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POINT DE VUE

Sénégal : Si ce n’est toi, c’est donc ton frère !


Alwihda Info | Par Mamadou Oumar NDIAYE - 31 Juillet 2012 modifié le 31 Juillet 2012 - 03:44


Dans l’une de nos dernières éditions, nous écrivions combien il était difficile de trouver grâce aux yeux des Sénégalais. Quoi que l’on fasse, ils trouveront toujours à y redire et matière à critiquer. Car, aux yeux de ces compatriotes, le meilleur, c’est celui qui n’entreprend rien, ne réussit rien, le vaurien ou alors le type qui aura raté sa vie ! Celui-là au moins, étant donné qu’il ne gêne personne, qu’il ne sort pas du lot, que sa tête ne dépasse pas celle de autres, on le parera de toutes les vertus, on lui tressera toutes les couronnes, on lui ceindra la tête de tous les lauriers. C’est à croire que c’est pour eux qu’écrivait Césaire dans son immortel « Cahier d’un retour au pays natal » en disant notamment ceci : « Eïa, pour le caïlcédrat royal / Eïa pour ceux qui n’ont jamais rien inventé / jamais rien entrepris / Jamais rien dompté… »

Ainsi, plutôt que de lui valoir la sympathie du public, la reconnaissance des Sénégalais ainsi que la gratitude de tous les citoyens de ce pays, le geste courageux et chevaleresque de M. Cheikh Tidiane Mbaye — qui a préféré démissionner de son poste de président du conseil d’administration de la Senelec (Société nationale d’électricité) en remboursant tout ce qu’il a perçu jusque-là plutôt que de cautionner la nomination d’un directeur général coupable à tout le moins d’un conflit d’intérêts —, ce geste, donc, lui a plutôt valu une volée de bois vert ! Comment, il ose donc défier ouvertement le président de la République ! Mais pour qui se prend-il donc pour prétendre donner des leçons de bonne gouvernance aux Sénégalais ! N’a-t-il pas plutôt rendu le tablier parce qu’on lui a préféré un autre, lui à qui Karim Wade avait promis le poste de Pdg de la Senelec si d’aventure son père avait été réélu en février ou mars dernier ! Telles sont quelques-unes des réactions qu’on a entendues depuis l’autre mercredi.

