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AFRIQUE

Présidentielles sans énigme en Algérie : Le fantôme Boutéflika rassure les électeurs


Alwihda Info | Par Aly Samba Ndiaye - 19 Avril 2014 modifié le 19 Avril 2014 - 13:12


Abdelaziz Bouteflika. FAROUK BATICHE / AFP.
Abdelaziz Bouteflika. FAROUK BATICHE / AFP.
Le scénario est tout de même kafkaïen. Le Président Abdelaziz Boutéflika, candidat pour un quatrième mandat, est invisible et atone. Il ne s’adresse jamais directement à ses électeurs. Ni dans les médias, ni en public. Il daigne le faire rarement de manière épistolaire, comme à la veille de la clôture de la campagne, pour se rappeler à leur souvenir. Il a battu campagne par procuration grâce à l’équipe de choc qu’il a mise en place pour parcourir près de 2,5 millions de km2. Le staff est certes balaise : trois anciens Premiers ministres, deux ministres en exercice, le Président du Conseil de la Nation et le Secrétaire Général du Front National de Libération(le mythique FLN, son parti.) Rien de moins que cette escouade de caciques, rompus à la tâche, pour défendre un bilan économique mitigé, une stabilité sociale et politique convenable et des perspectives économiques peu encourageantes, sans plus… Pour avoir échappé à la bourrasque des printemps arabes, l’Algérie, malgré la survenance de turbulences périodiques, s’est normalisée. C’est le seul et unique argument de campagne du candidat fantôme. C’est vrai qu’il a réussi le tour de force d’avoir ramené la paix dans le pays après une « décennie noire » durant laquelle le terrorisme islamiste a fait des milliers de morts. La performance d’avoir fait taire les armes dans un tel contexte mérite donc d’être saluée à plus d’un titre et les Algériens le lui en savent gré, apparemment. Et pour le défendre, il ne peut compter que sur la bonne mémoire de ses compatriotes, peu enchantés par la tournure dramatique de la situation en Libye post révolution, de l’Egypte post Moubarak et de la Tunisie en difficile transition démocratique. Dans tous ces trois pays, les régimes sont issus de la révolution du jasmin. Et ce qui y est considéré comme un « péril » islamiste relève de la même connotation, le même spectre qu’en Algérie. En effet, les Algériens, gardent encore en mémoire la douloureuse expérience du Front Islamiste du Salut (FIS), que le Président Boutéflika peut se targuer d’avoir réduit comme une peau de chagrin.
 
Dialogue, paix et sécurité
 
En effet, le candidat-président a arrêté, par la promotion de la paix civile, doublée d’une logique sécuritaire corsée, la période noire (1991-2001), marquée par une violence terroriste et une guerre civile aux conséquences innommables. Plus de 200 000 morts et une économie aux arrêts de rigueur. Il aura eu raison sur les « éradicateurs » prônant une liquidation expresse des extrémistes. Les 20 millions d’électeurs algériens s’en souviendront-ils au moment de mettre le bulletindans l’urne, en dépit d’un bilan économique tout juste moyen ? C’est tout l’enjeu de cette élection présidentielle.
 
Les cinq autres candidats auront en tout cas à cœur de trouver des arguments dissonants pour dénoncer ce qu’ils estiment être « les dérives autoritaires du pouvoir ». Déjà, un collectif de cinq opposants déterminés a lancé une vaste campagne de boycott de ce scrutin insolite. Ils dénoncent d’ores et déjà une victoire organisée et une campagne déséquilibrée, dans laquelle le candidat sortant est largement favorisé par les médias officiels. Et puis, argument de poids, la maladie du Président, qui le tient hors des joutes et de la confrontation politique, donne à ces joutes une tournure rocambolesque, pour ne pas dire surnaturelle.
 
Les adversaires du locataire du Palais d’El Mouradia ne comptent pas s’arrêter à la contestation de principe. Ils vont affronter le Président en place depuis 1999, usé et âgé de …76 ans. Le mieux placé pour bousculer la hiérarchie, c’est probablement Ali Benflis (69 ans), ancien Premier ministre, ex-ministre de la Justice. Et… surtout précédent (en 1999) directeur de campagne de Boutéflika. En 2004, il a terminé deuxième derrière l’actuel Président avec 6,42 % des suffrages. Adossé à son expérience du pouvoir et surtout à 23 partis politiques, 213 associations de la société civile, il croit à son heure. Candidat indépendant, il propose des thèmes actuels : réforme territoriale, lutte contre la corruption, gouvernement d’union nationale etc. Considéré comme un candidat de faire-valoir pour son ex-mentor, Benflis croit en ses chances d’alternance, et prône une rupture systémique.
 
Benflis, candidat de diversion ?
 
