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REPORTAGE

De Toulouse à Kobani, itinéraire du Français présent dans la dernière vidéo de l'Etat islamique


Alwihda Info | Par France Info - 4 Décembre 2014 modifié le 5 Décembre 2014 - 19:15

Jusqu'à sa majorité, il navigue de foyers en familles d'accueil, où il est séparé de ses frères. "J'ai grandi sans repères. Pendant longtemps, j'ai cherché qui j'étais", confie-t-il en 2013 à un membre de sa famille. L'adolescent ne voit ses parents que pendant les week-ends et les vacances, qu'il passe chez son père, dans le quartier du Mirail, ou chez sa mère, à Bourbaki, une autre cité populaire de la Ville rose


Par Kocila Makdeche

"Il ne s'appelle pas Ahmad, mais Kévin. Et Kévin, c'est mon frère." Julien* est assis dans le salon de son appartement situé dans la périphérie de Toulouse (Haute-Garonne), sa tablette à la main, lorsqu'il reconnaît son frère dans une vidéo de l'organisation Etat islamique (EI). Kévin et deux autres jihadistes y brûlent leurs passeports français et appellent les musulmans de France à partir en Syrie. "Il m'avait déjà dit qu'il ne reviendrait jamais, raconte Julien. Cette fois, c'est définitif."

Kévin, ou Ahmad Abou Maryam Al-Faranci de son nom de guerre, a rejoint les rangs du jihad en Syrie en mai 2013. Là-bas, ce Toulousain de 24 ans est devenu un "moujahid du Dawla" (combattant du Califat). Quand il ne patrouille pas dans les rues pour faire respecter les lois de l'Etat islamique, kalachnikov à la main, le jeune homme combat les militaires syriens à Kassab et kurdes à Kobani. "Il m'a envoyé plusieurs photos depuis le front. J'ai même reçu une vidéo où il décapite un homme. Il est fier", se désole son frère.

Contacté par francetv info, le jihadiste, réticent à s'exprimer plus longuement sans "l'autorisation du responsable de la publication et de l'information [de l'EI]", explique être parti "défendre les terres et les droits des musulmans".

Mais pour ses proches, Kévin a aussi voulu fuir son "passé de délinquant". Julien évoque les "problèmes de drogue et de cambriolages" de son frère. Surtout, il pointe "une dernière connerie", qui a failli lui coûter la vie.

Les faits se déroulent le 11 mai 2013. A la recherche d'argent liquide, Kévin décide de cambrioler l'appartement d'un "gros dealer" toulousain. Le casse se passe sans heurts. Mais lors de sa fuite, la voiture de Kévin est identifiée par le trafiquant. Pour se venger, il le séquestre et le passe à tabac dans une cave avant de le laisser pour mort. Malgré ses blessures, il part pour le jihad dès le lendemain. Sa famille ne l'a jamais revu. "Mon voyage était organisé bien avant tout ça", assure aujourd'hui le jihadiste.

"J'ai grandi sans repères"

Avant son départ pour le chaos syrien, Kévin a connu une jeunesse erratique. Ses parents se séparent alors qu'il n'a que 2 ans. Cadet d'une fratrie de trois garçons, il vit d'abord chez sa mère avant d'être envoyé chez son père. Mais l'homme est remarié et attend un nouvel enfant. Avec ses deux frères, Kévin est confié à l'Aide sociale à l'enfance.

Jusqu'à sa majorité, il navigue de foyers en familles d'accueil, où il est séparé de ses frères. "J'ai grandi sans repères. Pendant longtemps, j'ai cherché qui j'étais", confie-t-il en 2013 à un membre de sa famille. L'adolescent ne voit ses parents que pendant les week-ends et les vacances, qu'il passe chez son père, dans le quartier du Mirail, ou chez sa mère, à Bourbaki, une autre cité populaire de la Ville rose.

Dans ce dédale de rues désertes et de barres d'immeubles, Kévin est bien connu. "Il est toujours recherché ici", lâchent des jeunes du quartier, en référence à son cambriolage. A l'abri d'une pluie battante, l'un d'entre eux pointe du doigt la porte de la cave où le jihadiste a été passé à tabac. "Accro" à la fumette, Kévin vendait de la drogue pour payer sa consommation. "Il fumait 20 pétards par jour", glisse Mohamed, un ami d'enfance.

