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Nigéria : L'élection présidentielle se tient dans un climat délétère pour la presse


Alwihda Info | Par Alwihda Info - 16 Avril 2011 modifié le 16 Avril 2011 - 20:07


Ambroise PIERRE - Bureau Afrique / Africa Desk - Reporters sans frontières / Reporters Without Borders - Email : afrique@rsf.org / africa@rsf.org

Malgré des réformes et les promesses du président sortant Goodluck Jonathan de protéger la libre circulation de l'information tout au long de la période électorale, Reporters sans frontières a comptabilisé plus de trente atteintes à la liberté de la presse au Nigeria, entre janvier et avril 2011.

Alors que les Nigérians sont appelés à élire leur nouveau président, ce 16 avril 2011, l'organisation propose un coup de projecteur sur un pays au climat parmi les plus délétères pour la presse en Afrique.

Situé à la 145ème place, sur 178 pays, dans le classement mondial 2010 de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières, le Nigéria est un pays dangereux pour les journalistes. En dépit de quelques motifs de satisfaction – existence d'une presse variée ; adoption, le 16 mars 2011, par le Sénat, d'une loi sur la liberté de l'information permettant aux individus et aux organisations d'accéder aux informations officielles lorsque celles-ci ne mettent pas en danger la sécurité de l'Etat ; fort développement d'Internet –, les agressions, menaces, intimidations, et arrestations abusives de professionnels des médias sont restées à un niveau alarmant au cours du premier trimestre 2011.

Services de renseignements intérieurs et police : l'appareil sécuritaire de l'Etat face aux journalistes

Figurant pendant plusieurs années dans la liste des prédateurs de la liberté de la presse établie par Reporters sans frontières, avant d'en être retiré en 2010, le State Security Service (SSS, Services de renseignements intérieurs) est resté un organe de répression, multipliant les interpellations de journalistes. Le 8 janvier 2011, le journaliste américano-nigérian Okey Ndibe a été interrogé, retenu à l'aéroport de Lagos, et a vu ses passeports confisqués pendant deux jours (http://fr.rsf.org/nigeria-un-journaliste-americano-nigerian-10-01-2011,39262.html).

Nankpah Bwakan, journaliste pour le Newsstar, Francis Zhitta, journaliste pour Star Pointer, et Nandom Kura, journaliste pour le News Herald, ont été arrêtés le 10 mars 2011 et détenus pendant trois jours dans les bureaux du SSS de la région de l'Etat du Plateau (Centre-Est). Le SSS les a accusés de posséder des prospectus et de diffuser des propos diffamants contre le gouverneur Jonah Jang, propos que les journalistes démentent. Le ministre de l'Information de l'Etat du Plateau, Gregory Yenlong, a jugé que la sécurité de l'Etat était en cause alors que les journalistes collectaient probablement les prospectus afin simplement d'en étudier le contenu.

Le 3 avril 2011, c'est le correspondant du journal Punch, Segun Olatunji, qui a été détenu pendant sept heures dans les bureaux du SSS dans l'Etat de Kaduna (Centre), vraisemblablement sur ordre du directeur du SSS, Yomi Zamba. Cette arrestation a fait suite à la publication d'un article intitulé "Angry Voters Set INEC Office Ablaze in Kaduna", relatant les réactions des citoyens suite au report de l'élection du 2 avril 2011 ayant provoqué la colère des membres de la commission électorale indépendante (INEC) à Kaduna.

Dans certains autres cas, la responsabilité du nouvel inspecteur général de la Police, Hafiz Abukabar Ringim, en fonction depuis septembre 2010, est avérée. Le 10 janvier 2011, Abdulazeez Abdullahi, directeur de publication du Peoples Daily, et Ahmed Ibrahim Shekarau, rédacteur en chef du bureau d'Utako, dans le district d'Abuja, ont été interrogés pendant six heures par la Special Investigation Unit, au quartier général des forces de police, suite à la publication d’un article affirmant que des gouverneurs de la province avaient versé d’énormes sommes d’argent à l'équipe de campagne du président Goodluck Jonathan et de son vice-président, Namadi Sambo. Le conseiller politique du Président, le Dr Akilu Sani Indabawa, avait déjà protesté contre cet article et menacé de porter plainte devant le ministre de la Justice du Nigéria.

Enfin, Tukur Mamu, éditeur de l'hebdomadaire Desert Herald, à Kaduna (centre du pays, au nord de la capitale Abuja), fait l'objet d'une chasse à l'homme ordonnée par l'inspecteur général de la Police, a appris Reporters sans frontières. Averti de la menace qui pesait sur lui, le journaliste a réussi à échapper aux dix agents de sécurité qui avaient investi les bureaux du journal, dans la soirée du 12 avril, et confisqué des documents importants. Tukur Mamu avait déjà été arrêté en 2009 en raison d'articles considérés comme "nuisibles pour le gouvernement". (http://fr.rsf.org/nigeria-deux-journalistes-arretes-dans-l-06-07-2009,33701.html).

Partis politiques et gouverneurs : les autres acteurs menaçant pour la liberté de la presse à mesure que la campagne électorale gagne en intensité 

Aux violations de la liberté de la presse perpétrées par le SSS et les forces de police se sont ajoutés les harcèlements et les menaces provenant des gouverneurs et des partis politiques. Les journalistes critiques du parti présidentiel, le People's Democratic Party (PDP), ont parfois été empêchés de couvrir certaines activités politiques. Ainsi, Ehigimetor Igbaugba, journaliste pour The News Agency, n'a pas pu assister aux élections primaires des sénateurs, à Auchi, dans le district nord de l'Etat d'Edo (Sud), le 8 janvier 2011. Il a été retenu par des agents du PDP évoquant ses anciens écrits sur le parti.