Louisa Hanoune, avocate (60 ans), la seule femme en course, n’est pas une novice enpolitique. Elle s’engage dans sa troisième participation. En 2009, la féministe est quand même arrivée en deuxième position(4 %) derrière l’indéracinable Boutéflika. Et en 2004, elle n’obtenait qu’un pour cent (1 %) face au score brejnevien du prévisible gagnant. La candidate trotskiste du Parti des Travailleurs espère faire bien mieux en accentuant ses critiques acerbes contre l’actuel président et Benflis, qu’elle accuse tous les deux d’avoir partie liée. Candidate des classes sociales défavorisées, elle cible particulièrement les institutions de Brettons Woods (Banque Mondiale et FMI) et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).
 
Lui aussi en est à sa troisième participation, en l’occurrence Ali Fawzi Rebaïne (59 ans). Ses scores étaient particulièrement dérisoires au cours des précédents scrutins. Mais il en a tiré une notoriété certaine et espère progresser encore au cours de cette nouvelle course. Issu de la société civile, il conteste la légitimité de la candidature du président sortant et se dit ouvertement antisystème. Développement-Excellence-Egalité : c’est le triptyque de son argumentaire de campagne, par lequel il compte séduire son jeune électorat potentiel.
 
Moussa Touati, 60 ans, a fourbi ses armes dans le Front National Algérien, adversaire déclaré du FLN. Avec 2,3 % des voix aux dernières présidentielles de 2009, il talonne de près Benflis, qu’il accable d’accusations de complicité avec Boutéflika, candidat inapproprié à ses yeux. Cette seconde participation lui donnera sans doute l’opportunité de consolider sa montée en flèche dans la cour des grands. Considéré comme un extrémiste fort de ses positions tranchées, il n’excluait pas, jusqu’à ces derniers jours, la possibilité de boycotter un scrutin qu’il juge inique. Partisan d’une « charte nationale de la souveraineté du peuple », il défend avec hardiesse le principe d’un régime parlementaire, une économie sociale et la réduction des inégalités sociales.
 
Le remake des précédentes élections
 
Benjamin des candidats, Abdelaziz Belaid (51 ans) est un jeune dissident du FLN qu’il a quitté en 2012 pour créer son propre label politique, Front Al Moustakhbal (L’Avenir). L’ex-président de l’Union nationale de la Jeunesse Algérienne se singularise par ses idées novatrices et son approche moderne de la politique. Il compte, avec les jeunes, bâtir une Algérie nouvelle dont l’économie s’adosserait à la création de millions d’entreprises, PME, notamment. Dans le même ordre d’idées, Belaid, qui rejette toute idée de noviciat, se dit prêt pour les enjeux du futur. Il préconise la prévalence d’une démocratie fondée sur les libertés essentielles et celles d’entreprendre.
 
Le scrutin du 17 avril ressemble à s’y méprendre aux précédentes joutes de 1999 à 2014, avec une multitude de candidatures dont les plus importantes sont celles-ci-dessus citées. En réalité, la réélection de Boutéflika ne fait l’ombre d’aucun doute. Sa maladie qui l’a tenu interné en France pendant de longs mois, n’a pas entamé,visiblement, sa détermination à poursuivre l’œuvre de pacification civile de son pays. Mais cette hibernation ne semble pas gêner outre mesure les électeurs algériens, qui restent persuadés que leur président, bien que malade, continue de jouer un rôle prééminent de rassembleur national. Et, surtout, qu’il reste le meilleur rempart contre le retour du terrorisme qui avait déclassé le pays en le faisant passer d’un pays quasi-émergent à une destination dangereuse, creuset et repaire du terrorisme régional et international.
 
C’est fort de l’appui de l’armée que le Président sortant poursuit son séjour au palais d’El Mouradia. Les militaires, parmi lesquels figurent de nombreux « éradicateurs », surveillent de près la classe politique. Ils redoutent qu’une mésentente prononcée et durable ne conduise le pays dans le chaos des révolutions arabes, à l’image de l’Egypte, de la Libye. Et pire, de la Syrie. Le scénario tunisien a connu, pour sa part, un relatif happy end grâce à la modération des islamistes.Au pouvoir, ils ont accepté de concéder beaucoup sur le terrain des droits de l’homme et de la bonne gouvernance notamment.
 
On comprend dès lors pourquoi l’armée algérienne ferme les yeux sur la candidature incongrue d’un président malade, à la limite grabataire, mais dont la seule existence suffirait à servir de caution pour garantir durablement l’équilibre national. En réalité, c’est comme si, rassurée par l’actuel président, l’armée se donnait bonne conscience en misant sur le désir de paix des Algériens et leur crainte de voir leur pays basculer dans le cycle infernal de confrontation sans merci entre les laïques, démocrates, d’une part, et les islamistes, les salafistes et autres Frères musulmans, notamment qui ont continuent de nourrir des visées prométhéennes sur l’ensemble du Maghreb, en particulier, et le monde arabo-musulman en général.
 
