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POINT DE VUE

Senegal : Arrêtez donc de jeter des gendarmes en prison !


Alwihda Info | Par Mamadou Oumar NDIAYE - 16 Août 2012 modifié le 16 Août 2012 - 09:16


Mamadou Oumar NDIAYE
LE TEMOIN N°1095- HEBDOMADAIRE SENEGALAIS / AOUT 2012


D’entrée de jeu, réaffirmons-le : toute vie humaine est importante. Elle est même inviolable et sacrée. En principe, seul Dieu a le droit d’y mettre fin. Et ce même si certains s’arrogent le droit de condamner des personnes à mort et de les faire exécuter. Au nom de la Loi, au nom de l’intérêt général. Cela dit, cette même Loi, plutôt que d’être juste et équitable, comme le fléau de la balance qui ne doit pencher ni d’un côté, ni de l’autre mais se situer exactement au milieu, cette Loi, donc, a tendance à être foncièrement injuste dans certains cas. Aux yeux de cette Loi, il y a accident et accident. Autrement dit, deux poids et deux mesures s’agissant d’accidents ayant entrainé mort d’hommes. Ainsi, le chauffeur du bus accidenté lundi nuit sur la route de Tambacounda — un accident qui a fait 23 victimes — ne devrait passer que quelques jours tout au plus en prison avant de recouvrer la liberté. Il sera jugé pour « homicide involontaire », condamné à une peine assortie du sursis — ou à une légère peine ferme et aura payé sa dette (de sang) avec la société des hommes.

Prenons en revanche le cas des policiers et gendarmes qui veillent sur notre tranquillité, ainsi que sur la sécurité des personnes et des biens. Ces braves gens — ne parlons pas des militaires postés aux frontières — mettent chaque jour que Dieu fait leurs vies en danger pour nous protéger. Pour que le pays ne brûle pas, lors des émeutes et autres insurrections, comme lors des manifestations pré-électorales du mois de février dernier —, ils sont déployés sur le terrain pour empêcher les débordements. Plus exactement, pour maintenir l’ordre comme c’est leur mission. Ne les appelle-t-on pas « forces de l’ordre » ? Or, que se passe-t-il lorsqu’ils sont débordés, lorsque leurs vies sont en danger, qu’ils sont menacés par une foule hurlante et menaçante et que, en dernier recours, ils font usage de leurs armes et tuent malheureusement des personnes ? Eh bien, ils sont envoyés en prison comme de vulgaires malfrats. Et pour très longtemps souvent ! Pourtant, aucun d’eux n’aura tué autant de vies humaines que le chauffeur du bus « Niokolo » par exemple !

Pour en revenir aux gendarmes, de pauvres hommes ont donc été envoyés en prison depuis deux semaines par le doyen des juges d’instruction pour « homicide ». Et ce à la suite de la répression des manifestations pré-électorales de février lorsque, à l’appel de l’opposition et de la société dite civile, les rues du pays étaient à feu. Sortis sur ordre pour réprimer ces manifestations, certains parmi ces pandores ont eu la gâchette facile à Podor notamment où une vielle dame et un jeune élève avaient été tués par des balles perdues. A Sangalkam aussi, lors des manifestations populaires contre l’installation d’une délégation spéciale suite à la dissolution du conseil rural, pour défendre sa brigade envahie par une foule hostile, le commandant de brigade avait eu à ouvrir le feu. Une des balles avait atteint mortellement, de l’autre côté de la route, loin de l’endroit où se trouvaient des manifestants, un jeune homme du nom de Malick Bâ, tué sur le coup.

