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REPORTAGE

DOCUMENT HISTORIQUE : De GAULLE et la Bombe de Brazzaville


Alwihda Info | Par Alwihda Info - 16 Août 2010 modifié le 16 Août 2010 - 18:09

Dans L'Express du 28 août 1958, le journaliste Claude KRIEF dressait ainsi le bilan du voyage du général De GAULLE, alors président du Conseil de la IVe République, en Afrique noire. Un voyage au terme duquel les Africains étaient libres de leur destin.


 

 

Par Claude KRIEF dans l'Express du 28 août 1958

Tananarive, Brazzaville, Abidjan, Conakry, Dakar, chaque étape du périple africain du général De GAULLE a été le théâtre d'un grand spectacle. Tananarive avait donné le ton. Dans la nuit tombante, le cortège présidentiel gagna la capitale au milieu des feux de Bengale, des pétards, des torches tournoyantes. Dans chaque village un orchestre improvisé accroupi sous un arc de triomphe jouait une version exotique et très personnelle de La Marseillaise, au milieu de foules compactes qui voulaient voir de plus près, toucher le représentant de la France. Et devant le palais du Gouvernement où il devait passer la nuit, la ville tout entière hurla "De GAULLE au balcon" jusqu'à ce qu'il paraisse...
Les journalistes de la presse mondiale, impressionnés par le spectacle, câblaient déjà dans toutes les parties du monde : "Accueil délirant".

Le lendemain, puis les jours qui suivirent, les superlatifs trop tôt employés allaient cruellement leur manquer. Tananarive, par contraste, parut "réservée" auprès de Brazzaville. Et la capitale de l'AE F (Afrique-équatoriale française) sembla "froide" après Abidjan, capitale de la Côte-d'Ivoire et fief de M. HOUPHOUËT-BOIGNY. La fraîcheur de l'accueil réservé au président du Conseil à Conakry et, surtout, à Dakar, ne put faire oublier ces heures d'enthousiasme.
Brazzaville s'était vraiment déchaînée. La voiture présidentielle, au pas, dut fendre une mer humaine au milieu des tam-tams, des cris, des applaudissements. Motocyclistes noirs, officiels galonnés, dignitaires africains, porteurs de banderoles étaient inextricablement mêlés tandis que le président du Conseil, ayant abandonné sa voiture, s'efforçait de gagner la tribune tricolore où l'abbé Fulbert YOULOU, le pittoresque maire de la ville, lui remit une gigantesque clef de fer forgée.
Mais tout fut oublié à Abidjan. L'avion avait à peine atterri que la foule cernait sa passerelle. A grand-peine trois fillettes, blanche, noire et métisse, purent parvenir jusqu'au général ; elles étaient chargées d'une gerbe drapée de tricolore.
Et très vite, sitôt achevée La Marseillaise, tous les barrages furent rompus, le service d'ordre impuissant. C'était à la fois le 14 Juillet parisien et le carnaval de Rio, teintés par la passion africaine. Sous leurs parasols les rois et les princes de toutes les tribus de Côte-d'Ivoire, entourés de leurs guerriers, participaient à la liesse. Des danseurs en pagne de raphia, des femmes aux seins peints en tricolore, des enfants, des orchestres !

Sur des kilomètres la foule court, suit le général tandis que M. HOUPHOUËT-BOIGNY en personne tente de le protéger d'une intense bousculade. Les ovations se succèdent... les klaxons hurlent... les sifflets des agents retentissent en vain... les orchestres rivalisent dans l'aigu...! "Nous n'avons jamais vu ça", devait dire M. HOUPHOUËT-BOIGNY.
Et le général De GAULLE déclarait déjà à Tananarive: "S'il suffisait de sentiments pour produire de grandes choses, nous réussirions ensemble une œuvre magnifique..."
C'était reconnaître que les "passions" des masses ne réglaient pas tout. Aussi les conversations, les discussions, les échanges de vues se sont multipliés pendant tout le voyage entre le président du Conseil et les hommes politiques qui ont pris en charge depuis la loi-cadre les destinées des territoires d'outre-mer.
La proposition de départ
En face des projets constitutionnels, il y avait les "oui-oui", les "oui-mais", les "oui-si", les "non-car...", et, chacun faisant évoluer l'autre, il en résulte aujourd'hui une impressionnante évolution des intentions du général De GAULLE.
Pour le président du Conseil, bien avant son départ de Paris, les données du problème africain semblaient claires: il fallait renforcer les dispositions d'autonomie interne qu'octroyait aux territoires noirs la loi-cadre de M. Gaston DEFFERRE, mais marquer les limites rigides d'un cadre institutionnel définitif.

