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REACTION

Lettre ouverte d'un africain, tchadien, au Président de la République française


Alwihda Info | Par - 17 Juillet 2014 modifié le 17 Juillet 2014 - 15:53


Brahim Béchir Mourtalah (mourtalafils@gmail.com)

Excellence Monsieur le Président de la République française, M. François Hollande, votre tournée africaine du 17 au 19juillet fait couler beaucoup d’encres , suscite d’énormes espoirs (plus ou moins infondés) et fait l’objet de beaucoup de réactions de la part d’opposants et de défenseurs des droits de l’homme, Africains et étrangers, qui s’intéressent à la question de démocratie et de respects des droits humains en Afrique.
 
Particulièrement, votre visite au Tchad a été l’occasion pour une partie de l’opposition et quelques défenseurs des droits de l’homme, de vous sensibiliser sur l’état de la démocratie, de la bonne gouvernance et des droits de l’homme dans ce pays. Mieux qu’une sensibilisation, ou plutôt pire, l’on vous a demandé d’ « être plus exigeant », de faire pression et d’user de tous les moyens de pression que détient un Président de la République Française sur ses homologues des « anciennes » colonies françaises.
 
Ce honteux appel à vous n’engage que ceux qui l’ont lancé, du moins pas tout le peuple africain 
 
Nous autres Tchadiens, comme la majorité des Africains, n’espérons rien de vous. Nous n’attendons rien de la France, surtout pas une délivrance.  Nous sommes, depuis longtemps, convaincus qu’un Président français est là d’abord, ou même uniquement, pour l’intérêt de la France et des Français, quitte à continuer asservir et à opprimer les Africains. Nous savons que vous avez beaucoup à faire particulièrement en cette période de crise dans votre pays, pour avoir le temps et l’énergie de vous intéresser à nos problèmes dont votre pays a jusque-là tiré le meilleur parti. Nous ne vous demandons pas de vous occuper de nous, de nous « aider ». Nous autres africains sommes convaincus qu’aujourd’hui comme hier, l’Elysée (oui, je fais la différence entre ce que l’Elysée fait au nom de la France et des Français, et ce que la France et les Français veulent ou font) qui a toujours soutenu cyniquement les dictatures en Afrique ne fera rien pour nous débarrasser de ses amis et alliés dictateurs. Nous sommes convaincus que seuls les africains peuvent changer le continent et vous rappelons que seuls eux ont le droit de faire pression sur leurs dirigeants pour l’avènement de l’Etat de droit et l’instauration de la justice sociale. Monsieur le Président de la République française, vous n’êtes pas considéré comme le messie sauveur. Le messie sauveur du peuple africain est ce peuple lui-même. Si le Président Idriss Déby doit respecter et faire respecter les droits humains et favoriser la bonne gouvernance, c’est uniquement parce que la constitution de la République du Tchad l’impose, et non parce que vous avez fait pression sur lui.
 
L’incohérence des opposants Tchadiens
 
Cette attitude des opposants Tchadiens, qui vous demandent de faire pression sur le Président de la République du Tchad démontre leur incohérence, le paradoxe dans lequel ils évoluent.   
 
Première incohérence : on demande d’une part à la France de mettre fin à sa politique  Françafrique  en cessant de soutenir les dictateurs africains « comme le Président Déby », et, d’autre part, on demande au Président français de faire pression, « d’être exigeant » envers un Président africain. Non, Monsieur le Président Hollande! Interdiction totale vous est faite par les conventions internationales de faire une quelconque pression sur un Président, aussi dictateur soit-il, d’un pays africain. Et en l’occurrence sur le Président Tchadien, même si le comportement de celui-ci constitue, il faut le dire, un obstacle à la démocratie et à l’Etat de droit. Le principe de la non-ingérence, la souveraineté de l’Etat Tchadien vous font défense de vous immiscer dans l’affaire de ce pays.
 
 En vérité, la logique voudrait que les opposants s’abstiennent de vous demander de faire pression sur le Président Déby et de vous immiscer ainsi dans notre politique interne comme ils le font quand ils exigent que vous arrêtiez de soutenir le « dictateur Déby ». 
 
D’ailleurs, et c’est la deuxième incohérence qu’on note dans leur attitude, il faut que les opposants commencent eux-mêmes à être démocrates avant de se plaindre de la dictature du Président Déby. Ils appellent à l’alternance au sommet de l’Etat, alors qu’il n’y a jamais eu d’alternance au sein de leurs partis. En effet, depuis que je suis né, Excellence, je n’ai connu qu’un seul Président à la tête de mon pays, quelque part parce que celui-ci est, à tort ou à raison ; soutenu par la France. Mais aussi, depuis que j’existe, je n’ai connu qu’un seul dirigeant à la tête des partis de l’opposition que je connais. C’était toujours Deby à la tête de l’Etat ; c’était toujours Ngarledji Yorongar et Saleh Kebzabo à la tête de leurs partis respectifs. Cela nous donne l’impression, à nous Tchadiens, qu’ils sont « tous les mêmes », qu’ils feront exactement ce dont ils se plaignent s’ils étaient à la place de… 
 
Ce que nous exigeons de vous, Monsieur le Président de la République française, c’est de respecter les droits des peuples africains à disposer d’eux-mêmes. Et cela en mettant immédiatement fin à la Françafrique. On ne vous le demande pas, on vous l’exige, parce que c’est notre droit. 
 
Cessez de soutenir les dictateurs à perpétuer la dictature parce qu’ils défendent vos intérêts égoïstes ;
Cessez d’aider les oppresseurs à nous opprimer parce qu’ils vous obéissent ;
Cessez de vous ingérer dans la politique de nos Etats ;
Cessez de violer notre souveraineté monétaire à travers le franc CFA. 
 
En un mot, revoyez totalement la politique africaine de la France, mettez une croix sur la Françafrique afin que votre compatriote, l’honorable François-Xavier Verschave, grand défenseur des peuples opprimés, du peuple africain en particulier, repose enfin en paix. Faites-le rien que pour lui et les Français de son espèce, même si vous ne le feriez pas pour les Africains dont les préoccupations ne sont pas votre soucis.
 
Oui, La France perdra beaucoup de ses privilèges, et beaucoup de ses intérêts en seront compromis. Mais je vous promets une chose. La France et les Français gagneront en image, en dignité et en cohérence avec eux-mêmes et avec leurs ancêtres qui se sont levés en 1789 pour que les hommes sans distinction aucune soient libres et égaux. La France et les Français échapperont ainsi à la haine que tout dominé éprouve envers son dominateur.
Je vous écris cette lettre, mais je n’attends rien de vous, je n’espère rien de vous. Je sais que le salut de mon peuple, le peuple africain, ne viendra que de lui-même. 
 
Tout ce que je vise, c’est que vous sachiez ce qu’il y a dans mon cœur, dans le cœur d’un Africain.
 
Brahim Béchir Mourtalah
mourtalafils@gmail.com

Gloria Ronel
Coordinatrice de rédaction. En savoir plus sur cet auteur

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