Le stabilisateur, ce serait donc Abelaziz Boutéflika en dépit de son indisponibilité flagrante. En vérité, le Président-candidat a usé de tous les moyens et autres subterfugespour forcer le passage. Fort opportunément, il lève le couvre-feu en 2008 et engage des négociations plus ou moins ouvertes avec les dirigeants du FIS, malgré la dissolution de leur formation, grand vainqueur des législatives de 1991 avant que le processus ne fut interrompu brutalement par l’armée avec les conséquences qu’on sait. La fraude électorale fait partie également de l’arsenal manœuvrier du Président. Ce fut le cas en 2004 et 2009, où son score digne de celui de Kim il Sung faisait plutôt sourire tristement les Algériens eux-mêmes. L’indignation générale de la presse et les critiques de la communauté internationale n’y firent rien. La hiérarchie militaire est toujours en place, prête à rétablir cet ordre illégitime.
 
Les astuces de Boutéflika
 
Un an avant, il avait réussi à déverrouiller la constitution pour s’offrir une autre possibilité de se représenter à ce scrutin à 76 ans. Jusqu’où s’arrêtera Boutéflika ? En tout cas, tant qu’il aura la confiance de l’armée et, de manière complaisante, celle de la communauté internationale, il se donnera les moyens de pérenniser sa présence au pouvoir. Sain ou malade, peu lui importe. Même de manière fantomatique. Sans déranger pour le moins les associations de défense des droits de l’homme et la société civile internationale, qui s’étaient liguées avec leurs ressorts locaux pour bouter hors du pouvoir le tyran tunisien Ben Ali. Et de manière plus violente, quoique moins admissible, Mouammar Kadhafi, lui aussi président à vie et grand pourfendeur des libertés. Mais l’Algérie n’est pas la Libye. Et Boutéflika est plus subtil que Kadhafi. Et, sans doute aussi, plus convenant vis-à-vis de la communauté internationale.
 
Ancien flamboyant ministre des Affaires étrangères du valeureux Houari Boumédiène, Boutéflika sait utiliser ses talents de diplomate averti et sa connaissance de la realpolitik pour séduire les leaders de la communauté internationale. Après avoir ramené la paix civile dans son pays, il a su donner de bons gages aux Etats-Unis et à l’Europe en faisant de la lutte contre le terrorisme international le substrat de sa politique extérieure. Jouant à merveille son rôle de sentinelle anti-terroriste en Afrique et dans le monde, l’Algérie de Boutéflikaa coopéré avec les puissances de l’OTAN en leur ouvrant son espace aérien chaque fois que de besoin. Elle n’a pas levé le plus petit doigt pendant tout le processus de liquidation de Kadhafi dont elle avait toutefois offert l’asile à sa famille après son renversement suivi de sa liquidation physique. Dans la crise malienne, les soldats français ont bénéficiéde toutes les libéralités militaires et spatiales pour traquer les irrédentistes du MUJAO.
 
L’Algérie, rempart contre le terrorisme
 
Qui plus est, jamais l’Algérie n’a acheté autant d’armes que durant cette période. Le rapport de l’institut National des recherches sur la paix — SPRI — classe en 2012 le pays au sixième rang parmi les plus grands importateurs d’armes conventionnelles. Grand producteur de pétrole (15 ème mondial) et de gaz naturel (11ème mondial) l’Algérie s’est lancée dans les grands travaux, à l’image du métro d’Alger, et autres projets pharaoniques, comme le barrage de Ben Haroun. Sans compter la gigantesque autoroute qui traverse le pays de part en part. Leur miseen œuvre a ouvert la voie à une corruption à grande échelle. A telle enseigne que l’Ong Transparency International a positionné l’Algérie à un niveau peu honorable de 105ème rang sur 176 des pays les plus corrompus au monde. Les quinze années de règne de Boutéflika ont été marquées par les scandales de grande ampleur de la banque privée Khalifa et de la Société Nationale des Hydrocarbures.De surcroît, Reporters Sans Frontière, observateur des libertés de la presse, met l’Algérie à une peu honorable 125ème place.
 
La présidentielle algérienne va probablement se passer dans la sérénité. De grosses mesures de sécurité ayant été prises dans les zones criminogènes et d’insécurité dans les grandes villes comme Alger, Oran, Blida. En Kabylie, les concessions sociales et culturelles faites par le régime ont éloigné le spectre d’une scission qui a plané depuis une décennie. L’armée veille donc partout au grain. Autant de raisons qui font que le président de la République, candidat à sa propre succession, ne semble guère se faire des soucis pour un quatrième mandat. La question que se posent de nombreux observateurs, c’est celle de l’après-scrutin. Les Algériens n’ont pas cédé à la tentation du printemps arabe. Mais ils n’ont plus jamais renoncé aux libertés, au mieux-être et à la démocratie. Cependant, et c’est le paradoxe algérien, derrière cette liberté se cachent d’autres ennemis de la liberté aux sombres desseins. Grand maître du jeu, l’armée reste omnipotente, omniprésente et omnisciente. Elle reste, en somme, le plus grand électeur d’Algérie qui fait et défait les « rois ». C’est peut-être cela qui donne un sentiment de vanité et de vacuité à cette élection.
 
Aly Samba Ndiaye
Article paru dans « Le Témoin » N° 1161 –Hebdomadaire Sénégalais (AVRIL 2014)


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