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POINT DE VUE

La réconciliation en Centrafrique est une priorité


Alwihda Info | Par Francis LINGBIMA - 24 Juillet 2014 modifié le 24 Juillet 2014 - 15:47

Il n’y aura pas de paix tant que la force paraîtra l’unique recours possible pour dénouer la situation en Centrafrique


Par Francis LINGBIMA, Directeur du journal « AFRIQUENEWS INFO »

Francis LINGBIMA
Francis LINGBIMA
Comment vivre après la haine, Comment vivre après la guerre, Comment vivre après le crime contre l’humanité ? Comment refaire du lien avec son proche, devenu un temps si lointain ? En d’autres termes, comment faire du juste avec de l’injuste ? L’idéal de la réconciliation évoque les retrouvailles fraternelles et chaleureuses de personnes qui ont su surmonter leurs rivalités et faire taire leurs querelles pour établir entre elles des relations d’amitié. 
Après des moments difficiles les Centrafricains  doivent se réconcilier pour avancer. 

QUELQUES  EXEMPLES DE RECONCILIATION EN AFRIQUE
 
En 2002, la Sierra Leone s’est engagée dans un processus de réconciliation nationale, appuyé sur la création du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) et la mise en place d’une Commission vérité et réconciliation sur le modèle sud-africain, laquelle a rendu son rapport en août 2005. Un impératif après une guerre d’une violence exceptionnelle qui a duré plus de dix ans. 
 
La lutte pour le contrôle des mines de diamants constituait le moteur principal de l’affrontement. Au Burundi, le processus de réconciliation continue et les mécanismes de justice transitionnelle (MJT) au Burundi constituent un élément complémentaire au processus de consolidation de la paix durable au Burundi. Ces mécanismes sont une des voies de réconciliation des burundais conçues dans le cadre des Accords d'Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi de 2000. 
 
En Afrique du Sud, si les tensions raciales existent encore, le pays tente de se réinventer sous une forme multiraciale. 
 
Le Rwanda est aujourd’hui une nation ressuscitée, un pays sur la voie de la normalisation qui se cherche un futur meilleur. La paix et la stabilité politique atteinte depuis 1995 ont encouragé le retour de millions de réfugiés. Durant sa présence au pouvoir, le Gouvernement d'Unité et de Réconciliation a mis fortement l’accent sur la réconciliation et a réussi à forger un sentiment d’identité nationale, plutôt qu’ethnique, au Rwanda. Les structures autocratiques et inégalitaires, qui niaient autrefois toute voix politique réelle aux minorités, ont été remplacées. Notamment en mettant en place des conseils qui impliquent les communautés locales dans le processus décisionnel. De plus, même si la pauvreté est endémique au Rwanda, comme dans de nombreux pays africains, la libéralisation économique et la stabilité sociale ont favorisé une croissance économique élevée depuis 1995. A l’instar de ces pays, la Centrafrique, non seulement peut, mais doit réussir le processus de réconciliation. 
 
LA RECONCILIATION  EN CENTRAFRIQUE  EST UNE PRIORITE
 
Même si la priorité en ce moment est la Sécurité  et la libre circulation des personnes et du bien sur tout l’étendu du territoire national, la réconciliation quant à elle est très importante. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il est nécessaire d'instaurer un dialogue politique concret car il faut que les gens puissent se parler afin d’éviter que dans chaque camp on retombe dans "l'exclusion" de l'autre.
 
 LA RECONCILIATION COMME  RE-FONDATION D’UNE NOUVELLE COMMUNAUTE
 
 La réconciliation entre peuples, entre communautés ethniques ou culturelles est sans doute la condition majeure pour une paix durable. La réconciliation, objectif proprement éthique et spirituel, ne peut être atteinte par la vertu de vœux pieux, d'exhortations morales ou religieuses. Elle n'est possible que si certaines conditions sont mises en place : l'ouverture d'un espace de dialogue, l'ouverture à un travail de vérité et de justice, dans une certaine mesure au moins, en ce qui concerne l'histoire violente des relations passées, la reconnaissance d'un intérêt commun, des initiatives modestes et concrètes qui ouvrent le chemin. 
 