Très fâcheusement impressionné par les motions du congrès du Parti du rassemblement africain (PRA) de Cotonou qui réclamait "l'indépendance immédiate", le général De GAULLE s'en était tenu à cette position stricte, début août, en déclarant devant le Comité constitutionnel consultatif : "Il y a les mots, et puis il y a la situation où nous sommes. Les territoires d'outre-mer ne sont pas des Etats. Il est donc nécessaire de faire une fédération. On pourra même l'appeler confédération en raison des accords particuliers qui pourront être passés pour tenir compte de la situation particulière de certains territoires, Madagascar par exemple. Fédération, confédération, ce sont des mots. Je dis, moi, fédération et nous nous en tenons là".
Le général De GAULLE ajoutait, refusant de reconnaître l'indépendance : "Si les Africains le veulent, ce sera la sécession..." La position était nette, tranchée. Et l'on put même, dans les milieux africains, parler de "chantage aux crédits".
Les leaders africains parlaient eux aussi de "République fédérale", ils refusaient avec éclat la "sécession". Mais les mêmes mots recouvraient des réalités différentes. Le désaccord était profond. M. SENGHOR, par exemple, en fit état publiquement, tout comme M. SÉKOU TOURÉ qui déclarait à Conakry : "La décolonisation intégrale, l'accession des TOM à l'égalité politique avec leur ancienne métropole seront le fondement de leur adhésion enthousiaste à une association avec la République française. La fédération France-TOM sera donc une communauté intercontinentale et multinationale de peuples libres et solidaires, malgré les différences de couleurs, de races, de religions..."
L'évolution
Transiger sur ces revendications, c'était pour les hommes politiques d'Afrique noire risquer de "connaître le sort du Glaoui et de Bao Dai", comme le déclarait il y a plusieurs mois à Paris M. APITHY, leader du Dahomey. Les syndicats, du reste, adoptaient une attitude analogue.

Toujours début août, l'Union générale des travailleurs de l'Afrique noire (UGTAN) publiait une motion où, "rejetant catégoriquement toute construction inspirée de la vieille politique d'assimilation et d'intégration, le comité directeur exige que soient reconnues sans réserve les aspirations des peuples d'Afrique noire à une existence nationale indépendante".
Le général De GAULLE offrait, en revanche, aux territoires, la possibilité de devenir des départements (assimilés ou intégrés), mais "bouchait" toute évolution vers un statut d'Etat, au moment même où les leaders noirs - et la plupart du temps pour se protéger des surenchères fascinantes de l'"indépendance" - entendaient qu'à termes les ouvertures de la Constitution leur garantissent l'accession à la pleine souveraineté.
C'est ce qu'expliquèrent au comité constitutionnel MM. SENGHOR, leader du PRA, LISETTE, président du Tchad, et TSIRANANA, président du Madagascar. Et le comité remania sensiblement les textes qui lui étaient soumis, préférant au terme de "fédération" celui de "confédération" qui, on le sait, peut intéresser des Etats souverains ou susceptibles de le devenir. Après de longues conversations, le président du Conseil français retint finalement le terme de "Communauté", rendu célèbre par le RDA (Rassemblement Démocratique Africain) : un pas très important était franchi vers l'assouplissement des formules à l'étude.
Rien ne permettait pourtant de prévoir la "bombe" de Brazzaville. Certes il y avait eu, vendredi dernier, le discours de Tananarive où le général De GAULLE avait déclaré : "Chaque territoire ayant pleine et entière disposition pourra choisir à l'intérieur de lui-même de devenir une République fédérale ou un Etat".
Mais il était encore difficile de tirer une conclusion générale de ces propos: chacun savait que Madagascar devait bénéficier d'un statut privilégié. Le président du Conseil en avait assuré M. TSIRANANA au cours d'un entretien privé, à Paris, au début du mois. Et déjà plusieurs parlementaires africains avaient eu l'impression que la France faisait, de cette façon, la "part du feu".
Les équivoques sont levées
Le discours de Brazzaville devait balayer toute équivoque. Dans ce haut lieu de la France libre, à l'endroit même où se réunissait il y a quatorze ans la fameuse conférence qui pour la première fois ouvrait la voie à l'émancipation des colonies françaises, le général De GAULLE parlait enfin ouvertement, solennellement et à plusieurs reprises de l'indépendance :

