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INTERVIEW

Tchad : Ali Abdelrahman Haggar s'explique, 23 jours après son départ du rectorat


Alwihda Info | Par - 9 Mars 2017 modifié le 9 Mars 2017 - 21:33

Le Dr. Ali Abdel-Rahman, recteur sortant de l'université, s'est confié à Alwihda Info dans un entretien. Il épilogue son bilan à la tête du rectorat pendant 4 ans et 4 mois.


Propos recueillis par Djimet Wiche

Infographie sur les actions de Ali Abdelrahman Haggar à la tête du rectorat. Alwihda Info
Infographie sur les actions de Ali Abdelrahman Haggar à la tête du rectorat. Alwihda Info
Le Dr. Ali Abdel-Rahman, recteur sortant de l'université, s'est confié à Alwihda Info dans un entretien. Il épilogue son bilan à la tête du rectorat pendant 4 ans et 4 mois.

Son bilan semble être reluisant dans plusieurs domaines notamment, le renforcement du corps enseignants, la création de plusieurs départements, le projet de création des écoles doctorales, la soutenance de 3 promotions de docteurs en médecine, l'évacuation sanitaire des anciens enseignants pour des raisons de santé, et la journée de brassage.

A cela s'ajoute quelques déboires qui ont été impacté par la conjoncture économique due à la chute du prix du pétrole, avec pour conséquences immédiates la grève et l'absence des infrastructures.

Alwihda Info. Le bilan à la tête du rectorat pendant quatre ans et quatre mois ?​

Ali Abdel-Rahman Haggar. 
J'ai eu à gérer l'université de N'Djamena pendant 4 années et 4 mois. Le bilan c'est la création de plusieurs départements parmis lesquels le département de la langue chinoise. C'est aussi l'ouverture de la faculté de Science de l'Éducation. C'est aussi l'implantation du master dans plusieurs départements : En anthropologie, en linguistique. 

En économie, nous l'avons fait dans le cadre du consortium de l'Université d'Abeche, de Moundou et de Liège. Plusieurs masters également au niveau de la faculté de médecine. Le bilan c'est aussi la création d'une coopérative agricole pour permettre aux étudiants de produire sur le périmètre de Toukra qui fait 49 kilomètres carrés. 

Il y a un restaurant qui fournit 5 plats par jours. Il était question de mettre en place un système de production, de tel que l'étudiant qui à 80% vient du monde rural, puisse s'approprier la gestion de la technique de production. Je crois que c'est une expérience concluante. 

Le projet de 13 milliards pour moderniser la faculté de sciences exactes et appliquées

En terme de bilan, il y a un projet que j'ai eu à monter avec le doyen de la sciences exactes et appliquées et le vice-recteur. C'est un projet qui consiste à moderniser la faculté de science exacte et appliquée, que j'ai soutenu auprès de la Banque Islamique de Développement (BID), grâce au soutien de la ministre Mariam Mahamat Nour. C'est un projet de 13 milliards qui a été soutenu et reçu par la Banque Islamique de Développement qui a accepté de le financer. 

Naturellement, tout ce qu'on fait à l'université, on ne le dit pas. Nous ne sommes pas une institution politique où il faut parler tous les jours de ce qu'on fait. 

L'Université est passée de 6000 à 21.000 étudiants, avec deux fois plus d'enseignants 

Quand j'ai été nommé recteur, l'Université de N'Djamena ne comptait que 6000 étudiants. Au jour de mon départ volontaire, -il faut que je le dise, c'est moi qui ai demandé à partir- l'université compte 21.000 étudiants. 

Quand j'ai été nommé recteur, il n'y avait que 317 enseignants. À ce jour, nous sommes passés de 317 enseignants à 611 enseignants. L'université comptait 2 professeurs titulaires et 5 maîtres de conférence. Aujourd'hui, il y a 5 professeurs titulaires et 19 maîtres de conférence parce que nous avons eu à travailler de très près avec le CAMES. 

Nous avons réussi à démystifier les voies qui mènent vers la qualification au niveau du CAMES grâce à ce que nous avons pu faire et grâce au soutien du président de la république et des ministres. 

L'évolution du rang de l'Université de N'Djamena

D'autres choses ne sont pas de moindre : C'est la coopération internationale. Nous avons eu à signer plusieurs accords de partenariat avec des grandes universités. 

