ONAS dans l’assainissement, la SONES et la SDE dans l’eau potable, les œuvres des artistes, la SAR dans les hydrocarbures, entre autres, tous, sont tous les jours victimes de fraudes massives. Au cru du grand jour ! Les branchements clandestins dans l’eau potable et l’assainissement, par exemple, font perdre à la SDE, la SONES et l’ONAS des recettes importantes. 
 
En effet, beaucoup de consommateurs piratent ces réseaux et se  servent royalement et gratis en liquide précieux, se branchent sur les canaux à ciel ouvert destinés aux eaux pluviales, y déversent leurs déchets solides et liquides, volent les plaques en  fer des égouts, et les écrous des glissières et des lampadaires de l’autoroute. Avec toutes les graves conséquences qu’on sait. Ne faudrait-il pas  confondre ces fraudeurs et vandales dans les mêmes sanctions votées par la représentation nationale ? En effet, les conséquences de leurs forfaits sont aussi graves que celles des fraudeurs à l’électricité et des voleurs de bétail. De leur côté, les musiciens aussi ont toutes les raisons de se sentir frustrés. Leurs œuvres sont dupliquées, pillées, vendues à vue d’œil dans les carrefours, sans que les mesures prévues par le bureau sénégalais des droits d’auteur ne soient appliquées.
 
Gangrène administrative
 
Cette fraude à grande échelle devrait faire l’objet d’une législation  plus sévère, car les auteurs ne se cachent même pas. Une loi est par nature impersonnelle et générale. Elle vaut par son impartialité et sa neutralité. Qu’on ne cherche pas par cette nouvelle disposition à exonérer la SENELEC de ses devoirs en déplaçant le nœud du problème vers la fraude. Le caractère stratégique de l’énergie doit amener le gouvernement à se doter d’un vrai plan de production, de distribution et de commercialisation de l’énergie. Le plan Takkal est enterré. Et pour cause ! Il consacrait une autre forme de fraude. Toujours est-il la SENELEC n’arrive toujours pas, malgré ses incantations, à fournir correctement aux Sénégalais de l’énergie. Et l’Etat s’arc-boute sur ce mode de production sans réellement explorer d’autres énergies non fossiles, dans une logique de développement durable. Il tente au contraire d’user de faux-fuyants en sachant que si les menaces de punition étaient dissuasives, la vertu serait notre sport national. On en est bien loin, hélas !
 
On s’en rend bien compte à la lumière des graves péripéties qui ont marqué notre administration ces derniers temps, avec le personnel fantôme, qui serait au nombre de 11 000, et les maîtres-élèves recrutés de la manière rocambolesque  qu’on sait après les révélations du ministre de l’Education. Les réactions des syndicats d’enseignement qui réclament, malgré tout, l’intégration de ces maîtres fraudeurs dénote d’une irresponsabilité dont on a du mal à cerner les limites.
 
Tout avait commencé avec les contrôles des effectifs de l’Administration opérés par l’Agence  de Développement informatique de l’Etat (Adie) en rapport avec le ministre chargé de la Fonction publique. A n’en point douter, ces contrôles fournissaient la preuve  d’un grand réalisme économique car ils auraient permis de faire épargner à notre budget des charges indues réutilisables ailleurs. Ils ont surtout permis de détecter des « bras cassés » et des emplois fictifs dans l’administration. Au grand dam des syndicats d’enseignants confondus dans leur perfidie corporatiste. Mammouth dans le mammouth de la Fonction publique, le ministère de l’Education nationale concentre sur lui tous les dysfonctionnements et autres irrationalités. Fraudes aux examens, personnels fantômes,  recrutements truqués et tarifés… le secteur éducatif est gangréné par un climat d’hostilité permanente entre les syndicats, les élèves et étudiants, l’administration, des grèves en boucle, une baisse  constante des niveaux, une marchandisation ruineuse… Bref, tous les ingrédients d’une contre-performance structurelle sont réunis. 
 
Serigne Mbaye Thiam, ministre proactif
 
Le pot aux roses découvert par le ministre de l’Education nationale, Serigne Mbaye Thiam, est illustratif de la grande défaillance du mammouth. Près de 700 élèves-professeurs recrutés dans des conditions rocambolesques grâce des notes falsifiées et inventées par l’administration du ministère. Il faut certes se féliciter de la proactivité du ministre. Mais le niveau d’insouciance de ses fonctionnaires est terrifiant. Comment une telle irresponsabilité peut-elle se produire depuis sans que le ministère ait pu être au courant ?  A quoi servent nos services de renseignement, alors que ce scandale s’est ébruité depuis belle lurette. Surtout qu’il y a eu dans le passé des précédents et, notamment, les « ailes de dinde » de l’ancien ministre Djibo Ka qui avait fait recruter des centaines d’enseignants de derrière les fagots, tous des militants de l’URD, son parti. 
 
Le régime du PDS a usé et abusé des « volontaires » dont le projet a été mis en place en toute transparence par Mamadou Ndoye, alors ministre de tutelle. Comment notre administration traversée déjà par les scandales de la police (trafic de stupéfiants) et de l’armée (affaire Aziz Ndaw) pourra-t-elle se sortir de cette ornière. Les autres corps (comme la douane, l’administration du ministère des Finances, la Santé etc.) sont aussi en proie à des dysfonctionnements graves. Sur les ondes de Sud FM, le président de l’Association des Administrateurs Civils, M. Ibrahima Guèye a dénoncé en des termes courageux l’impréparation de l’Acte 3 de la Décentralisation et la grande confusion qu’il va engendrer au sein des nouvelles structures à cause d’un dédoublement prévisible dans leurs missions. Par ailleurs, la réforme de nos institutions tarde à voir le jour car le président de la République joue la montre.
 
Ce tableau inquiétant de notre administration confirme à bien des égards l’énorme sensation de cafouillage et de délitement au moment où le Sénégal se projette dans l’émergence. Si on n’y prend garde, de grosses désillusions pointeront à l’horizon.
 
Il est plus que jamais nécessaire de combattre la culture de la fraude qui gangrène notre société. A commencer par les fraudeurs en col blanc, et autres autorités enturbannées, qui se donnent toutes les licences, toutes les exonérations et tous les passe-droits pour ne pas payer leurs consommations. Une culture de la rente ruineuse pour notre économie et notre image.
 
ALY SAMBA NDIAYE
 Article paru dans « Le Témoin N° 1175 » –Hebdomadaire Sénégalais ( AOUT 2014)


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