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AFRIQUE

Sénégal/Report des élections locales : Le président entre le marteau et l’enclume


- 4 Février 2014 modifié le 4 Février 2014 - 17:11


Le président de la République, lors la cérémonie de lancement du programme des bourses familiales à Taïba Ndiaye, avait souhaité l’organisation des élections locales dans le premier semestre de 2014. Quelques jours après, son Premier ministre, Mme Aminata Touré, précisait la volonté présidentielle en déclarant qu’il y aurait un léger décalage des élections de trois mois par rapport à la date initiale du 16 mars. Déclaration confirmée par le ministre de l’Intérieur, M. Abdoulaye Diallo par le vote à l’Assemblée de la date 29 juin pour l’organisation des Locales. Même si Abdoulaye Diallo insiste sur le maintien irrévocable de ladite date, de plus de plus, dans le camp présidentiel, un autre son de cloche retentit.
 
Série de demande de report : opportunité politique ou opportunisme politicien
 
En novembre dernier, l’ancien compagnon de Me El Hadj Diouf dans le Parti des travailleurs et du peuple (Ptp), Moussa Fall, a maintenant choisi de créer sa propre structure, proche de la mouvance présidentielle et dénommée l’Alliance pour la promotion du développement local (Aprodel). Il a demandé, en novembre 2013, « un report des élections locales qui permettrait au président de la République de poser l’Acte 3 de la décentralisation ». Au début du mois de janvier 2014, Jean-Paul Dias et ses partisans du Bloc des centristes Gaïndé (Bcg) avaient fait savoir en tout début d’année 2014 que « juin 2014 coïncide avec le premier jour du prochain jeûne musulman, par conséquent, nous souhaitons un report des élections locales jusqu’en décembre prochain ou mars 2015 ». Dans l’édition du Populaire du 27 janvier dernier, le vice-président de l'Assemblée nationale souhaite « le report des élections jusqu'en fin 2014 pour accorder plus de temps au chef de l'Etat afin qu'il accumule le maximum de consensus autour de la mise en œuvre de l'Acte III de la Décentralisation ». Vingt-quatre heures après la sortie du vice-président de l'Assemblée nationale, Ibrahima Sène du Pit enfonce le clou dans le même journal pour révéler aussi que « c'est la coalition Benno Siggil Sénégal qui a écrit au chef de l'Etat pour demander que le report se fasse jusqu'en novembre 2014 au lieu de juin ». A ce rythme effréné de demandes de report du pouvoir et de ses alliés, on a tout lieu de croire que, maintenant, le report n’est plus qu’une question de formalisation. Même si le ministre de l’Intérieur, Abdoulaye Daouda Diallo, donne les gages d’un non-report, sa déclaration verse dans le clair-obscur. « Je ne vois pas pour quelle raison ces élections seront reportées. En tout cas, nous ne le souhaitons pas. Il n’est pas question de les reporter. Donc, je confirme que les élections auront bel et bien lieu le 29 juin, si tout se passe bien », a-t-il précisé. Le souhait et la conditionnalité de mise dans cette déclaration du ministre laissent planer le doute sur la volonté sincère de l’Etat d’organiser à date due les élections locales. Il y avait eu beaucoup d’assurances venant de la part de voix autorisées du régime sur le maintien de la date initiale de mars 2014, et le report a eu bien lieu, nonobstant les contestations et levées de boucliers de l’opposition sur le manque de concertation et la violation des règles de la Cdeao qui interdisent toute modification des règles du jeu électoral à six mois des échéances sans un consensus de la classe politique.
 
Le déluge de demandes de report des Locales venant des proches du président peut être analysé comme un ballon de sonde de l’opinion. Et on connait bien cette stratégie de communication qui consiste à émettre répétitivement une opinion à travers les médias dans l’optique de la faire gober à ses récepteurs. Mais les conséquences désastreuses d’un nouveau report sont à envisager. Aujourd’hui que le président engrange des bons points avec l’activation de la machine des mesures sociales (couverture maladie universelle, bourses sociales, baisse du coût du loyer, construction de logements sociaux…) entreprises depuis un certain temps, ce serait une erreur fatale d’y mettre des grains de sable avec des décisions impopulaires irréfléchies relatives à l’Acte III de la décentralisation.
 
