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AFRIQUE

RCA : "En acceptant de devenir ministre, j’avais le sentiment d’être utile", Adrien Poussou se confie


- 16 Février 2014 modifié le 16 Février 2014 - 02:11

Aussi sûrement que l’on sent le soleil sur sa peau ou la pluie sur son visage, c’est collectivement que la Centrafrique s’est mise en échec !


Adrien Poussou, ex-ministre de la Communication du gouvernement de la transition.
Adrien Poussou, ex-ministre de la Communication du gouvernement de la transition.
Depuis un certain temps, je me suis exprimé avec beaucoup de retenue. J’étais au Gouvernement,  je m’occupais entre autres de la réconciliation nationale, donc, je devais rassembler. Surtout que dès l’annonce de ma nomination, j’ai essuyé menaces de mort, huées, sifflets et injures. On m’a accusé sur tous les tons de faire le jeu des ex-Séléka et d’avoir trahi la mémoire de leurs victimes. 
 
Aujourd’hui, je suis libre. Ma mission s’est achevée le 27 janvier avec la formation du nouveau Gouvernement d’union nationale de Transition. Mais, je demeure inquiet pour mon pays. Or, j’aurais préféré voir l’avenir en couleurs pastel. Malheureusement, je crois ce que je vois et ne puis faire autrement. Aussi, ai-je le devoir de dire franchement ce que je pense.
 
En acceptant de devenir ministre, j’avais le sentiment d’être utile à mon pays. Cette décision se justifie d’autant plus que la petite bourgeoisie centrafricaine diplômée qui s’est pourtant instituée en Torquemada du Net, soit par paresse intellectuelle, soit plus simplement par incompétence, a choisi depuis des lustres de demeurer « courageusement » dans le confort du mode de vie occidentale, abandonnant ainsi le pays entre des mains peu expertes. De ce fait, elle a oublié que l’expérience, qui est la sagesse concrète, ne tient sa maturité que du terrain seul. Autrement dit, c’est en se frottant aux réalités du terrain que l’on se fait la main et que l’on pourrait un jour prétendre prendre la relève dans la gestion de la chose publique. 
 
J’avais conscience des difficultés et de l’immensité de la tâche. Je savais que nous nous trouvons face à un nouvel âge de notre pays, au seuil d’une nouvelle page  de notre histoire collective, laquelle transformera durablement le visage de la République centrafricaine encore plus profondément que les précédentes crises.  
 
Mais qu’est-ce une crise, m’étais-je interrogé? La crise, même se elle est une sorte de cataclysme qui précipite les sociétés dans les convulsions, n’est pas un effondrement. Elle est un réajustement. Elle peut aboutir à une redistribution nouvelle des ressources. Elle n’est pas la fin du monde mais plutôt l’origine d’un système nouveau. À condition d’y travailler. Durement.       
 
Et comme je l’avais écrit dans l’article « Construire ensemble une société post-Séléka », la nouvelle génération de Centrafricains doit être au centre de sa rénovation, de ce retour au politique, comme dirait quelqu’un. On l’entend ces temps-ci s’exprimer, souvent pour se plaindre. Pourquoi devrait-elle se vivre comme une cohorte frustrée et impatiente ? Si elle ne se borne pas à critiquer le passé, si elle ne reproduit pas les défauts qu’elle impute à ses aînés, si elle sait faire surgir des idées nouvelles sans courir derrière la dernière mode et les ambitions titanesques, si elle ne se morcèle pas – chacun croyant pouvoir être le premier -, si elle prend le temps nécessaire de l’apprentissage, si elle travaille, propose et construit, naturellement, l’avenir lui appartiendra.
 
C’est ici le lieu de remercier le président Michel Djotodia ainsi que le Premier ministre de l’époque, Maître Nicolas Tiangaye, qui ont bien voulu m’assigner le devoir de servir mon pays en qualité de ministre de la Communication, de la Promotion de la culture civique et de la Réconciliation nationale. Plus qu’un privilège, ce fut un honneur pour moi d’être à leurs côtés en ces circonstances et dans ces conditions. Si cela était à refaire, je le referais. 
 
Car, à la vérité, seul le feu est révélateur, à la guerre comme en politique, du véritable caractère des hommes. Tant que cette épreuve n’est pas là, toutes les hypothèses restent possibles. On ne connaît vraiment les hommes que face au péril, à cet instant précis, imparable, où les certitudes vacillent.
 
Cela dit, le revers du 10 janvier 2014 (la démission du Président ainsi que du Premier ministre de Transition en terre étrangère) reste pour moi un regret politique. Car, sans m’exempter de toute erreur ou d’éventuelle faute, je sais qu’il était évitable si les deux têtes de l’exécutif étaient restées solidaires. 
 