"On l'appelait Jésus"

Kévin ne nie pas son passé dissolu, "une vie de joints et de musique", selon ses propres mots. Passionné, l'adolescent souhaite pendant un temps "percer" dans le hip-hop. "J'avais une bande de collègues et on faisait du rap", raconte-t-il. Très sportif, le jeune homme fait de la musculation et pratique les arts martiaux. "C'était une armoire à glace à l'époque, se rappelle un de ses frères. Il ne fallait pas l'embêter."

Lorsqu'il se convertit à l'islam à l'hiver 2009, il abandonne tout de son ancienne vie. Il efface de son baladeur numérique ses morceaux de rap, qu'il considère désormais comme "haram" (interdit par la religion musulmane). Son prénom, il le change pour Ahmad : "Celui qui loue Dieu", en arabe. Il se décrit comme un autodidacte de sa religion. "Un grand de la cité", lui a offert un petit livre sur l'islam à destination des enfants, précise-t-il. Le reste, il l'a appris "seul". Sur internet.

Le jeune homme se laisse pousser les cheveux et la barbe. "On l'appelait Jésus, se souvient son frère. Il nous disait que ça ne le dérangeait pas, parce que Jésus est aussi un prophète dans le coran." Il ne parle plus que de religion à sa famille et à ses amis. Peu à peu, il se radicalise.

"Mohamed Merah, c'est un ami et un frère"

A Toulouse, comme beaucoup de jeunes convertis, Kévin fréquente la mosquée de Basso-Cambo. Au pied des barres du quartier du Mirail, c'est la seule de l'agglomération où tous les prêches sont en français. Ici, les croyants prient dans un simple préfabriqué Algeco sur un parking à côté du supermarché Casino. Mais les lieux sont trop petits pour accueillir tous les fidèles. Du coup, les autres s'entassent à l'extérieur, sous une bâche en plastique, jalonnés de murs faits de bric et de broc.

Dans cette mosquée de fortune, en 2010, Kévin prie aux côtés de Mohamed Merah, au grand dam de l'imam, qui s'efforce de désamorcer leurs appétences pour le jihad. Selon les proches de Kévin, les deux jeunes se sont connus dans le quartier des Izards, non loin de la cité Bourbaki. "Mohamed, c'est un ami et un frère, affirme aujourd'hui le jihadiste, sans préciser davantage les liens qui l'unissent à Merah. Je n'étais pas loin de lui quand il a mené ses attaques. J'aurais aimé être avec lui pour doubler ou tripler le nombre de victimes."

"Je n'ai rien vu venir", souffle son père

Décidé à "trouver une femme bien", Kévin part vivre au Maroc en 2010. Il se marie et devient père d'une petite fille, âgée de 3 ans aujourd'hui. Il ne l'a pas vue depuis qu'il est parti en Syrie, où il a deux autres femmes. L'une d'elles vient de lui donner un second enfant. "Je mène la même vie que toi, sauf que moi, j'ai une kalachnikov en bandoulière", écrit Kévin à son frère, avec qui il communique via les réseaux sociaux.

Avec ses familles marocaine et française, il garde contact tant bien que mal. C'est d'ailleurs sur Facebook que son père a découvert la nouvelle vie de son fils. "J'étais sans nouvelles de lui et je l'ai vu connecté. Il m'a parlé. Et sous son message, j'ai vu 'en Syrie', souffle le père de famille. Je n'ai rien vu venir. Je savais qu'il s'était converti à l'islam et qu'il vivait au Maroc depuis un moment, mais jamais je n'aurais pu imaginer qu'il allait partir faire la guerre là-bas."

Lors de la bataille de Kobani, Kévin a été blessé par un sniper. En convalescence, il passe plus de temps connecté. "Mes frères, quand ils meurent, c'est avec le sourire. Leurs dépouilles sentent bon. C'est comme ça que je veux partir, a-t-il expliqué à son frère sur Facebook. Quand on meurt en martyr, on va directement au paradis. Alors qu'en France, tu crèves comme une merde."


* Les prénoms des membres de la famille de Kévin ont été changés afin de préserver leur anonymat.






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