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Les prélats évitent le vrai débat au Tchad


Alwihda Info | Par BELEMGOTO Macaoura - 20 Décembre 2013 modifié le 20 Décembre 2013 - 19:32


Des évêques à Mongo, au Tchad. Crédit photo : jesuites.com
Des évêques à Mongo, au Tchad. Crédit photo : jesuites.com

Par BELEMGOTO Macaoura (Auteur libre)

On est habitué à la chose. Chaque année, à l'approche des fêtes de Noël et du nouvel an, les évêques du Tchad se réunissent pour traiter des sujets divers et variés, avec au final, une lettre adressée à leurs ouailles et autres. C'est dans cette logique procédurale que vient de voir le jour, un nouveau message qui a été diffusé largement à l'issue de la rencontre périodique des dignitaires de l'Eglise catholique au Tchad.

Le titre du message de cette année est : "quelle famille pour le Tchad".

A qui est adressé ce message ? "aux chers frères et soeurs dans le Christ, hommes et femmes de bonnes volonté". Donc logiquement à tous les Tchadiens de bonne volonté quelles que soient leurs croyances. Un bref parcours de ce texte, permet de relever plusieurs sujets à controverse :

- Nos évêques se permettent d'avancer l'affirmation suivante, pour illustrer l'importance de la famille : "Celui qui n'a pas de famille est considéré comme un étranger, comme un esclave. On ne sait d'où il vient". Il s'agit là d'une affirmation d'une extrême gravité de la part d'une institution supposée protéger tous les individus victimes de l'injustice et de l'exclusion sur une base arbitraire : la provenance de l'individu. En effet, si celui qui n'a pas de famille est considéré comme un étranger ou un esclave, à l'Eglise de dire non à l'arbitraire ! Tout homme doit être regardé et traité avec dignité, sans regarder ses origines. L'Afrique a trop souffert de ces genres de considérations et ce sont maintenant les évêques du Tchad qui viennent enfoncer le clou en encourageant de traiter comme esclave, celui qui n'a pas de famille. Le message est contraire à celui de Jésus Christ. C'est, on ne peut plus clair. Jésus, de son vivant, a encouragé a traiter sur le même pied d'égalité, tout être humain, quelles que soient ses origines, sa famille, etc. Nos évêques actuels s'écartent par ce langage, du chemin tracé par Jésus.

- Nos évêques affirment : "La polygamie est source de division et de palabre dans les foyers dont les premières victimes sont les enfants". Rappelons que le message est adressé aux chrétiens du Tchad, et à tous les hommes et femmes de bonne volonté, y compris les musulmans et les animistes. Or, il se trouve que dans la religion musulmane et dans la plupart de nos sociétés traditionnelles au Tchad, la polygamie est autorisée, sans qu'il y ait forcément palabre entre les enfants. Aujourd'hui, il y a autant de palabre dans les familles monogames que polygames. On voit des enfants issus des familles monogames se déchirer sur tous les sujets, à commencer par l'héritage laissé par les parents. Pour une question de terrain laissé à N'Djaména par un père, la famille explose. Au vu de ce qu'on voit régulièrement au Tchad, on ne peut accuser la polygamie d'être à l'origine de tous les maux.

- Les dignitaires religieux sont préoccupés par le fait que 3 mariages se bousculent : mariage religieux, civil et traditionnel. Or, force est de constater que ces mariages ne se sont jamais bousculés au Tchad, mais semblent plutôt être complémentaires selon les intérêts que les couples y tirent. Nos évêques n'étant jamais mariés, ignorent tout !

C'est l'occasion de leur rappeler que :

- Pour le mariage civil : le Tchad garde les us et coutumes de la puissance coloniale qui est la France. En France, pour pouvoir bénéficier des allocations familiales et autres prestations liées au mariage, il faut prouver papier à l'appui, signé par le maire, que le couple est marié. Le Tchad a copié ce système. On remarque justement que les paysans ne vont presque jamais devant le maire, parce qu'ils n'en ont pas besoin. Les mariages à la mairie, au Tchad, concernent essentiellement tous les coupes qui peuvent éventuellement bénéficier d'un papier signé par le maire, notamment les fonctionnaires de l'Etat. C'est une question purement matériel.