La réconciliation ne se décrète pas. La réconciliation est l’aboutissement de tout un processus qui comprend plusieurs étapes dont il faut déterminer la succession.
 
1-Trouver des hommes et des femmes qui osent y croire. Dans un processus vrai de réconciliation, il y a presque toujours quelques petits groupes d'hommes et de femmes qui osent croire que la réconciliation est possible, qu'il est possible de trouver des chemins d'un vivre ensemble, pacifié. Pour cela, il faut identifier les acteurs en conflit. Dans le cas de notre pays, les acteurs sont les politiciens. Il faut les inclure tous dans le processus pour qu’il puisse réussir. Mais ce n’est pas parce que l’on est au pouvoir qu’il faut exclure l’opposition et l’empêcher de se réorganiser. La réconciliation ne peut réussir que dans un régime démocratique et non autocratique ne tolérant l’opposition que si elle est silencieuse. L’opposition doit retrouver sa place dans le processus de réconciliation. 
 
Le peuple doit lui aussi s’exprimer sur tous les sujets qui fâchent. Les membres de la CNT  pourront jouer un rôle important dans cette réconciliation décentralisée. Un des chemins de la pacification passe par l'échange et la guérison des mémoires : apprendre à écouter l'histoire racontée par l'autre, écouter la façon dont l'autre raconte ma propre histoire, apprendre à voir ou à revoir l'histoire de mon peuple, de ma communauté, à travers les yeux de l'autre, et cela réciproquement. 
 
Ce travail d'écoute relativise les oppositions, permet de comprendre, et par là ouvre à l'acceptation réciproque et à l'éventuelle négociation en vue d'une résolution du conflit acceptable de part et d'autre. Les religieux doivent aussi jouer leur rôle. 
 
Les religions sont des instances de sens, des forces de paix ; mais elles sont aussi, par elles-mêmes, des potentiels de violence, en raison de leur rôle fortement identitaire et de leur prétention à l'absolu. Le christianisme n'échappe pas à cette ambivalence des religions. Dans les églises, dans les mosquées, le message d'unité, de réconciliation, de paix, doit être apporté.
 
2- Il faudra que les Centrafricains sachent ce qui s’est passé dans notre pays : la vérité donc. « Tourner la page » n’est pas une formalité et, comme le disent si bien les latino-américains, « il faut avoir lu la page avant de la tourner ! ». La réconciliation ne peut être possible que quand la vérité est connue, que quand la justice est faite pour tous. C`est donc dans ce cadre que sont mises en place les commissions vérité et réconciliation.
 
Dans le cas de la Centrafrique, comme dans le cas d’autres pays, la procédure d’aveu et le plaidoyer de culpabilité constituent, dans le contexte du pays, un élément central pour tenter de diminuer la surcharge de travail des tribunaux et accélérer les instructions judiciaires. En cas d’aveux complets, les accusés peuvent bénéficier d’une importante remise de peine. En dépit de leur part de responsabilité dans le génocide, les religieux semblent jouer un rôle non négligeable dans cette dynamique.
 
3- Il faut la justice. A défaut de pouvoir juger tous les criminels, la condamnation d’un certain nombre d’entre eux est indispensable pour préserver un minimum de justice et l’idée même de justice aux yeux d’une population fortement meurtrie par des violations graves et massives des droits de l’homme. La justice consiste à dire le droit, mais aussi et surtout à chercher la vérité. Mais cette quête de la vérité, qui est apparemment l’objectif visé par le procureur, s’inscrit dans la complexité des réalités qui laissent surgir des interrogations. 
 
La question qui se pose ici est : comment faire en sorte que la vérité judiciaire ne conduise pas à empirer la situation ? Pour que des affaires soient jugées irrecevables par la CPI, elles doivent faire l’objet d’une véritable enquête et d’une procédure au sein du système judiciaire national. C’est pourquoi la justice  Centrafricaine doit être juste et impartiale dans le traitement des dossiers.
 
