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POINT DE VUE

Le courage d'une vie : Hommage à Amir Adaweh par Ali Mou


Alwihda Info | Par Ali Moussa Iyé - 2 Juillet 2013 modifié le 2 Juillet 2013 - 20:36

Né sous la colonisation, Amir avait fait (très tôt pour son âge) le choix d’être un combattant de la liberté et de l’indépendance. Cet homme avait décidé d’inscrire son action et son engagement dans la dignité et la vraie indépendance. Malgré les trahisons, malgré les déceptions, malgré les épreuves, …, il est resté debout et n’a jamais renoncé à son idéal. Un exemple de courage et d’abnégation rare dans cette contrée. J’ai voulu partager avec vous cet hommage poignant d’Ali Moussa Iyé.


Farah  
 
Le courage d’une vie
par Ali Moussa Iyé
 
Il y a des destins qui nous invitent à l’introspection, au retour aux valeurs éthiques et qui réveillent notre aspiration à la grandeur et au dépassement de soi. Des êtres exemplaires qui ont su porter, à un moment donné de leur vie, nos rêves de justice, en défiant les peurs qui nous font renoncer à agir. Amir Adaweh était de ceux-là et sa disparition laissera un énorme vide dans nos coeurs et notre conscience.
 
Rappeler la trajectoire d’un tel homme, ce n’est donc pas se livrer à l’exercice habituel et complaisant de l’éloge nécrologique. Car témoigner des accomplissements des hommes et des femmes qui ont marqué leur génération et leur époque, c’est faire oeuvre utile, c’est une obligation citoyenne pour écrire notre histoire et poser des jalons pour les générations à venir. En effet, Amir Adaweh a incarné à lui tout seul toutes les espérances et les promesses de notre jeune République, les impatiences de toute une génération.
 
Celle qui a assisté et vécu dans sa chair ce moment historique où le drapeau azuré de notre indépendance s’était levé pour la première fois dans le ciel illuminé, ce 27 juin 1977, à ce moment précis où retentissait, dans la communion des coeurs et des esprits, notre émouvant hymne réalisé par le musicien Abdi Robleh «Qarchileh» et le poète Aden Elmi « Qoryaré » : « Hissons le haut, et mettons-nous debout pour saluer ce fanion pour lequel nous avons supporté toutes les peines et les humiliations du mondeF». Amir avait alors une vingtaine d’années quand cette nouvelle page de notre histoire s’ouvrait. Il avait l’âge de l’énergie, de la virulence et de l’idéalisme. L’âge où l’on exige tout et tout de suite.
 
De par son parcours, il a connu tous les affres du colonialisme et ressenti très tôt l’urgence d’abattre ce système d’exploitation. Né en 1956 à Ali Sabieh, Amir fait ses études à l’école de la Salle, puis au collège Charles Foucault avant de passer un concours d’infirmier diplômé d’Etat en 1973 et travailler à l’hôpital Pelletier, au pavillon Martial. Il s’engage très vite dans la lutte anticoloniale et, grâce à
sa plume, il collabore au journal Iftiin dirigé par Abdillahi Doualeh, un des plus brillants intellectuels anticolonialistes de notre pays. Face à la brutalité de forces coloniales pour mater la résistance populaire, il opte pour la lutte armée et part en Somalie pour rejoindre en 1975 le Front de Libération de la Cote des Somalis (FLCS). Il est envoyé à Bagdad en Iraq pour suivre une formation militaire en vue de devenir officier. Suite aux négociations engagées avec la France pour préparer l’indépendance et qui avait abouti à l’Accord de Paris auquel le FLCS a participé, Amir revient au pays en 1976. Il participe aux discussions pour incorporer les combattants du FLCS dans la future armée nationale qui sera créée le 6 juin 1977. Il y est intégré comme lieutenant et sera nommé Chef du renseignement militaire en 1978.En raison d’un conflit d’ordre politique avec sa hiérarchie, il est évincé de son poste en 1979 et sera emprisonné à Gabode pendant trois ans. Devenu opposant, il part en exil en Ethiopie en 1982 pour y mener une action militante.
 