L'Université de N'Djamena était à la 870ème place. Nous avons réussi à la ramener à la 418 places sur 1500 universités africaines. Il suffit seulement de cliquer dans certains sites et vous allez pouvoir vous informer.

Nous avons réussi à faire en sorte que grâce au coffre-fort, un fond de formation a été mis en place par le président de la République, permettant d'obtenir la soutenance de 129 thésards. 129 doctorants ont soutenu leur thèse sur les 4 années, allant de 2012 à 2016. 

Je crois que c'est dans Alwihda qu'on a vu et reconnu en 2015, la cohorte qui était rentrée en octobre 2012, et a obtenu sa licence en 2015. Cela ne s'est pas vu depuis de très longues années. Je n'ai pas besoin de le dire. Je sais que j'ai recruté des étudiants en 2012. Ces étudiants ont obtenu leur licence devant des temoins, au niveau de l'amphithéâtre. 

D'ailleurs, leur soutenance était publique. Nous l'avons fait. C'est un object de satisfaction. Il y a bien sûr d'autres choses. Nous avons réussi à faire soutenir 3 promotions de docteurs en médecine. 

Le projet colossal de 6 millions de dollars va faire naitre 3 grandes facultés 

Il y a un autre bilan qui me passionne, c'est d'avoir réussi à convaincre nos frères égyptiens de nous mettre en place 3 facultés. Il s'agit d'une faculté de science vétérinaire, une faculté de science agronomique et une faculté de science pharmaceutique. Ces 3 facultés sont en quelques sortes les branches de l'Université d'Alexandrie. 

Il ya quelques années, ces branches étaient logées à l'intérieur de la faculté de science exacte et appliquée de Farcha, grâce à l'appui de la coopération égyptienne. 

Trois grandes facultés d'un montant de 6 millions de dollars vont voir le jour parce que la première pierre de construction a été posée par le ministre de l'enseignement supérieur du Tchad, Mackay Hassan Taisso et le ministre égyptien de l'enseignement supérieur. Elles vont voir le jour au niveau de Campus de Toukra. 

Le dialogue entre les étudiants et le rectorat

En 4 ans, je crois que s'il y a une chose qui est irréversible, c'est que j'ai réussi à inverser la tendance de dialogue entre les étudiants et le rectorat. Moi, je ne suis pas violent de nature. Je crois à la non-violence, et la non-violence c'est le dialogue. Je crois au travail bien fait. Je ne communique pas suffisamment. C'est vrai. Et c'est un défaut. J'ai l'impression quand on communique trop que c'est un peu de la vantardise. Je suis d'une culture où on laisse les gens parler. Les gens vont vérifier par eux-mêmes si ce qu'ils ont dit est vrai ou faux. 

L'Université de N'Djamena, certes, à partir de 2015, a commencé à ressentir les contre-coups de la baisse du prix de pétrole. Un recteur ne crée pas de l'argent. Un recteur gère de l'argent qu'on met à sa disposition. Et malheureusement, je ne sais pas si vous le savez mais de 4 milliard de budget, on est passé à 2,7 milliards de nos francs. Et il fallait trouver des moyens pour remplir ce gap là. 

Les recettes de l'université

Nous ne créons pas de recettes, en dehors de quelques recettes qu'on fait dans le cadre d'authentification ou d'équivalences. Ce sont des recettes de l'ordre de 100 à 200 millions en terme de prévisions. En dehors de ça, nous ne créons pas grand chose. 

Ce que nous vivons aujourd'hui, à l'Université de N'Djamena est connu de tout le monde parce que N'Djamena est la capitale. Je vous assure qu'il n'y a pas d'université au Tchad qui ne traverse des problèmes. 

Les années blanches et élastiques

En terme de bilan, il n'y a pas eut une année blanche à l'université de N'Djamena. Nous sommes retombés aux années élastiques. Et c'est vrai. Nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. Vous allez au Togo, au Sénégal, au Mali, les années sont élastiques. Il y a des universités qui n'ont pas finis l'année 2014. C'est vrai, nous au Tchad, on est très exigent, et comme nous sommes très exigent, nous avons l'impression que nous vivons seuls sur cette planète. Nous sommes actuellement entrain de faire les examens, j'ai repris mes cours en tant qu'enseignant d'économie. 