Quand le président Abdoulaye Wade, ayant déclaré aux ondes de Radio France internationale, au lendemain de sa réélection de 2007, la fin de son mandat en 2012 et qu’il ne serait plus candidat à cette échéance, est revenu sur ses propos en déclarant sa candidature, les Sénégalais dans leur grande majorité se sont levés pour s’opposer à une telle forfaiture constitutionnelle. Amnésique, il avait soutenu mordicus n’avoir jamais tenu pareils propos avant de dire qu’il s’en foutait éperdument de ses promesses. C’était le fameux « ma wakhone wakhète » qui lui a valu de graves préjudices aux plans moral et surtout politique. Même si le mensonge est une vertu en politique comme le soutient Machiavel, il n’en demeure pas moins que cette rétractation du président a eu des conséquences éthiques dommageables sur sa crédibilité et sa probité morale. D’ailleurs, ce reniement a été à l’origine de plusieurs manifestations violentes émaillées souvent de mort d’homme. Ce déni de la parole donnée qui représente encore une valeur morale dans notre société a généré des situations de violence que l’auteur de la fameuse phrase « wakh wakhète » ne pouvait même pas imaginer. Il est vrai qu’on a assisté sous le règne wadien à des reports d’élections répétitifs. Il y a eu, après 2000, l’«amendement Moussa Sy», relatif à l’installation de délégations spéciales chargées d’assurer la gestion provisoire des collectivités locales» jusqu’au, 12 mai 2002. Ensuite il y a eu en 2007, la «loi Aminata Tall» qui a renvoyé les locales de 2008 à 2009. Reportées dans un premier temps à novembre 2008, les élections locales n’auront lieu finalement que le 22 mars 2009.
 
Le goulot d’étranglement de l’Acte III de la décentralisation
 
Aujourd’hui, il paraît plus que probable que les élections locales seront reportées si elles sont assujetties à la mise en œuvre de l’Acte III de la Décentralisation. C’est ici le lieu de parler du rejet populaire de ce projet phare du gouvernement. Même si le ministre des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, Oumar Youm, fait une pérégrination à travers le pays pour convaincre les populations de l’importance de l’Acte III de la décentralisation, le discours ne convainc pas encore. On a l’impression qu’on a mis la charrue avant les bœufs dans la mise en place du projet révolutionnaire du président Macky Sall. Si les contestations fusent de partout après le vote de la loi sur la décentralisation, surtout de l’Association des régions du Sénégal (ARS), c’est parce que le texte n’a jamais fait l’objet d’une discussion entre les élus locaux concernés et les populations qui doivent en être les premières bénéficiaires. Si en ce moment, la structure dirigée par le président du Conseil régional de Kaffrine, Babacar Gaye, s’insurge contre le projet de suppression des régions tel que prescrit dans le texte de l’Acte III, c’est parce que quelque part une étude sérieuse et profonde dudit texte n’a pas été faite. Les présidents des régions dénoncent le fait que cette « une décision de supprimer les régions est une initiative unilatérale puisqu’il n'en a jamais été question dans le rapport du comité de pilotage ». Mais ces derniers qui crient et ruent dans les brancards, craignent-ils pour leurs avantages personnels qui risquent de disparaitre avec la mort des régions, ou veulent-ils sauvegarder les intérêts des populations qu’ils dirigent ? En tout cas, les régions n’ont pas connu un envol économique depuis qu’elles ont été instituées en 1996. Si, à quelques encablures des échéances locales, on en est à la phase de sensibilisation et de communication sur l’importance de l’Acte III de la décentralisation qu’on veut imposer à tout prix, il est fort à craindre que la date retenue pour le rendez-vous électoral de juin soit hypothétique. A moins que le président Macky Sall ne prenne l’initiative d’organiser les élections en laissant continuer la réflexion sur l’Acte III de la décentralisation.
 
Serigne Saliou Guèye
ARTICLE PARU DANS « LE TEMOIN » N°1151 - HEBDOMADAIRE SENEGALAIS / FEVRIER 2014


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