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POINT DE VUE

REPONSE A KOULAYOM-MASSEYO DAVID


Alwihda Info | Par GBANDI Anatole - 3 Avril 2015 modifié le 3 Avril 2015 - 12:02

Quel est le genre du mot Centrafrique ? Le ou la Centrafrique ? Un vrai sujet de controverse. Mais qui me paraît dérisoire par rapport à la situation qui prévaut au pays : Une situation de désordre permanent qui semble avoir impacté son nom.


REPONSE A KOULAYOM-MASSEYO DAVID
Dans Elucubrations 4, Koulayom-Masséyo David nous invite à refonder la Centrafrique, à partir d'un certain nombre de changements, d'innovations et d'interdictions. Je m'en tiendrais aux changements, non pas que je juge superfétatoires les autres actes fondateurs, mais tout simplement parce qu'ils m'agréent.

1. LE NOM DE LA REPUBLIQUE

Faut-il le changer, sous prétexte que la Centrafrique ne nous a apporté que des souffrances, des larmes et du sang ? Ce serait trop facile, en somme, une manière commode de nous défausser de l'obligation que nous avons de mettre en valeur cette terre très convoitée. La Centrafrique, c'est nous. Plutôt que de changer de nom, ce qui ne changerait rien ni à notre histoire ni à notre situation actuelle, nous ferions mieux de changer de mentalité. Nous sommes comptables des malheurs qui arrivent à la RCA. C'est facile de toujours accuser les autres. Les étrangers ont bon dos. Qui les fait venir ? Nous avons tous entendu Djotodja revendiquer de manière arrogante sur RFI sa nationalité centrafricaine. Est-il sûr d'être Centrafricain ? J'ai eu beaucoup de mal à le croire. Il n'y a qu'en Centrafrique qu'un homme peut se prévaloir de sa nationalité pour s'emparer de son pays et le laisser piller par les étrangers.
La Centrafrique nous donne des rivières, que nous regardons couler.
La Centrafrique nous donne des diamants, que nous bradons aux étrangers.
La Centrafrique nous donne des forêts, que nous offrons aux braconniers.
La Centrafrique nous donne des terres, que nous laissons en friche.
Et nous avons le front de vouloir lui reprocher nos propres incuries, notre malgouvernance ! Je ne vois pas bien quel réconfort, quelle paix sociale, quelle boum économique nous apporterait dans les circonstances actuelles un éventuel changement de nom. On ne guérit pas un grand malade en lui mettant des habits de fête. A l'apogée de son règne, Mobutu avait rebaptisé Zaïre, son pays, le Congo, sans améliorer d'un iota les conditions de vie des Zaïrois. C'était dans le cadre de sa fumeuse idéologie de l'Authenticité africaine. Pendant qu'il pillait son peuple, le maréchal zaïrois avait réussi à l'endormir par des promesses mirobolantes. Toutefois, le Zaïre, sa création, le bébé dont il était le plus fier, a sombré avec lui. Un simple changement de nom n'a jamais changé un pays. Ce qu'il faut changer en Centrafrique, c'est sa gouvernance, encore une fois. Le nom n'est jamais qu'une façade, une enveloppe, un signifiant qui, pour le moment étale honteusement notre misère. Il paraît sombre parce que nous le sommes. Il est notre miroir . Quand nous aurons décidé de briller comme nos diamants qui ne nous profitent pas pour le moment, il brillera.
Bêafrîca est notre pays. Que les étrangers l'appellent Centrafrique ou que nous l'appelons Centrafrique en français, cela ne change rien. Les Allemands appellent leur pays Deutschland que les Américains appellent Germany et les Français Allemagne.
Le deuxième problème soulevé par David porte sur le genre du mot Centrafrique. Un vrai sujet de controverse. Mais qui me paraît dérisoire par rapport à la situation qui prévaut dans le pays : cette situation de désordre permanent qui semble avoir impacté son nom.