Des accusations d'insuffisances

Si un recteur est médiocre, les gens seraient venus casser la vitre de son véhicule. Jusqu'à ce jour, j'ai toujours réussi à sauver le bien matériel de l'université. Ni ma voiture, ni celles de mes collaborateurs n'ont été brisées. 

Ce n'est pas parce qu'on ne vous brise pas le pare-brise que vous êtes un super recteur. Non, c'est une question de dialogue. Je sais faire les choses en respectant au maximum mes interlocuteurs.

Le Dr. Ali Abdel-Rahman, recteur sortant. Alwihda Info
Le Dr. Ali Abdel-Rahman, recteur sortant. Alwihda Info
Les étudiants ne m'ont jamais pris en otage. Il est arrivé que le personnel barricade l'université. Comme je ne suis pas violent, j'ai laissé faire pour une raison très simple, on ne peut pas empêcher quelqu'un de manifester quand il est dans son droit. Même si les textes sont claires, fermer l'issue d'une administration est tout simplement inacceptable.

L'aspect social, l'humanisme et la fameuse journée de brassage

Je citerais par exemple le fait qu'on a quand-même réussi à appuyer au maximum tous les anciens professeurs qui sont tombés malades. On a évacué une bonne trentaine qui ont réussi, pour certains, à se soigner, tandis que d'autres sont entrain de se soigner. Ça c'est sur le plan social. 

Il y a une autre chose qui me tient beaucoup à coeur, j'ai réussi à implanter au niveau de l'université de N'Djamena quelque chose qui va rester : C'est la journée du brassage. Nous sommes dans un pays où le tribalisme est devenu un commerce facile, où les gens se reconnaissent par tribu. Moi, je suis issu d'un mélange ethnique. 

Étant moi-même métis de culture, je n'arriverai à comprendre comment fonctionne un tribaliste. Voilà pourquoi nous avons institué et budgétisé la journée de brassage qui permet aux gens du centre, du nord, de l'Est, du Sud, musulman, chrétien de se retrouver un jour, le 3 décembre, de se parler et de se brasser. 

Les violences contre les étudiants 

J'ai souvent refusé qu'on violente les étudiants. Ça fait parti de mon bilan. Je n'ai jamais violenté les étudiants. Chaque fois qu'ils ont un problème ou quand ils sont arrêtés, je me suis moi-même déplacé pour obtenir leur libération. On l'a fait à deux reprises. Et ça a toujours marché. 

Je voudrais aussi remercier le directeur général de la police qui m'a toujours compris, parce qu' il a compris que quand on est recteur, on est aussi tuteur des étudiants. 

Le nouveau recteur vu par...vous !

En terme de bilan, je dois dire que je suis très content que l'actuel recteur, celui qui me remplace soit celui-là. Je connais bien le professeur Mahamat Barka, un homme de très grande qualité, un pédagogue, un universitaire, un croyant. Il faut aussi que les gens soient de très grands croyants. De ce point de vue, je remercie Dieu que mon successeur soit quelqu'un, d'ailleurs avec qui je partage de grandes valeurs, et je lui souhaite bon succès.

Naturellement, ça va être un peu difficile mais à coeur vaillant, rien d'impossible. Je sais que Barka fera les choses dans la continuité. Il apportera beaucoup de changement là où nous, on n'a pas pu le faire. Mais la seule chose pour qu'un recteur réussisse est que le ministre de l'enseignement supérieur, le ministre des finances, le premier ministre et le gouvernement en général mettent les moyens. Sans moyen, vous ne pouvez absolument rien faire. Les moyens qu' on demande ne sont pas de grands moyens. Ce sont des moyens essentiels. Un budget qui soit de sorte qu'on puisse être de capable de fonctionner, puisque là, actuellement, l'université est débitrice au niveau du trésor. On a un solde débiteur. Pourquoi ?  C'est un langage de finances publiques très facile à comprendre. On vous met un budget qui est en deçà de nos dépenses incompressibles. Naturellement, à un moment donné quand vous finissez le budget, vous aurez besoin de ce qui vous reste. Malheureusement, cela se débite. Et cela devient une créance qu'il va falloir combler.

Je suis heureux de sortir à un moment où il faut maintenant que le recteur soit aussi hautement qualifié sur le plan académique. Il est temps que nos universités puissent être occupés, tenues par de maîtres de conférence, par des professeurs. C'est comme ça qu'on avance.
"Notre pays a plus besoin de scientifiques que de littéraires
Un pays ne peut pas avancer avec que des littéraires".