- Pour le mariage religieux : l'individu a comme principale préoc cupation, d'être en conformité avec sa religion. Le catholique, veut continuer à prendre la communion à l'église le dimanche et à bénéficier de toutes les opportunités offertes par l'Eglise. C'est pour ces diverses raisons que homme et femme vont devant le curé. Le musulman veut être en conformité avec la société dans laquelle il vit : il est moralement contraint de se marié à la mosquée. Sinon il risque d'être rejeté par sa communauté.

- Le mariage traditionnel n'est pas pour autant, moins important pour les Tchadiens. Dans la plupart des traditions tchadiennes, l'homme doit apporter la dot de sa femme. Cette pratique est antérieure à l'avènement de l'islam et du christianisme dans notre pays. Les évêques eux-mêmes, reconnaissent que "La dot a perdu sa signification originelle. Dans la société traditionnelle, elle avait une valeur symbolique et un caractère sacré. Elle constituait le symbole de l’alliance entre deux familles."

Au vu de ces différents arguments, les 3 mariages ne se bousculent pas au Tchad, mais sont complémentaires dans le seul souci de s'adapter au nouvel environnement créé par l'arrivée des deux religions étrangères à notre société, qui sont l'islam et le christianisme, et l'héritage social de la colonisation française. Au lieu de s'inquiéter, nos évêques doivent plutôt se réjouir que les Tchadiens arrivent tout de même à s'adapter à chaque fois, à une nouvelle situation. Nos évêques veulent-ils supprimer le mariage traditionnel et civil au profit du mariage religieux , le seul reconnu par Dieu à leurs yeux ? Ils n'ont qu'à se battre avec nos juristes et nos gouvernants pour changer les lois.

Un passage de la lettre de nos évêques mérite bien qu'on s'y attarde. On lit ceci : "Sous l’influence des moyens de communications sociales, l’Afrique elle aussi est confrontée à des changements de toutes sortes. La sexualité fait l’objet de réinterprétations qui se traduisent par des attitudes nouvelles, des comportements que l’on revendique et que l’on justifie comme allant de soi. Des situations sexuelles, autrefois jugées anormales, voudraient se voir reconnues, authentifiées et légalisées. La société elle-même, en mal de repère, cède devant ces pressions".

Il s'agit, sans équivoque, d'une allusion faite au mariage homosexuel récemment autorisé en France, notre toujours puissance coloniale. Beaucoup de pays avaient, bien avant la France, autorisé le mariage homosexuel. Ceci n'a pas inquiété nos évêques. Il a suffi que notre ancienne puissance coloniale emboîte le pas à d'autres nombreux pays dans le monde, pour que nos évêques montent au créneau pour dénoncer ces "changements de toutes sortes". Il faut rappeler à nos évêq ues, que l'homosexualité, "autrefois jugée anormale", a été retirée de la liste des maladies mentales par l'OMS depuis 1976. Les homosexuels ont continué leur chemin depuis. Ils en sont aujourd'hui, au mariage. Le Tchad ne sera pas du reste. Tôt ou tard, ça viendra. On ne peut arrêter la mer avec ses bras, ni cacher le soleil avec son index. Récemment, au Tchad, à Abéché, une simulation de mariage homosexuel a fait tabac dans la presse nationale et internationale. C'est un signe annonciateur. Puisque nous suivons la France dans tous les domaines, nous passerons forcément par là, un jour. C'est une quasi certitude. Des situations sexuelles "autrefois jugés anormales", On dit bien "autrefois". L'esclavage a été jugé normal autrefois par l'Eglise. Un pape, en la personne de Nicolas V, a béni et autorisé la traite des Noirs, le 8 janvier 1454. L'esclavage, jugé autrefois normal par l'Eglise, est jugé anormal par la même Eglise aujourd'hui. Le pape Jean-Paul II a même demandé pardon au nom de l'Eglise, à Goré en 1992, pour l'intrusion de l'Eglise dans trafic des Noirs qui a duré 4 siècles et ce n'est surtout pas l'Eglise qui y a mis fin. Tout ça, pour dire que les mentalités changent dans tous les domaines, y comprise la sexualité et il faut malheureusement en tenir compte, chers évêques.

