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INTERVIEW

"La conscience des électeurs au Tchad est faible", Gali Gotté Gatta


Alwihda Info | Par ATPE/L'Info - 30 Juin 2015 modifié le 30 Juin 2015 - 19:07


"La conscience des électeurs au Tchad est faible", Gali Gotté Gatta
"La conscience des électeurs au Tchad est faible", Gali Gotté Gatta
L’Info : Que dire du fait que depuis un quart de siècle, le Tchad ne connaisse que les mêmes dirigeants au niveau associatif, religieux ou politique ?
 
Gali Gotté Gatta : Dans un syndicat où le choix des dirigeants repose sur le vote des délégués, les attentes de ces délégués s’expriment de telle sorte que ce ne soit pas toujours les mêmes qui soient à la tête du syndicat. Il en est de même de toutes les associations, sauf les associations religieuses qui obéissent à un autre critère. Par exemple, quand on prend le statut d’un Evêque, d’un Cardinal ou du Pape dans l’Eglise catholique, le mode de désignation de ces dirigeants varie. Il ne repose pas sur un choix démocratique, mais plutôt sur des considérations textuelles, liées au droit canon. A contrario, pour une structure comme une association de droits de l’homme ou de développement, ce sont les statuts et le règlement intérieur qui définissent comment le changement des dirigeants doit se produire.
 
On en arrive au niveau politique dans un Etat. Actuellement, il y a une très grande confusion faite par la pensée ordinaire, classique, à la limite vulgaire, selon laquelle à la tête des partis politiques il ne se produirait pas l’alternance que ceux-ci réclament au niveau de l’Etat. Il faut éviter de considérer la question de l’alternance comme une question sur laquelle l’on peut se prononcer comme un principe général. Il faut l’analyser au cas par cas. A titre d’illustration, en général, les partis politiques au Tchad souffrent de l’immobilité des dirigeants parce que le comportement des militants eux-mêmes n’est pas favorable au changement des leaders. Ils considèrent les partis comme la propriété des leaders qui les ont créés. Il y a une démission du point de vue de leurs cotisations, de leur soutien aux partis. Eux-mêmes ne se considèrent pas comme des gens sur qui repose le parti. Ils voient le parti comme une structure ou une entreprise dont ils ne sont que des employés. A ce titre, tous les dirigeants peuvent se pérenniser à la tête du parti qu’ils ont créé, étant donné qu’il n’y a pas une volonté des militants à considérer le parti comme leur création à eux et qu’il est de leur devoir de faire prévaloir les règles statutaires qui définissent le changement des chefs. Au Tchad, la seule exception récente est le parti UDR où Jean Alingué a passé la main au Dr Djimé Hibi. Au niveau des autres partis, ce changement tarde à venir.
 
Il faut, néanmoins, dissocier la situation des partis politiques de la situation de l’Etat, autrement dit du pouvoir exécutif qui nous gère. Ce pouvoir exécutif est reconduit selon les règles constitutionnelles tous les cinq ans. Dans un tel pouvoir, normalement, lorsque le dirigeant arrive en fin de mandat, il doit rendre compte à la population qui l’a élu et si ce compte est négatif, il doit être sanctionné par le vote. Il se trouve que dans nos pays, le vote n’a pas une signification du point de vue du changement à la tête de l’Etat, parce que c’est toujours faussé par des mécanismes de fraudes, corruption, concussion, clientélisme, etc. La question de l’alternance au niveau de l’Etat est importante parce que la gestion politique, économique, financière, sociale du pays doit changer. Or, avec les mêmes personnes, il est impossible d’obtenir ce changement.
 
L’alternance est-elle possible dans le mode de gouvernance au Tchad ?
 
Je pense que l’alternance est possible, sinon je ne me battrai pas pour cela. D’abord au niveau des principes, il faut que les élections soient vraiment démocratiques, c’est-à-dire, libres et transparentes. Il faut que le principe « un homme, une voix, un bureau de vote » soit respecté. Il ne faut pas qu’un même électeur ait la possibilité de voter 10 à 20 fois dans la même journée. Il ne faut pas qu’un électeur puisse aller voter à la place de quelqu’un d’autre. Il ne faut pas qu’un électeur vote parce qu’on lui a demandé de voter de telle manière ou de telle autre. Il ne faut pas qu’un électeur vote parce qu’on lui a donné du thé ou de l’argent à la veille pour qu’il vote dans le sens voulu par la personne qui lui a donné le thé ou l’argent. C’est tout cela qui doit changer et cela procède de la conscience des électeurs. Or, la conscience des électeurs au Tchad est faible par rapport à la corruption, aux problèmes tribaux, au clientélisme et tous ces vices qui défigurent la démocratie et les pratiques démocratiques.
 