2. LE OU LA CENTRAFRIQUE ?

Je commencerais par rappeler quelques occurrences avant de proposer une solution qui, bien sûr, n'engage que moi.
--- Monseigneur Nzapalainga, une des rares voix du pays qu'on écoute encore à l'étranger, dans son message de noël 2013-2014 écrit : << La Centrafrique : un pays enserré par les liens de la haine, de la violence et de la mort. >>
--- Monsieur Gaston Mandata Ngérékata, professeur des universités, candidat à l'élection présidentielle : << Le Centrafrique d'aujourd'hui a été imaginé par son père fondateur Barthélémy Boganda pour être le centre d'un ensemble plus grand que lui. >>, Déclaration de candidature à l'élection présidentielle.
--- Jean-Paul Ngoupandé, ancien Premier ministre : << La situation de la Centrafrique demeure fondamentalement très fragile. On aurait tort de croire que le départ du Président Patassé (…) a réglé tous les problèmes. >>, Discours d'ouverture du deuxième congrès ordinaire de son parti.
--- Catherine Samba Panza, présidente de la transition, << L'indice 2013 Mo Ibrahim qui mesure l'état de la gouvernance dans 52 pays africains, publié le 14 octobre 2013, classait le Centrafrique au 49è rang(...). >> Conférence de presse du 23 janvier 2015.
--- Martin Ziguélé, ancien Premier ministre, candidat à l'élection présidentielle, cité par Prosper Indo dans Chroniques douces-amères 25 : << La Centrafrique est un pays qui a des ressources. >>, interview à Jeune Afrique du 7 au 13 décembre 2014.
--- Martin Ziguélé, dans sa réponse à Guy José Kossa dont l'article avait repris un certain nombre d'accusations portées contre lui : << Il est vraiment triste de devoir répondre à une telle accusation [ Ziguélé génocidaire de l'ethnie Yakoma. ] et donc d'employer certains vocables auxquels personnellement j'aurais évité de recourir (…), à l'heure où notre pays le Centrafrique traverse les pires moments de son histoire (…). >>
--- Abdel Pitroipa, Jeune Afrique du 9 au 15 septembre 2012, page 13:<< Bien vite, le charismatique << général >>[ Baba Laddé ], qui fédère Peuls et musulmans, déplace son groupe armé dans la Centrafrique voisine. >>
--- Jean-Barkes Ngombé-Kette, ancien maire de Bangui, cité par Prosper Indo dans Chroniques douces-amères 25 : << Le Centrafrique mon pays est malade, gravement malade. >>
--- Prosper Indo, lui-même, dans Chroniques douces-amères 25 et 28 : << La Centrafrique entre dans la phase critique du conflit. >>, << Ce n'est pas la première fois que les chefs d'Etat et de gouvernement de la Cémac, communauté rassemblant le Cameroun, la République du Congo, le Centrafrique (…), jouent à cache-cache avec leur agenda. >>
--- Victor Bisséngué, historien : << Sachant que le Centrafrique regorge de diamant, d'ivoire, de bois...,c'est tout naturellement qu'ils [ les miliciens ] ont chassé les pygmées de leur territoire et les ont violentés. >> interview à Lambarena Magazine, juin 2014.
--- Rodrigue Joseph Prudence Mayte, Les Plumes de RCA : << La Centrafrique de la barbarie doit disparaître au profit de celle des idées et d'actions concrètes. >>, L'union sacrée seule voie salvatrice
--- Clément de Boutet-M'bamba : << Si nous voulons trouver des solutions aux maux du Centrafrique, Bangui se révèle être le meilleur laboratoire. >>, Traumatiser le tribalisme.
--- Charles Armel Doubane, ancien ministre, candidat à l'élection présidentielle : << Il y a quelques semaines, j'ai été interpellé à Bangui sur mon engagement futur au service du Centrafrique, notre pays en partage (…). >>, Déclaration de candidature à l'élection présidentielle.
Le 28 décembre 2012, c'est le quotidien Le Monde qui, par l'intermédiaire de ses correcteurs, se pose une colle : Le genre de Centrafrique ! Nul ne le connaît en vérité, écrivent-ils avant d'ajouter : << Le Larousse et le Robert évitent de se prononcer. >> Cette affirmation ne concerne plus que le Larousse, le Robert ayant décidé dans son édition 2015, page 236 que Centrafrique est du genre féminin. Mais le dictionnaire encyclopédique Auzon 2014 page 338 le met au masculin : << Comme pour nombre de civilisations africaines, la préhistoire du Centrafrique nous demeure largement inconnue. >> Un troisième dictionnaire, Hachette 2015, page 273, rejoint le clan féminin : << La France constitue en 1905 la colonie de l'Oubangui-Chari (la Centrafrique actuelle). >>
