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POINT DE VUE

Ni Charlie, ni Kouachi


Alwihda Info | Par Momar Seyni NDIAYE - 13 Janvier 2015 modifié le 13 Janvier 2015 - 22:33


Paradoxalement, la tragique fin de cavale des frères Kouachi sonne comme un amer happy end, d’un scénario, pour le moins, monstrueusement dramatique. La mort des deux auteurs du macabre assaut de Charlie Hebdo ne laissera pas indemne la société française et indifférente la communauté internationale. Cet évènement d’une exceptionnelle sévérité est le plus grave qu’ait connu la France depuis plus de quarante ans. Et s’il n’égale en nombre celui du 11 Septembre 2001 en plein cœur de New York (près de 4000 morts), sa charge émotive n’en est pas moins forte. A chaque fois, il s’agit d’une barbarie innommable, commise au nom d’une idéologie religieuse aux accents politiques passéistes. A chaque fois aussi, il s’agit d’une société ébranlée jusqu’au fond de ses entrailles, bousculée dans ses certitudes installées, plongée dans le doute et l’abattement.

L’attaque du World Trade Center a touché l’un des centres d’affaires les plus névralgiques de New York, capitale économique de la première puissance mondiale. Elle n’avait certes pas affecté le cœur de l’économie. Mais la fragilité du système de sécurité américain a démontré son incapacité à protéger ses citoyens, prévenir de tels assauts. Ce sentiment d’impuissance a semé angoisse, doute et incrédulité chez les Américains surpris de constater que cette hyperpuissance peut être ébranlée par une poignée de kamikazes au service d’une organisation lugubre, mais terriblement efficace.

L’assaut contre Charlie Hebdo a frappé au cœur des valeurs immatérielles, mais combien symboliques : les libertés de pensée et d’expression, dont celle de presse est l’expression cardinale. Terre d’élection des valeurs démocratiques, la France a jalousement gardé ces bastilles de libertés et démocratiques que Tocqueville a même théorisées pour l’Amérique. Ses journalistes et hommes de culture les ont transformées, pour ainsi dire, en fonds de commerce intellectuel pour valoriser l’exception culturelle française. Si la macabre tuerie de Charlie Hebdo a suscité tant d’émois, c’est qu’elle touche à une bastille chère aux Français, la liberté de presse, le droit à l’expression multiforme (loi de juillet 1881).

Le terrorisme est féroce, parce qu’il est lâche et aveugle. Il est insidieux, parce que telle une prison longue durée, il est une mentalité infâme, une manière d’être exclusiviste. De ne voir les autres autrement qu’à travers les prismes de l’intolérance. Les condamner dans l’esprit avant de les exécuter par les armes. Sauvagement ! A n’importe quel prix ! Même au prix de la vie de ses adeptes, car la vie humaine n’a, pour eux, qu’une valeur sacrificielle, pour bien mériter de l’au-delà. C’est en cela qu’il nous répugne et nous insupporte. Et que rien ne saurait légitimer, à nos yeux, ses motivations, justification et ses effets.

La mort des frères Kouachi s’est soldée par la disparition de leur corps, mais l’esprit terroriste n’a pas été tué. D’autres, en France et ailleurs le vivent, le théorisent, l’animent et vont continuer de le répandre avec le même état d’esprit guerrier et la même dimension prosélyte. Cependant, on comprend difficilement comment, malgré ce rejet au nom de l’humanisme, de la moralité et les mesures sécuritaires d’une rare rigueur si intense, pourquoi la vague islamiste enfle et prend pied et corps partout. Jusqu’au cœur des sociétés d’opulence où les valeurs démocratiques et libérales, voire libertaires offrent toutes les libéralités.

Il serait tort de croire que le recours à la religion comme alternative aux dégradations morales et aux misères économiques, annoncé depuis le siècle dernier, est fortuit. Il se nourrit de cette indifférence des opulents, du mépris culturel, de la marginalisation, des licencieuses dérives des mœurs. Mais surtout à la négation cultuelle dont sont victimes des franges entières de la population. Ce mépris souverain du droit à la différence, qu’on appelle universalisation des valeurs ou mondialisation, génère des frustrations et des arrogances chez les gens d’en bas.

Dans ce monde de l’exclusion, la presse et les cercles intellectuels se présentent souvent comme les supports de cette déconstruction morale, qui jettent des groupes démunis, les émigrés ou autres identités remarquables dans les ghettos culturels et les misères sociales. Montrer sa foi, la vivre ostensiblement sont devenus anachroniques, délirants et accusés des pires des péchés d’Israël. Qui plus, une forte théorisation de ce mépris est entretenue par des œuvres littérales, aussi méprisantes que condescendantes à l’égard, des minorités, des pauvres, des croyants. Sous le prétexte d’un droit à la dérision de ces censeurs sociaux et prédicateurs de la pensée unique (journalistes comme Zemmour), les hommes de foi ou simples pratiquants, souvent épisodiques, sont ridiculisés à travers des satires et des moqueries dont les relents idéologiques et sociaux sont patents. Charlie Hebdo, mais aussi des revues d’Europe du Nord, se sont spécialisés dans ce type de mépris culturel, la stigmatisation, le délit de faciès. La religion chrétienne en fait aussi les frais.

Pour si abjecte qu’elle soit, l’attaque contre cet hebdo du 11 ème Arrondissement de Paris qui se nourrit de blasphèmes, ne doit pas nous faire oublier, qu’on s ne peut rire de tout et à tout moment. Etre Charlie peut-être paraître gratifiant et récupérateur en ces circonstances douloureuses. Mais cette empathie ne doit occulter cette ignoble et délirante propension à sous-estimer les autres en usant et abusant d’un irresponsable droit à l’expression. Le sarcasme et le burlesque, le rire et la satire sont des nourritures de l’esprit et des animateurs d’âme. Pourvu qu’ils sachent respecter la liberté de culte et le droit à la différence, la liberté de foi.

Au nom de ce principe sacro-saint et du droit à vivre sa foi, on est y ni Charlie, ni Kouachi, parce que ces idéologies sont parallèles dans leur méthodes antinomiques mais se croisent dans l’état d’esprit d’intolérance qui fonde leurs activités de tous les jours. L’un massacre aveuglement, élimine physiquement les adversaires. L’autre taraude les âmes, tue la raison et bascule les cœurs et les bras dans la violence. Pour que l’un cesse de tuer, il faut que l’autre arrête de nourrir la haine par le mépris.

Momar Seyni NDIAYE
Article paru dans « Le Témoin » quotidien sénégalais ( Janvier 2015 )