Bien évidemment, nous ne joindrons pas notre voix à cette clameur qui poursuit le déjà-ex Pdg de la Senelec que nous félicitons au contraire pour son courage dans la défense de ses principes. Un courage dont il avait déjà administré un aperçu face au président de la République sortant, Me Abdoulaye Wade, au cours d’une audience qu’il avait accordée à la direction générale et aux travailleurs de la Sonatel à un moment où la polémique relative à l’affaire de la surtaxe sur les appels internationaux entrants battait son plein. Ce jour-là, regardant le prédécesseur du président Macky Sall droit dans les yeux, M. Cheikh Tidiane Mbaye lui avait dit son fait sans sourciller. Il fallait avoir du courage pour le faire à une époque où tout le monde courbait l’échine devant  Sa Majesté Wade 1er.  Mieux, à la veille du premier tour de la présidentielle, il avait refusé de convoquer le conseil d’administration pour avaliser un marché — douteux selon lui —  d’un montant de cinq milliards que Karim Wade voulait attribuer à une de ses connaissances. Malgré toutes les pressions, il avait tenu bon. On lui reproche aujourd’hui d’avoir accepté d’être nommé Pca de la Sonatel par M. Karim Wade, jadis tout-puissant ministre des Infrastructures, de la Coopération internationale, des Transports aériens de l’Energie et j’en passe ? Oui, pour aider la Senelec, géant aux pieds d’argile et incroyable tonneau des Danaïdes, gouffre sans fond de finances publiques, à améliorer sa gouvernance. Il était venu apporter son expertise, sa crédibilité, les méthodes et les procédures qui ont fait leurs preuves à la Sonatel. Et ça avait commencé à marcher à la Senelec où, comme nous le confie un cadre, « il nous avait réconcilié avec la bonne gouvernance et la transparence, nous qui ne connaissions avant que l’opacité ». Il ambitionnait de diriger la Senelec en tant que Pdg ? Et pourquoi pas, est-ce interdit, surtout qu’on est sûr qu’avec lui, au moins, ce grand malade qu’est la société nationale d’électricité serait bien gérée. Mais voilà que, plutôt que de nommer à sa tête un excellent manager qui a fait ses preuves ailleurs, notamment à la Sonatel dont il a fait la première capitalisation boursière de la Brvm (Bourse régionale des Valeurs mobilières) d’Abidjan, la seule société sénégalaise présente d’ailleurs dans  les indices vedettes, une société qui dispose aussi de filiales qui marchent au Mali, en Guinée-Conakry et à Bissau, au point de constituer un géant dans la sous-région, plutôt donc de nommer à la tête de la Senelec un tel homme, on a choisi d’introniser un vieux cheval de retour ! Qui plus est, un homme qui avait fait un départ volontaire de la Senelec — ainsi que sa tendre moitié —, touché un gros chèque comme solde de tout compte avant de créer une société comptant parmi ses principaux actionnaires… la Senelec elle-même, et dont le plus grand client — à hauteur de 80 % ! — est aussi cette Senelec dont il vient d’être nommé à la direction générale. Et ce pour récompenser un engagement politique aux côtés de l’actuel président de la République — tu parles, ce président de conseil rural Ps ne l’a rejoint qu’entre les deux tours !  Et bien sûr, quand on voit le cursus et la formation des deux hommes, il n’y a pas photo entre Cheikh Tidiane Mbaye et l’honorable Pape Dieng. Franchement. Le Président de la République avait promis la Senelec à M. Pape Dieng et il fallait absolument qu’il le lui donne. M. Cheikh Tidiane Mbaye, reçu en audience, lui avait expliqué pourquoi une telle nomination ne serait pas une bonne chose pour la Senelec. D’abord en raison du profil du bonhomme, qui n’était même pas directeur, mais chef de département lorsqu’il quittait la boîte il y a une vingtaine d’années. Ensuite, parce qu’il faisait du business avec la Senelec. Last but not least, ce n’est pas avec des retraités qu’on relève les grands défis ! Entre parenthèses, voilà un curieux pays où les jeunes bardés de diplômes désespèrent de trouver ne serait-ce qu’un stage rémunéré tandis que les vieux retraités eux — du moins certains parmi eux — trouvent facilement des contrats. Voyez donc le salaire de quatre millions de francs par mois payé à M. Mbaye Jacques Diop en tant que président honoraire (c’est-à-dire à ne rien faire) du Conseil économique et social ! Et voyez le contrat en or qui vient d’être fait au bienheureux Pape Dieng. S’agissant de ce dernier, justement, devant le Président, M. Cheikh Tidiane Mbaye était allé jusqu’à proposer de démissionner et de céder son propre fauteuil de président du conseil d’administration à M. Pape Dieng, pourvu que ce dernier n’ait pas de fonctions d’exploitation ou opérationnelles. Hélas, l’épouse de l’honorable Pape Dieng tenait apparemment coûte que coûte à ce que son mari retourne à la Senelec et ses fabuleux marchés, avec le titre de directeur général. Elle a donc grenouillé jusqu’à ce que son cher époux obtienne le poste. Nous l’écrivions ici la semaine dernière, nous persistons et signons : le président de la République n’a pas eu la main heureuse dans la plupart des nominations auxquelles il a procédé depuis qu’il est aux affaires et c’est bien dommage. Celle-là est la plus flagrante quand on considère l’impact qu’a l’activité de la Senelec dans le quotidien de la majeure partie des Sénégalais, tout notre pays n’étant pas électrifié, malheureusement. Encore une fois, nous pensons humblement que, le Président Macky Sall ayant promis la rupture aux Sénégalais, il ne devrait pas marcher sur les pas de son prédécesseur en matière de nominations. Tout au contraire, il doit mettre les directions des sociétés nationales les plus importantes en compétition, plutôt que de récompenser des militants, des copains et des coquins. Surtout que ces personnes qu’il promeut ainsi n’ont non seulement pris aucune part — ou alors marginale — dans sa victoire-plébiscite, les Sénégalais ayant voulu d’eux-mêmes chasser Wade et son régime, mais encore, ils seront les premiers à le lâcher en rase campagne lorsque le vent tournera. Tandis que s’il nomme des gestionnaires compétents,  même s’ils ne sont pas des militants de son parti, les bons résultats qu’ils obtiendront seront forcément inscrits à son crédit. Car, encore une fois, ce ne sont pas les militants que prétendent posséder les uns et les autres à la manière de moutons de Panurge, qui feront la différence dans les urnes, mais la majorité silencieuse, celle-là même qui ne milite dans aucun parti et qui, le jour des élections, va glisser son bulletin dans l’urne. Et ça, Wade l’a appris à ses dépens.

Pour en revenir à M. Cheikh Tidiane Mbaye et son geste courageux, on est allé jusqu’à incriminer son grand-frère, le Premier ministre M. Abdoul Mbaye, pour dire qu’ils se seraient unis d’intention pour défier le président de la République. Et quoi encore ? Comme si le Pm était comptable des actions de son jeune frère, directeur général de la Sonatel et ci-devant Pca de la Senelec ! Et vice-versa…

Sacrés Sénégalais, qui prétendent souhaiter la bonne gouvernance à tous les niveaux de la gestion des affaires de l’Etat et qui lynchent médiatiquement l’un des rares dirigeants de société nationale — où à participation publique — qui ose justement démissionner de ses juteuses fonctions de Pca d’une grosse entreprise publique pour se mettre en cohérence avec ses principes de gouvernance ! Gageons que s’il avait accepté de s’aplatir honteusement devant la décision du président de la République, c’est à ce moment-là qu’on aurait salué son grand courage ! Cela dit, la démission de M. Cheikh Tidiane Mbaye fera au moins un heureux :  le responsable de l’APR qui sera désigné pour lui succéder à ce poste particulièrement juteux. Et qui se foutra comme une guigne de bonne gouvernance…

Mamadou Oumar NDIAYE
Le Témoin N° 1093 –Hebdomadaire Sénégalais (juillet 2012)