Sachant que le pouvoir économique et la mentalité constituent des catalyseurs importants, comment l’alternance peut-elle être rendue effective dans un contexte comme celui du Tchad ?
 
Jules Ferry, ancien Ministre de l’Education de France, disait qu’un enfant doit avoir une conscience éclairée pour décider de son destin et que c’est par l’éducation qu’on arrive à faire de l’homme un être ayant une conscience éclairée capable de justifier les choix qu’il fait dans la vie. En partant de ce principe, je peux dire que les Tchadiens doivent être éduqués pour être responsables quant à leur destin. Mais il y a beaucoup de choses qui faussent la conscience de l’individu. Pourquoi ne résistons-nous pas à la tentation de l’argent ? La première raison, c’est la pauvreté. Dans un pays comme le nôtre, depuis que le pétrole a jailli, il n’y a plus de juste milieu au niveau des citoyens. On trouve d’une part des gens extrêmement riches, et d’autre part, des gens extrêmement pauvres, les premiers manipulant les derniers. La pauvreté fausse ainsi la conscience des opprimés dans ce pays et empêche que leur choix soit un choix conforme à une conscience éclairée.
 
Les Tchadiens sont tellement divisés que, comme le disait un ancien Premier Ministre du Tchad, ils vivent selon la loi du « villagisme ». La référence identitaire d’une personne, ce n’est plus de se définir comme un Tchadien, mais se définir de sa région, de son village ou, à la limite, de son quartier. Une grande question comme celle du choix du dirigeant d’un pays demande une conscience à référence géographique beaucoup plus large : une conscience nationale. On demande aux Tchadiens de transcender leur vie locale pour s’associer à d’autre afin que le choix qui sera fait au niveau national obéisse à l’intérêt collectif.
 
Jusqu’à présent, au Tchad, les élections sont toujours locales. Prenez le cas des députés. Je suis élu à Kyabé parce que les gens me connaissent comme leur fils. Mais si je me présente à Koumra, on me dira que je ne suis pas de Koumra !  Cette situation met mal à l’aise les métis, ces Tchadiens dont la mère est d’une région et le père d’une autre région. Il y a un risque très grand que les Tchadiens ne puissent pas voter, non pas par rapport à une situation nationale qui demande une éducation de la conscience, rendue ainsi éclairée, sinon l’on retombe dans les travers du tribalisme, du népotisme, de la corruption, tous ces facteurs qui défigurent le contexte électoral.
 
Qui et avec quels outils une conscience éclairée est-elle construite ?
 
Dans d’autres pays qui ont fait l’expérience de cette situation de fragmentation ethnique dans un contexte géographique national, deux institutions sont utilisées pour formater la conscience des gens et élever leur conscience nationale. Premièrement, l’école. Elle est une institution de socialisation de l’enfant. L’enfant qui vient à l’école apprend à vivre et à cohabiter avec d’autres enfants qui ne sont pas de chez lui. Il y a une conscience collective qui se forge chez l’enfant qui va à l’école. Dans ce processus de socialisation, il y a ce qu’on appelle l’éducation civique et l’éducation citoyenne dont l’Etat est responsable. A travers l’école, normalement si on maitrise bien le contenu de cette institution, si les enseignants sont très bien formés, ce doit être un lieu où les Tchadiens devraient acquérir ce que Jules Ferry appelait une « conscience éclairée ».
 
La deuxième chose. Dans d’autres pays, on a vu que le service militaire était une structure qui formatait les esprits et élevait la conscience. Dans le service militaire, l’on se retrouve avec d’autres personnes en provenance d’autres régions, avec tous pour devoir commun de  défendre son pays. L’on se voit inculquer le patriotisme. Celui qui vient de Kélo ou Moïssala se retrouve dans la même compagnie que celui qui vient de Kirdimi ou Fada pour défendre le Tchad au prix de leur sang et de leur vie. Le service militaire forge donc le nationalisme et le patriotisme. Il est ainsi le creuset de l’éducation de la conscience nationale, de la conscience patriotique. Il y a d’autres symboles : le respect du drapeau national, de l’hymne national, etc. Toutes ces valeurs ne sont plus enseignées, ni dans la vie civique, ni dans la vie scolaire. Les Tchadiens sont devenus inciviques dans toutes leurs pratiques. Le bien public n’est plus respecté. Les symboles de l’Etat ne sont plus respectés. Les agents de l’Etat ne sont pas respectés. Tout ce travail-là, les associations, les partis politiques et les toutes autres structures de mobilisation de groupe doivent se mettre au travail. C’est à ce prix seulement qu’une conscience éclairée peut être construite pour réaliser l’alternance. »


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