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AFRIQUE

SENEGAL/La Chronique de DMF : D’un festival de la Négritude à un sommet de la gabegie


Alwihda Info | Par Die Matye Fall - 17 Novembre 2014 modifié le 17 Novembre 2014 - 08:55


En 1966, le Festival mondial des arts nègres, organisé à l'initiative de la revue Présence Africaine et de la Société africaine de culture par Léopold Sédar Senghor, avait constitué un événement sans précédent dans l'histoire culturelle du continent africain.Selon le président-poète, il s'agissait de « parvenir à une meilleure compréhension internationale et interraciale, d’affirmer la contribution des artistes et écrivains noirs aux grands courants universels de pensée et de permettre aux artistes noirs de tous les horizons de confronter les résultats de leurs recherches ».

Dans un article intitulé « On ne peut nier longtemps l’art nègre », Gradhiva, 10 | 2009, 134-155. Éloi Ficquet et Lorraine Gallimardet écrivent qu’à Dakar, « au printemps 1966, s’ouvrait le premier Festival mondial des arts nègres, organisé par l’État sénégalais dirigé par Léopold Sédar Senghor. Quelques années après l’accès à l’indépendance de la plupart des pays africains, cet événement célébrait, pour la

première fois en Afrique, la créativité et la diversité des arts et des pensées du continent et de ses diasporas. »Le Festival de Dakar s'était donné pour thème "Fonction et Importance de l'Art Nègre et Africain, pour les Peuples et dans la Vie des Peuples". Le président Senghor en avait fixé les objectifs : contribuer à la compréhension entre les peuples, affirmer la contribution des artistes et écrivains Noirs à la pensée universelle, et permettre à tous les artistes Noirs de confronter les résultats de leurs recherches.

Sous l’étendard à la fois esthétique et idéologique de la négritude, dont la revue Présence Africaine était la plate-forme, ce projet s’inscrivait dans la continuité des Congrès des écrivains et artistes noirs de Paris (1956) et de Rome (1959) à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et 1945 voyait se dérouler le Congrès Panafricain avec Williams Du Bois, Kwame Nkrumah, George Padmore, Jomo Kenyatta et d’autres. La compréhension des enjeux de ce dispositif de vaste envergure peut être éclairée par l’analyse de la grande exposition d’art africain traditionnel, rassemblant des pièces venues de collections du monde entier.

Senghor voit dans l'organisation de ce festival la matière à «l’élaborationd’un nouvel humanisme qui

comprendra, cette fois, la totalité des hommes sur la totalité de notre planète Terre ». L'évènement est en cela le parfait prolongement du concept de négritude que le président sénégalais a forgé quelques années plus tôt avec d'autres intellectuels, et que Jean Paul Sartre définissait comme « la négation de la négation de l'homme noir ». Après plusieurs reports, le Festival Mondial des Arts Nègres se déroule en avril 1966 au Sénégal, en présence d’André Malraux, Aimé Césaire, Jean Price-Mars, Duke Ellington, Alvin Ailey, Joséphine Baker, Langston Hughes, Aminata Fall , John Coltrane, Miles Davis,Stanley Clarke, Sonny Rollins, Thélonius Monket bien d'autres et rassemble 37 pays, dont 30 africains.

Tous les arts étaient représentés : arts plastiques, littérature, musique, danse, cinéma, etc. Un musée dynamiqueavait été spécialement construit pour la circonstance à Soumbédioune. Aujourd’hui, le Musée dynamique est passé de la propriété de la Culture à celle la Justice. Après moult avatars, il abrite à présent le majestueux siège de la Cour suprême, défiguré toutefois par la proximité d’un affreux manège.Sur le frontispice du Musée dynamique, construit sur le front de mer de Dakar pour accueillir l’exposition d’art traditionnel africain, conçue comme le clou du Festival mondial des arts nègres, Léopold Sédar Senghor avait

fait inscrire ces mots : « Seul l’Homme peut rêver et exprimer son rêve / En des œuvres qui le dépassent / Et dans ce domaine le Nègre est roi / D’où la valeur exemplaire de la civilisation négro-africaine / Et la nécessité de la décrypter / Pour fonder sur elle un nouvel humanisme. »

Le FESMAN ‘66 fut un véritable coup de tonnerre : il rendait visibles, palpables, pour le plus grand plaisir du public et des critiques assez ouverts pour en comprendre l'importance, des années de reconquête de la dignité des peuples Noirs. Et il le faisait sur une terre d'Afrique rendue depuis peu aux Africains, dans une explosion créative réunissant les disciplines et les générations. Où donc, si ce n'est au FESMAN, aurait-on pu à l'époque croiser à la fois l'American Negro Dance Company avec Arthur Mitchell et Alvin Ailey, les grands capoéristes de Bahia comme Mestre Pastrinha et l'Ensemble National de Ballets du Sénégal ? Où donc le public aurait-il pu écouter à la fois les immenses Duke Ellington et Marion Williams, les deux débutantes qu'étaient alors Julie Akofa Akoussah et Bella Bellow, et une reine de la Samba comme Clementina de Jesus ? Dans quelles circonstances des membres d'un jury littéraire international nommés Aimé Césaire et Langston Hughes auraient-ils pu couronner les

trentenaires Tchicaya U'Tamsi (pour Epitome) Wole Soyinka (pour The Road) et l'auteur d'un premier livre édité l'année précédente, sous le titre No Easy Walk to Freedom, un certain Nelson Mandela ?