Ce sont donc les gendarmes présentés comme étant les auteurs des coups de feu mortels tirés à Podor et à Sangalkam qui viennent d’être emprisonnés. Des gendarmes en service commandé au moment des faits et qui ne faisaient que leur travail. On nous dira qu’un meurtre est un meurtre et qu’aucun crime ne saurait rester impuni. Certes. Mais les accidents, ça existe aussi et nous sommes convaincus qu’aucun des gendarmes accidentés n’a voulu sciemment donner la mort. Ce sont des hommes comme les autres et, à un moment donné, ils ont pu paniquer et appuyer sur la gâchette de leurs fusils. Et puis la Loi, justement, leur permet en dernier ressort, lorsque leur vie est en danger, de faire usage de leurs armes. Mais voilà, on aurait préféré qu’ils acceptent docilement de se faire tuer, comme ces policiers massacrés cruellement lors des manifestations du 16 février 1994, et dont les familles n’ont même pas été indemnisées. Après quelques jours de prison, les organisateurs de la manifestation en marge de laquelle ils avaient été tués, étaient sortis vaquer à leurs occupations. Ou alors on aurait voulu qu’ils finissent comme l’infortuné Fodé Ndiaye, jeune policier auxiliaire atrocement tué à coups de briques à l’issue d’une manifestation du M 23 — un mouvement  regroupant des partis de l’opposition d’alors et de la Société civile — organisée à la Place de l’Obélisque. A peu près dans la même période, un jeune étudiant membre de cette mouvance avait été tué — accidentellement — par le dragon de la police. Mamadou Diop il s’appelait. Eh bien, l’opposition de la période, aujourd’hui au pouvoir, réclame à cor et à cris l’arrestation des responsables présumés de son « meurtre », c’est-à-dire l’ancien commissaire central de Dakar, M. Harouna Sy, et le ministre de l’Intérieur de l’époque, Me Ousmane Ngom. Et pourquoi le président de la République alors en fonction pendant qu’on y est ?

C’est justement cette opposition et cette société civile, aujourd’hui au pouvoir, qui ont exercé des pressions pour que les gendarmes auteurs présumés des coups de feu mortels de Sangalkam et de Podor soient mis sous les verrous. Le hic c’est qu’à les suivre dans leur logique vengeresse, demain il n’y aura plus de maintien de l’ordre ! Car comment voulez-vous envoyer des policiers et des gendarmes réprimer des manifestations où leurs vies peuvent se trouver en danger tout en leur demandant de laisser leurs armes à la caserne ? Ou, en tout cas, de ne pas en user sous quelque prétexte que ce soit, même s’ils sont en danger de mort. A ces pauvres gens, en effet, même la légitime défense n’est pas permise puisque, s’ils tirent pour sauver leurs vies, ils se retrouveront en prison. A ce rythme, c’est le fondement même du maintien de l’ordre qui se trouve remis en question. Imaginons un peu qu’il n’y ait pas eu de policiers et de gendarmes dans les rues en février dernier : à combien de milliards de francs se seraient chiffrés les dégâts commis sur les biens des honnêtes citoyens ? Combien de personnes auraient été victimes de règlements de comptes sous couvert de manifestations politiques ? Plutôt donc que de féliciter les forces de l’ordre, voilà qu’on les jette en prison en que quelques-uns parmi eux sont mis en prison. Le président de la République devrait prêter une très grande attention à ces histoires d’emprisonnement de gendarmes et de policiers ayant fait usage de leurs armes lors d’opérations de maintien de l’ordre. Car, à ce train, le jour n’est pas loin où il ne trouvera plus aucun policier ou aucun gendarme pour défendre son régime. Et à suivre ces « droits-de-l’hommistes », il n’y aura bientôt plus de maintien de l’ordre tout simplement. Ça nous rappelle l’époque où Wade, nouvellement arrivé au pouvoir, interdisait formellement aux forces de l’ordre d’utiliser des grenades lacrymogènes contre des manifestants ! A l’époque, nous lui avions fait comprendre que cette mesure était démagogique et que les policiers et gendarmes ne pouvaient quand même pas se rendre aux manifestations avec la fleur au fusil ! La même remarque vaut pour son successeur : à force de laisser jeter en prison policiers et gendarmes ayant fait usage de leurs armes dans l’exercice de leurs fonctions — plus exactement en mission commandée — , eh bien  les collègues de ces « hommes de loi » vont finir par se croiser les bras !