4-Il faudra la réparation. La recherche de ressources pour dédommager les victimes doit être intégrée dans les stratégies de reconstruction. Malheureusement, ces moyens font souvent défaut dans un pays sous-développé comme la Centrafrique. Un geste, aussi petit soit-il, est une marque d’attention qui réconforte les victimes. La reconnaissance des injustices subies et la création d’une symbolique appropriée pour rendre hommage à la mémoire des victimes sont aussi une forme de réparation d’ordre symbolique.
 
5-Pour tout niveler dans notre pays, une amnistie sera nécessaire. Les crimes les plus graves contre l’humanité et les crimes de guerre sont impardonnables et imprescriptibles. Lorsque les auteurs de graves violations des droits de l’homme s’autoamnistient, ils déclenchent une bombe à retardement dont leurs enfants pourraient être les victimes demain. Par contre, si les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre sont imprescriptibles et inadmissibles, les peines que ces personnes encourent pourraient être réduites dans le cadre d’une mesure de clémence ou de circonstances atténuantes ou encore si ces personnes avouent leurs crimes et dénoncent les commanditaires. Il y a souvent une certaine tension entre vérité et justice : pour accéder à la vérité, il peut être nécessaire d'assurer à certains une non-poursuite judiciaire, une forme d'amnistie. Une des conditions cependant est que les auteurs de violences reconnaissent leur tort.
 
6-Il  faudra que les Centrafricains se pardonnent les uns les autres. Le pardon est difficile mais il est Divin. Il est nécessaire à l’unité nationale et à la refondation de la nouvelle communauté Centrafricaine. 
 
Paul Ricœur notait : « Il est certes utile — c’est le mot juste — de rappeler que tout le monde a commis des crimes, de mettre une limite à la revanche des vainqueurs et d’éviter d’ajouter les excès de la justice à ceux du combat. 
Plus que tout, comme au temps des Grecs et des Romains, de réaffirmer l’unité nationale par une cérémonie de langage, prolongée par le cérémonial des hymnes et des célébrations publiques. Mais le défaut de cette unité imaginaire n’est-elle pas d’effacer de la mémoire officielle les exemples de crimes susceptibles de protéger l’avenir des erreurs du passé et, en privant l’opinion publique des bienfaits du dissensus de condamner les mémoires concurrentes à une vie souterraine malsaine ? En côtoyant ainsi l’amnésie, l’amnistie place le rapport au passé hors du champ où la problématique.
 
En Afrique du Sud, un jeune qui a assisté à l’assassinat politique de son père, victime de l’apartheid, s’est exprimé en ces termes : « Ce procès concerne moins le pardon que la compréhension. Ce n’est pas que je ne veux pas pardonner, c’est que je ne trouve pas le pardon en moi. Je veux comprendre ce qui s’est passé. A partir du moment où je pourrai comprendre, je serai capable d’accepter que l’assassin et moi continueront à vivre côte à côte dans ce pays ». « Le pardon est ici la vertu du compromis au sens où il permet d’abandonner la dispute, mais sans trancher définitivement sur le fond : il suppose que l’on ait cherché à exprimer le tort subi et le tort commis, et que dans le différend irrémédiable entre les deux narrations ou les deux argumentations on ait accepté de construire une sorte de compromis qui rompt avec la reconduction de deux versions séparées. ». 
 
Cette proposition de pardonner les fautes de nos bourreaux n’est pas un simple accommodement ; elle nous paraît être une exigence de sagesse en tant que pratique de la vérité. Le pardon n’est pas la justice ni la vérité. C’est la prise en compte du compromis, par des paroles et des actes symboliques fondateurs, permet de sortir de la logique de sanction : un gagnant face à un perdant, qui relance le face-à-face. Un face-à-face qui finit toujours par s’annuler dans le morbide, comme une mort infiniment lente, insoutenable.
 
Francis LINGBIMA
Directeur du  journal  « AFRIQUENEWS INFO »
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