Amnistié par le Président Hassan Gouled Aptidon, il revient à Djibouti en 1985. Il repart de nouveau en exil en Ethiopie en 1986 avec un groupe d’anciens combattants du FLCS tels que Omar Khaireh, Awaleh Gueleh et Moussa Houssein. Il est emprisonné pendant plusieurs mois à Harrar par les autorités éthiopiennes. Suite à des pourparlers avec le gouvernement djiboutien, il rentre avec son groupe et négocie les conditions de leur intégration, réussissant à assurer à ses compagnons d’exil des postes dans différentes administrations publiques. L’avènement du multipartisme et de la démocratisation en 1992 ouvre des nouvelles perspectives à son action politique.
 
Avec Aden Robleh, ils fondent le Parti National démocratique (PND) qui sera un des quatre partis politiques autorisés. Il devient membre du Bureau politique et rédacteur en chef du journal La République qui s’imposera dans le paysage de la presse politique.
Après les élections présidentielles de 1999, il repart de nouveau en exil en Ethiopie où il sera encore emprisonné à Harrar. Lors d’une tentative d’évasion, il est atteint à la jambe par les tirs des gardiens éthiopiens. Sérieusement blessé et affaibli, il connait des moments très difficiles qu’il traverse avec la même endurance et le même stoïcisme. Bénéficiant de l’amnistie accordée par le gouvernement dans le cadre des Accords signés avec le FRUD d’Ahmed Dini en 2000, Amir rentre au pays. Ses problèmes de santé l’obligent à partir en France et en Belgique pour se soigner.
A la faveur de l’Accord passé entre le PND et l’UMP en 2002, il est nommé premier Conseiller à l’Ambassade de Djibouti à Asmara en Érythrée. Mais sa santé se détériore gravement et il est évacué d’urgence à Paris où il sera nommé Conseiller à l’Ambassade. Une défaillance rénale l’oblige à subir des dialyses pendant de nombreuses années dans l’attente d’une transplantation de rein. Enfin, il est opéré en 2010 et subit la transplantation.
 
Malgré la réussite de l’opération et un rétablissement très rapide, il souffre de beaucoup de complications qui le ramènent régulièrement à l’hôpital. Dans cette lutte acharnée pour la santé, Il montrera le même courage et la même détermination que dans son combat politique.
 
Sa vie tumultueuse atteste qu’Amir était un homme d’action et de conviction qui a toujours voulu mettre en application ses idées, prêt à en payer le prix. Il fut aussi un « homme fondamental » pour paraphraser Aimé Césaire, le grand penseur et poète martiniquais, car il était profondément attaché aux valeurs cardinales de l’humanisme et de l’universel, sans oublier sa culture et son identité. La quête de justice et de dignité fut le leitmotiv de ses agissements et de ses choix. Il avait une connaissance dynamique du droit traditionnel, le Heer, et de ses principes de prise de décision démocratique et de solidarité qu’il essayait d’élargir et d’incorporer dans ses positions politiques progressistes.
 
Amir était aussi un «homme vaste», ouvert au monde et curieux de ce qui se passe autour de lui. Il aimait lire et s’engager dans les débats de société avec toutes sortes de gens, y compris ceux avec qui il ne partageait pas les mêmes visions. Cette ouverture d’esprit et de cœur en avait fait un homme généreux, prêt à aider les autres, parfois à ses dépens, un « homme-pont » qui aimait relier et connecter ceux qui partagent les mêmes projets. Les multiples rebondissements de sa vie l’ont transformé en un « homme phoenix », qui renaissait toujours de ses cendres et rebondissait à chaque fois pour reprendre les rênes de sa destinée. Il était connu pour être un homme d’un grand courage qui a affronté les vicissitudes de la vie avec une dignité et une philosophie remarquables. De sa longue lutte, Amir a tiré cette résilience et celle sagesse qui l’ont aidé à supporter les épreuves de ses derniers moments de vie.
 
C’est cet homme qui nous a quittés, laissant derrière lui une fille Idyl Amir Adaweh et une veuve, Zahra Atteyeh Kahin, qui lui ont été dévouées. Cette dernière l’a accompagné et l’a soutenu jusqu’au bout. C’est elle qui a tenu sa main à son chevet au moment ultime, recueillant son dernier soupir. Il est rappelé à Dieu le 21 juin 2013, juste 6 jours avant le 36ème anniversaire de l’indépendance, rejoignant la liste des grands hommes de notre pays disparus.
 
Comme pour eux, son nom mériterait d’être inscrit dans la mémoire collective en l’attribuant par exemple à un lieu public tel qu’une rue, une école, une place ou une institution.