En 4 ans, j'ai passé tout mon temps à l'expliquer et Dieu est témoin. Le ministre Mackaye le sait aussi. Chaque fois que j'ai eu à échanger avec lui, il s'agissait de lui demander de faire en sorte que si on doit nous remplacer, qu'on nous remplace par des gens plus qualifiés. Je suis content que ce soit M. Barka. En d'autres termes, il faut voir du côté de la science parce que notre pays a plus besoin de scientifiques que de littéraires.

Un recteur de la trempe de M. Barka va faire en sorte qu'au sein de la faculté de sciences exactes et appliquées, l'on formera des gens plus habilités à saisir la notion du développement, et le soient véritablement, parce que vous êtes sans ignorer que sur les 80.000 candidats au baccalauréat , on a 52.000 qui sont de la série A (littéraire, Ndlr). Un pays ne peut pas avancer avec que des littéraires.

Il faut tout faire pour qu'on inverse la tendance, comme au Sénégal où l'on forme plus de scientifiques que de littéraires.
Un scientifique peut faire ce qu'un littéraire fait. L'inverse n'est pas toujours vrai.

Il faut nécessairement qu'on mette l'accent sur les scientifiques. C'est un peu l'objet de notre échange quand je lui passais le service. Il faut tout faire pour qu'on inverse la tendance, comme au Sénégal où l'on forme plus de scientifiques que de littéraires. Un scientifique peut faire ce qu'un littéraire fait. L'inverse n'est pas toujours vrai.

Les déboires ?

Ali Abdramane Haggar : Les déboires sont d'ordre très simples. Les déboires ont commencé à la fin 2015. Vous le verrez dans les archives de l'université. Le premier déboire c'est le manque de moyen. La crise financière, je ne l'appellerai pas encore économique parce que nous continuons à manger et boire. La crise financière a frappé toutes les portes. Elle a défoncé tous les espoirs. Elle a terrassé toutes les résistances. L'université est un corps social qui fonctionne avec des moyens. Naturellement, quand les moyens manquent, tout le monde commence à grogner. Les premiers à grogner c'est d'abord les étudiants. Ils ont fait des grèves pour réclamer leur bourse. Les enseignants ont fait de grèves en grèves pour réclamer les primes et indemnités. Et le personnel non enseignant a fait des grèves et, d'ailleurs, il est toujours en grève pour barricader et demander. Nous, on accuse 4 mois d'arriérés de salaires. Moundou accuse deux à trois mois d'arriérés de salaires. Doba aussi. N'Djamena, comme c'est le nez sur le visage, on le voit. On a l'impression que seul N'Djamena ne fonctionne pas. Je crois que c'est une question d'objectivité. Faites un tour dans les provinces, vous verrez comment cela se passe.

Le deuxième déboire c'est l'absence d'infrastructures. Le président de la République et le gouvernement ont fait de grands efforts en investissant dans l'enseignement supérieur, en créant le campus de Toukra. Cette croissance s'est arrêtée nette à partir de 2015. Les amphithéâtres sont surchargés. Il manque des tables-bancs. Nos bibliothèques sont très pauvres. Il n'y pas d'Internet dans le campus.

À Toukra, on fonctionne encore au carburant parce qu'il n'y a pas d'électricité. On n'arrive pas à maintenir aussi nos contributions dans les associations ou organisations internationales dont nous sommes partenaires. Par exemple, on doit de l'argent au CAMES, à l'organisation des universités africaines, à l'association des universités francophones. C'est très pénible quand vous voyagez dans certaines réunions.

Jouer de ses relations pour aider l'enseignement supérieur ?

Moi, j'ai été cet ancien secrétaire général à la présidence de la république, ancien conseiller aux relations internationales, j'essaie de jouer de mes relations quand je suis avec le Secrétaire général de la CAMES.

Mais imaginez si vous n'avez pas occupé ce genre de fonction, vous ne pouvez même pas frapper à la porte du secrétaire général pour lui en parler. J'essaye de lui expliquer que nous sommes dans cette situation parce que le pétrole ne vaut plus rien sur le marché. La preuve, quand le Tchad avait de l'argent, nous avons parfois payé par anticipation nos cotisations.

Djimet Wiche Wahili
Journaliste, directeur de publication. Tél : +(235) 66304389 E-mail : djimetwiche@gmail.com En savoir plus sur cet auteur