La troisième édition du Festival mondial des Arts nègres à elle aussi souffert de plusieurs reports, prévu à l'origine du 1er au 14 décembre 2009, puis lors de la fête de l'indépendance en 2010. C’est son seul point commun avec la première édition. L’organisation du 3e Festival mondial des arts nègres fût non pas une réussite, mais un scandale sans fin, un festival mondial de « gré à gré et de pratiques inédites et malsaines», selon l’Inspection Générale d’Etat (IGE).Le 4 Février 1963, dans une allocution radiodiffusée, le Président Senghor disait que « Notre grand dessein, vous le savez, a été de réaliser en même temps le développement économique et le développement culturel, la production des biens et celle des hommes. Il s’en est fallu de peu, au milieu des querelles de clans, qu’il en allât de cette dernière production comme de l’autre. J’ai décidé qu’il en allât autrement et que, singulièrement, la date du Festival fût maintenue. Cela nous crée, n’est-ce pas, des obligations et, d’abord,

celle de préparer le Festival pour qu’il soit une réussite. »

Le Fesman 2010 fût l’objet de nombreuses irrégularités et de pratiques se situant aux antipodes des lois et règlements, ainsi que de la bonne gouvernance, toujours selon le rapport 2014 de l’IGE. Selon l’IGE, «la direction du Fesman n’a pas correctement exercé ses fonctions managériales et s’est adonné à despratiques opaques, dérives, abuset pratiques opaques, en marge de la réglementation financière et contraires à toute logique d’efficacité. » Il s’y ajoute le « gaspillage de ressources publiques engagées dans des opérations exécutées, au surplus, dans l’illégalité la plus manifeste ». Enfin, toutes les transactions faites dans le cadre du Fesman ont été marquées par une « violation flagrante du Code des marchés publics, aucune mise en concurrence n’ayant été organisée».

Des pratiques inédites et malsaines, perpétrées avec l’aval du ministère de l’Economie et des Finances. Par ailleurs, une certaine opacité, voulue et entretenue, dans les transactions financières du Fesman fait naître de fortes présomptions de fraude, de corruption et de blanchiment d’argent. Le président de la République

d’alors, Me Abdoulaye Wade, est «apparu comme un acteur principal du Fesman, en choisissant des entreprises devant effectuer des travaux, tout comme en se constituant ordonnateur et exécutant de dépenses, même étrangères à cette manifestation, pour un montant total de 6,425 milliards de francs Cfa».L’Ige note aussi que Wade a été l’acteur principal d’une surfacturation de plus de 5 milliards et que «la contribution d’un pays ami du Sénégal, d’un montant d’un milliard de francs Cfa, lui a été remise par un plénipotentiaire de ce pays. Or, aucune trace de l’encaissement de cette somme n’a été retrouvée dans les comptes du Fesman».

Le pilotage à vue a été érigé en règle de mal gouvernance a surenchéri les coûts de la manifestation. «C’est pourquoi, prévue au départ pour coûter 5 milliards de francs Cfa, au titre de la participation sénégalaise, la 3e édition du Fesman a finalement coûté au contribuable sénégalais plus de 80 milliards de francs Cfa, sans compter les sommes encore dues à divers créanciers qui continuent de se présenter, pour réclamer le paiement de leurs prestations (1,768 milliard de francs Cfa)», indique le rapport.

Dans l’idée de Senghor, toutefois, le festival ne devait pas être qu’un simple instrument de pouvoir. Conformément à la vision éthique et esthétique d’un humanisme nègre/noir/africain qu’il avait exprimée

dans de nombreux ouvrages et discours antérieurs, il entendait offrir à l’Afrique une tribune où s’affirmer de façon retentissante sur la scène internationale. Cette dimension se trouvait clairement énoncée dans ce même message radiophonique annonçant le festival : « Le Festival sera une illustration de la négritude […] une contribution positive à l’édification de la Civilisation de l’universel. Pour tout dire, nous aurons cessé, à jamais, d’être des consommateurs, pour être, enfin ! nous aussi, des producteurs de civilisation. »

Producteurs de civilisation, pas producteurs d’abus, de violations et de pillages.

Die Maty Fall

Article paru dans « Le Témoin » quotidien sénégalais ( Novembre 2014)


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