"On dit : "Nous avons droit à l'indépendance". Mais certainement oui. D'ailleurs l'indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s'y opposera pas..."
"Il est nécessaire que s'établissent de grands ensembles, économiques, politiques, culturels et au besoin de grands ensembles de défense".
Mais au sein de cette communauté chaque territoire aura l'entière responsabilité de ses affaires intérieures: "Chacun aura le gouvernement libre et entier de lui-même".
Et l'on chargera les institutions fédérales du domaine commun : en particulier la défense, la monnaie, la diplomatie. Mais la communauté ne sera pas une prison : si un territoire lors du référendum répond "non", "cela signifiera qu'il ne veut pas faire partie de la communauté proposée... la métropole en tirera la conséquence".
Si, "à l'intérieur de la communauté, quelque territoire, au fur et à mesure des jours, se sent, au bout d'un certain temps que je ne précise pas, en mesure d'exercer toutes les charges, tous les devoirs de l'indépendance, eh bien ! il lui appartiendra d'en décider par son Assemblée élue...".
Autrement dit, le général De GAULLE offre non seulement à l'Afrique noire une éventuelle indépendance immédiate, mais de surcroît, pour l'avenir, il laisse aux peuples de la communauté la possibilité de choisir, à leur heure, l'indépendance. Ces dispositions, d'une importance capitale, règlent pratiquement le problème africain.
C'est la conclusion qu'en tirait M. Gabriel d'ARBOUSSIER : "Après un tel discours, il n'y a plus de problème. Les grands débats franco-africains ont trouvé leur solution. Il ne reste plus que des problèmes interafricains", et le vice-président du Grand Conseil d'AOF (Afrique occidentale française) ajoutait : "Les droits et les responsabilités des peuples d'Afrique se trouvent ainsi nettement déterminés. Il ne peut être question ni de chantage ni de pression : c'est librement qu'ils auront à déterminer leur option".
"Nous avons choisi"
Les dates clefs
3 juin 1943
Constitution du Comité français de libération nationale.
12 décembre 1943
Discours de Constantine, octroi de la citoyenneté française à plusieurs dizaines de milliers de musulmans.
30 janvier 1944
Conférence de Brazzaville, prise de conscience des problèmes coloniaux. Le général De GAULLE regroupe les représentants des territoires français; premier pas vers l'Union française.
4 juin 1958
Discours d'Alger, "Je vous ai compris" : De GAULLE promet le maintien de la souveraineté française en Algérie et l'égalité des droits entre tous les habitants de l'Algérie et de la métropole.
6 juin 1958
Discours de Mostaganem, "Vive l'Algérie française".
24 août 1958
Discours de Brazzaville, De GAULLE présente aux populations locales les principes qui régiront les nouveaux rapports entre la France et son empire: autonomie interne, libre détermination des territoires, création d'un vaste ensemble politique, économique et de défense.
28 octobre 1959
De GAULLE explique à l'armée d'Algérie la nécessité de l'autodétermination.
18 mars 1962
Allocution radiodiffusée et télévisée pendant laquelle le général De GAULLE exhorte la population française à soutenir la politique algérienne du gouvernement français, annonce le cessez-le-feu et l'autodétermination en Algérie.

Caroline Conte
Le discours de Brazzaville semble donc lever toute équivoque dans la mesure, toutefois, où les textes constitutionnels refléteront fidèlement les propos du général De GAULLE. La version définitive n'en sera établie qu'au retour à Paris du général De GAULLE. Ce sera à ce moment que les grands partis africains, le RDA et le PRA, prendront une position officielle.
Mais, de toute façon, le choix est entre les mains des Africains. M. HOUPHOUËT-BOIGNY s'est d'ores et déjà prononcé : "Nous avons choisi la communauté", tandis qu'à Conakry M. SÉKOU TOURÉ, président du Conseil de Guinée, le plus réticent, déclarait :
"Nous consentons à lier notre sort à celui de la France. Mais il faut qu'il soit bien entendu que si nous acceptions de bon cœur certains abandons de souveraineté au profit d'un ensemble plus vaste, nous ne renonçons pas, nous ne renoncerons jamais à notre droit à l'indépendance".
D'accord, a répondu le général De GAULLE, ce qui exclut toute surenchère. Les territoires, majeurs, devront débattre entre eux des multiples problèmes qui leur sont posés et que la France ne pouvait pas résoudre : exécutifs, fédéraux à Dakar ou Brazzaville, existence séparée de tel ou tel territoire (en particulier Côte-d'Ivoire et Mauritanie), remembrements en fonction des affinités économiques ou raciales, etc. Ils pourront faire face, en hommes libres, aux sirènes de "la" Nigeria ou du Ghana (en particulier pour le Dahomey et le Niger), car il s'agira d'un choix volontaire pour la communauté française, un choix que pourra perpétuellement réviser la volonté populaire.
Certes, au Sénégal, dernière étape du périple africain, l'accueil fut plus que réservé. Mais il semblait que les jeunes Africains qui scandaient le mot "indépendance" voulaient surtout entendre le général De GAULLE confirmer devant eux son évolution. Ce qu'il fit.

Le président HOUPHOUËT-BOIGNY, dont c'est le triomphe, a pu, ainsi renouveler son défi au président N'KRUMAH : "Je préfère la coopération avec la France. Je tiens toujours le pari avec le Ghana. Dans dix ans nous confronterons les résultats..."



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