Après Le Monde, c'est L'Obs qui le 17-12-2013 pose le problème (le ou la Centrafrique ?) dans un article de Drillon. D'après lui, si l'on ne parvient pas à trouver un genre précis à Centrafrique, c'est parce que : << Accoler « la » à « centre » est gênant pour l'oreille, mais faire d'Afrique un nom masculin l'est tout autant. >> Cet argument qui tourne comme beaucoup d'autres autour du genre de « centre » et d' « Afrique » ne me paraît guère convaincant. Personne ne s'est jamais plaint que « le » soit accolé à « tête » dans « le tête-à-tête » ni que « une » soit accolé à « midi » dans « une après-midi ».
En 1958, « Centrafrique » était un néologisme, formé de deux mots qui existaient déjà dans la langue : centre et Afrique. Mais dès le moment où on les a fusionnés (agglutinés), ils cessent d'être deux pour ne plus former qu'une unité linguistique : un mot autonome : Centrafrique, qui s'est lexicalisé en 1958, pour désigner la nouvelle République, en lieu et place de l'Oubangui-Chari, que Boganda trouvait un peu riquiqui, lui qui rêvait de fédérer toute l'Afrique centrale d'expression latine.
Le problème que pose le genre de Centrafrique ne date pas d'aujourd'hui. Le journaliste de L'Obs a pris soin de noter qu'en 1992 l'Assemblée nationale (en réalité le Grand Débat National selon Félix Yépassis-Zembrou) avait tranché en faveur de « le », en se référant à deux vers de notre hymne national écrit par Boganda :
<< Ô Centrafrique ô berceau des Bantous
Longtemps soumis longtemps brimé par tous >>
Ce Grand Débat National aurait dû se préoccuper de la misère des Centrafricains plutôt que de vouloir imposer à la langue un genre qu'elle s'était, en partie, déjà choisi. Il est plus facile d'asseoir une dictature que d'imposer à la langue un petit article monosyllabique. La preuve : les Centrafricains n'ont pas avalisé le choix du Grand Débat National en faveur du masculin. Et pourquoi ne l'ont-ils pas avalisé ? Parce qu'il s'agissait d'un choix démagogique. Chaque fois que le pays se trouve dans une impasse, devant une difficulté, ses dirigeants font appel à Boganda, qui doit se retourner dans sa tombe, lui qui croyait avoir impulsé un mouvement d'émancipation suffisamment grand pour inspirer ses continuateurs ! Cette tendance à tout ramener à Boganda témoigne d'une frilosité passéiste de nature à brider tous les élans émancipateurs. Je ne connais pas un seul peuple au monde qui avance ou qui croit avancer en ayant les yeux rivés sur son rétroviseur.
J'avais, sur la question du genre de Centrafrique, une idée préconçue. Je pensais que le bon usage ne pouvait être imposé que par les dictionnaires. Or il se trouve que c'est notre nom, le nom de notre pays ! Combien de lexicographes centrafricains se trouvent parmi ceux qui ont rédigé les dictionnaires que j'ai cités supra ? Aucun. Combien de Centrafricains ont déjà employé l'un des deux genres pour déterminer le mot « Centrafrique » ? Presque tous. Il apparaît donc clairement que la langue, pour le moment, a opté pour les deux genres : Centrafrique est à la fois féminin et masculin.
Et ceci n'est pas une solution de facilité, puisqu'elle a été imposée par la langue elle-même. Si celle-ci avait voulu du genre masculin, elle aurait confirmé le choix démagogique du Grand Débat National. Le peuple a eu son content de démagogie. Toute nouvelle tentative de ce genre me paraît vouée à l'échec. Décréter que « Centrafrique » est du genre masculin pourrait mettre dans l'embarras ou dans l'erreur tous ceux qui l'ont employé au féminin. Et vice versa. Gardons donc les deux genres du statut quo et faisons d'eux la norme grammaticale.

GBANDI Anatole