Je reviendrai plus longuement sur ce curieux déroulement politique pour en tirer des leçons dans mon prochain ouvrage. 
 
J’ai espéré que l’élection de la nouvelle Présidente viendrait effacer cette douloureuse mésaventure et j’ai salué avec plaisir le symbole de l’accession d’une femme à la présidence de la République. Non pas parce que madame Samba Panza serait simplement une femme, mais parce que j’avais pu me faire une idée assez exacte de ses qualités, notoires, et de ses insuffisances, réelles. En plus du fait, espérais-je, que cette élection allait couper l’herbe sous les pieds des commanditaires de la milice dite anti-balaka, cette nébuleuse de hors-la-loi à la machette facile.  
 
Car, c’est pour préserver l’unité nationale, faire cesser les violences et mettre un terme à l’extrême souffrance de l’écrasante majorité du peuple centrafricain qui vit une tragédie que le président Michel Djotodia avait pris sur lui, la lourde responsabilité historique de démissionner de ses fonctions de Chef de l’État de Transition. En posant cet acte, il avait la conviction, tout comme  les pays de la  sous-région que la paix reviendrait dans notre pays. 
 
Malheureusement, force est de constater qu’un peu plus d’un mois après son départ,  les violences ont atteint un niveau jamais égalé, avec tous les jours des dizaines d’assassinats de femmes, d’enfants, de vieillards, des familles jetées sur le chemin de l’exil quand elles ne s’entassent pas dans les mosquées et autres lieux de culte à la merci de grenades lancées par les miliciens se réclamant de l’ex-président François Bozizé. Les mêmes qui détruisent systématiquement les mosquées et les domiciles de musulmans à travers le troisième, quatrième cinquième et huitième arrondissement de Bangui qui continue de se vider des ressortissants des préfectures de Vakaga, Bamingui et Haute-Kotto qui sont obligés de repartir dans leurs régions d’origine pour sauver leurs vies, démontrant ainsi le caractère génocidaire des attaques dont ils sont victimes. 
 
Le 5 février dernier, répondant à l’appel du Chef de l’État de Transition, des militaires de toutes origines constituant les Forces armées centrafricaines (FACA) se sont retrouvés au grand rapport. L’un d’entre eux, du fait de ses origines ethniques, a été lapidé à mort par ses camarades d’armes en présence de la la presse internationale.  
 
Les rapports d’institutions aussi crédibles comme Amnesty International et Human Right Watch sont depuis venus confirmer le nettoyage ethnique dans plusieurs quartiers de la ville de Bangui et en provinces, souvent en présence des forces de la MISCA et les éléments français de l’opération Sangaris, dont pourtant le rôle est notamment la protection des populations civiles, aux termes des résolutions 2121 et 2127 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. 
 
À un moment où les responsables politiques centrafricains devraient plutôt appeler au rassemblement, à la tolérance et à la réconciliation nationale, je crains que ces actes odieux ne conduisent certaines communautés, notamment musulmanes à vouloir se retirer pour vivre entre elles, avec comme conséquence la partition de fait du pays.
 
C’est pourquoi, je veux ici, exhorter la communauté internationale, compte tenu de son implication dans la résolution de la crise centrafricaine, à peser de tout son poids pour non seulement, trouver une solution qui puisse être équitable pour toutes les communautés vivant en République centrafricaine mais surtout de mettre hors d’état de nuire les commanditaires des ant-balaka, ceux-là même qui, à partir du Cameroun ou de la France, ont planifié et mis à exécution leur funeste plan génocidaire. 
 
Comme je l’ai fais en ce temps pour des exactions visant les chrétiens, je tiens pour inadmissible et condamne avec la dernière rigueur possible le sort fait à nos compatriotes musulmans par ces bandits des anti-balaka qui ont le culot de se voir en libérateurs. 
 
Même si les ex-Séléka ont le don de se faire détester, même si leurs diverses exactions ont laissé des traces, aujourd’hui, rien et absolument rien, ne saurait justifier la poursuite des exactions et autres épurations ethniques ou religieuses devant permettre le retour au pouvoir d’individus maléfiques et cruels qui nous ont montré leurs limites quand ils étaient à la tête du pays. Ceux qui ont commandité et organisé le massacre de nos compatriotes doivent être traqués, arrêtés et poursuivis devant les juridictions nationales ou internationales. Nous les connaissons tous. Ils ont beau s’agiter ou se livrer à des manoeuvres dilatoires pour retarder l’échéance qui, de toute façon, leur sera imposée par la volonté du peuple centrafricain, ils n’échapperont pas à la justice.  La paix et la sécurité sont à ce prix. 
 
Adrien POUSSOU
Ancien Ministre.    


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