Enfin, nos évêques n'ont pas posé sur la table, le vrai débat. Le vrai problème qui ronge la famille Tchadienne, n'est ni le mariage homosexuel autorisé en France, ni la polygamie sous nos cieux. Le vrai débat est celui de l'instauration d'une véritable démocratie au Tchad, gage de paix, de stabilité et de cohésion familiale si chère à nos évêques. Ce message intervient en décembre 2013, année où Idriss Déby fête sa 23e année de règne à la tête du Tchad. Il est inadmissible que nos évêques ignorent cet événement et ne lui aient pas consacré de paragraphe quand ils parlent de la famille au Tchad. La cohésion familiale est essentielle. Mais il y a un danger qui menace la cohésion familiale au Tchad : "l'absence de démocratie et d'alternance politique sans effusion de sang". Quand on scrute l'horizon politique tchadien, on ne perçoit rien à l'horizon. Idriss Déby a conquis le pouvoir en décembre 1990 et il y reste. Il a battu et il battra toute longévité au pouvoir au Tchad. Aujourd'hui, le seul salut du Tchad, passe nécessairement et absolument par Idriss Déby. C'est lui seul qui détient la clé de la paix au Tchad. C'est lui seul qui peut éviter un changement de régime par la force des armes avec comme corollaires, morts d'homme et explosions familiales. Depuis 1960, le changement de pouvoir au Tchad a toujours été violent avec pertes de vies humaines quand il faut changer simplement de président. Idriss Déby Itno a l'occasion en or de mettre fin à ce cycle de violence perpétuelle au Tchad. Nos éminents évêques, ont une voix qui portent loin et peuvent contribuer à l'instauration d'une vraie démocratie au Tchad. Dans leur message, ils devraient, à mon humble avis, demander à Idriss Déby d'abandonner le pouvoir au Tchad, afin de permettre au Tchad de suivre l'exemple du Ghana, pour ne citer que ce pays. En effet, Jerry Rawlings a pris le pouvoir par coup d'Etat, mais il a décidé de quitter le pouvoir, et depuis son départ, on ne compte plus ses successeurs et le pays est démocratiquement aussi stables que les démocraties des grandes puissances donneuses de leçon.

Nos évêques prônent la valeur de la famille. Une véritable cohésion familiale est indissociable d'une vraie cohésion sociale, liée à l'instauration d'une vraie démocratie. Quand il y a changement de pouvoir par la violence, il y a explosion familiale. Rappelons ici, qu'avec la guerre que le Tchad a connue en 1979, certains enfants sont restés loin de leurs parents pendant 7 à 8 ans. Conséquence de l'appétit insatiable du pouvoir de nos dirigeants, sacrifiant les familles. Nos évêques qui n'ont rien à gagner ni rien à perdre, doivent convaincre notre actuel chef d'Etat, de quitter le pouvoir après près d'un quart de siècle de règne, afin de permettre à notre cher pays le Tchad, de sortir du cycle de la violence comme mode de conquête du pouvoir. Malheureusement, ils ne sont pas prêts à le faire, au vu de la teneur de leur dernier message. Ce sont de vrais aveugles qui prétendent guider les troupeaux. C'est peut-être simplement la politique de l'autruche.

BELEMGOTO Macaoura
macaoura@hotmail.fr