Les intimidations contre les journalistes mandatés pour la couverture des élections se sont considérablement renforcées le jour de l'ouverture des bureaux de vote. Le 9 avril dernier, jour des élections législatives, une équipe de l'African Independent Television, comprenant le caméraman Tamunoemi Kingdom et un journaliste prénommé David, a été brutalisée par des agents du PDP dans l'Etat du Delta, à Ozoro. Alors que les deux professionnels des médias interviewaient un membre du Parti travailliste, ils ont assisté, caméra en main, au harcèlement, par les agents du PDP, d'un jeune homme se rendant au bureau de vote. Afin d'empêcher que leurs images soient diffusées, ces derniers ont violemment attaqué le caméraman, le battant et endommageant la caméra ainsi que le pare-brise de leur véhicule. Le même jour, Aisha Wakaso, journaliste pour le Thisday Newspapers, et Afeyinwa Okonkwo, correspondante pour la News Agency of Nigeria dans l'Etat d'Enugu (Sud), ont été harcelées par des agents de police qui les ont empêchées de couvrir les élections.

Le groupe médiatique Broadcasting Corporation of Oyo State (BCOS), propriété du gouvernement de l'Etat d'Oyo, n'a pas offert d'accès aux antennes aux partis d'opposition. Le 19 janvier 2011, un embargo posé par Alao Akala, gouverneur de l'Etat d'Oyo et représentant du parti présidentiel, a interdit au groupe BCOS de diffuser la campagne des partis d'opposition dans l'Etat.  Les partis d'opposition s'en sont également pris directement aux médias gouvernementaux. Selon la Nigeria Union of Journalists (NUJ), le Congress for Change aurait payé des casseurs, le 20 janvier 2011, pour attaquer les radios Bauchi Radio Corporation et FRCN Globe FM.

Des gouverneurs ont parfois directement menacé des journalistes afin de les empêcher de diffuser des informations nuisibles à leur image. Le journal National Life, basé à Lagos, a été la cible de pressions considérables. Le 30 janvier 2011, le gouverneur de l'Etat de Benue, Gabriel Suswam, a ordonné la confiscation de plus de 20 000 exemplaires du journal, qui avait publié un article selon lequel le gouverneur aurait falsifié son diplôme. Akin Orimolade, chef du bureau des publications à Abuja, a dû entrer en clandestinité afin d'échapper aux agents des forces de sécurité lancés à sa poursuite. L'équipe de l'entreprise Vintage Press, maison d'impression du National Life, a été harcelée par des agents de sécurité, affirmant agir sur ordre du Préfet de police de l'Etat de Benue, Ibrahim Muhammed.

Ce type d'attaque s'est considérablement aggravé à l'approche des élections. Le 5 avril 2011, Joseph Hir, correspondant pour le Daily Trust a échappé de peu à la mort. Il a été attaqué chez lui, à Lafia, dans l'Etat de Nassarawa (Centre), par des inconnus, manifestement en raison de ses articles critiques contre certains hommes politiques. Le même jour, Prince Amour Udemude, correspondant du Niger Delta Standard, a été retenu pendant six heures au State Criminal Investigations Department, à Asaba, dans l'Etat du Delta (Sud), sur ordre du gouverneur Emmanuel Uduaghan. Le journaliste avait commenté sur sa page Facebook l'assaut mené par des jeunes du parti d'opposition sur les bureaux de l'Independant National Electoral Commission (INEC), demandant le départ de Gabriel Ogburu Ada, Resident Electoral Commissioner de l'Etat. Deux jours auparavant, Ali Abare Abubakar, journaliste pour le Peoples Daily, avait été menacé par des agents du gouverneur Aliyu Akwe Doma, l'avertissant du mécontentement provoqué par ses articles. 

Enfin, dans certains cas, ce sont des membres de l'INEC eux-mêmes qui s'en sont pris aux journalistes. Le 22 mars 2011, le correspondant du journal Leadership dans l'Etat d'Osun (Sud-Ouest), Sefiu Ayanbimpe, a été agressé et blessé par un membre de la Commission électorale (Resident Electoral Commissioner of INEC), Rufus Akeju. Le journaliste enquêtait sur une histoire de corruption dénoncée par le parti d'opposition CNPD (Conference of Nigerian Political Parties) affirmant que Rufus Akeju aurait reçu 25 millions de Nigerian naira (environs 111 330 euros) du gouvernement d'Osun. Après avoir contacté Rufus Akeju, il s'est rendu à son bureau d'Oshogbo, capitale de l'Etat d'Osun, à la demande du gouverneur afin de vérifier ces accusations. Une fois arrivé dans les locaux, le gouverneur a remis le journaliste aux mains d'agents du SSS qui l'ont détenu et malmené pendant plusieurs heures. Selon la NUJ, Rufus Akeju, proche du président de l'INEC, Attahiru Jega, serait coutumier de ce genre de comportement.

Recommandation

Reporters sans frontières demande à tous les acteurs concernés de faire en sorte que le scrutin électoral de ce jour se déroule sans incident pour la presse. Les journalistes doivent être capables de couvrir le vote, l'activité des candidats et la proclamation des résultats sans être inquiétés.

La liberté de la presse – et plus particulièrement la question de la sécurité des journalistes – devra être une priorité du prochain chef de l'Etat nigérian.



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