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INTERVIEW

Tchad : « L’alternance n’est pas encore entrée dans nos mœurs »


Alwihda Info | Par ATPE/L'Info - 30 Juin 2015 modifié le 30 Juin 2015 - 18:59


Tchad : « L’alternance n’est pas encore entrée dans nos mœurs »
L’Info : L’alternance est-elle possible dans le mode de gouvernance au Tchad ?
 
Mahamat Hissène : Oui, elle est possible. Le mode de gouvernance du Tchad est dicté par la constitution qui prévoit bel et bien l’alternance, puisque le président de la République et les députés sont élus par le peuple. Cela veut dire qu’à la fin du mandat du président ou de l’assemblée nationale, si le peuple n’est pas content du président ou de sa majorité parlementaire, il peut porter son choix sur un autre président ou porter à l’Assemblée une autre majorité pour remplacer les sortants. Maintenant, est-ce qu’il y a une autre formation politique qui a la capacité de drainer assez de votes pour prendre la place de celle qui gouverne actuellement ? Toutes les consultations qui ont été organisées depuis la restauration de la démocratie se sont soldées par la victoire de la même sensibilité politique. Les scores bougent, mais lentement.
 
Bien sûr, il peut arriver qu’un parti au pouvoir perde les élections. Mais est-ce que ce résultat peut déboucher sur une orientation politique nouvelle et soutenable ? Ce n’est pas sûr. Si les vainqueurs ne sont pas bien préparés, la victoire risque d’être un feu de paille et donc retour à la case départ. Le pouvoir, on peut l’avoir par un concours de circonstances. Le plus difficile, c’est de le tenir en termes de résultats et de durée. Car l’alternance ne se limite pas au nombre des voix recueillies. Encore faut-il que le groupe choisi par le peuple ait l’organisation et le capital humain nécessaires pour faire fonctionner le pays. Quand une sensibilité aspire au pouvoir dans le cadre de l’alternance, elle doit préparer son argumentaire de campagne, mais aussi les moyens d’assumer cette alternance. Ces moyens sont des idées, des structures, bref tout cela repose sur des ressources humaines capables et bien organisées.
 
Que dire du fait que depuis un quart de siècle, le pays ne connait que les mêmes dirigeants au niveau associatif, religieux et politique ?
 
Permettez-moi de rectifier légèrement votre constat. Nous avons noté des changements à la tête de plus d’un parti politique et à la tête de plus d’une association au Tchad depuis 1993 et de manière démocratique. Vous pouvez dire que ce n’est pas la majorité des cas. Là, je serai d’accord avec vous. Cette lenteur dans les changements provient des délais de maturité et de l’état d’esprit des acteurs qui animent le processus démocratique.
 
J’estime qu’il y a un manque de maturité, parce que pendant des décennies, le Tchad n’a même pas connu de vie associative. Les gens n’ont pas l’expérience du fonctionnement d’une association indépendante et démocratique. Tout était dirigé ou interdit par l’Etat. A partir de 1990, c’est une école nouvelle qui s’est ouverte pour nous.
 
Je dis que cela découle d’un état d’esprit, parce que les rapports des dirigeants et des militants au sein de leurs associations ou partis politiques ne sont pas démocratiques. Des groupes ont copié des textes dans les livres ou d’autres documents, mais ils ne savent pas comment les appliquer. Les gens adhèrent aux associations et autres regroupements sociaux sans savoir ni les objectifs, ni le mode de fonctionnement de ces structures. En général, c’est un individu qui crée la structure et y invite ses parents et amis. Il a créé cette structure pour lui servir de tremplin. Il n’envisage nullement la possibilité de céder le leadership à une autre personne. L’association, le parti ou le syndicat, c’est sa chose personnelle. Quant aux adhérents, ils n’ont même pas l’idée de demander des comptes au dirigeant, encore moins de le remplacer. Quiconque montre une telle disposition est automatiquement exclu de la formation. Crime de lèse-majesté ! Et quand le fondateur vient à mourir, souvent, c’est un de ses parents (frère, épouse ou enfant) qui hérite de la direction du parti ou de l’association. Heureusement, il y a des partis politiques et des associations (peu nombreux mais ils existent) qui fonctionnent plus ou moins selon le schéma démocratique classique. Autrement dit, dans la majorité des cas, l’alternance n’est pas encore entrée dans nos mœurs.

Je ne m’attarderai pas sur le cas des organisations religieuses qui répondent à des règles particulières.
 
Comment rendre l’alternance effective au Tchad ?
 
Par la pratique. Comme je l’ai dit au début, l’alternance fait partie de la culture politique d’un peuple. Il y a des pays où les passages de témoin se passent dans le calme et d’autres qui connaissent des changements douloureux. Cela provient de leur expérience, de leurs équilibres (ou déséquilibres) internes et de bien d’autres facteurs. La démocratie nécessite un apprentissage. Sans éducation politique à la base, sans expérience dans le fonctionnement de tous les rouages de la politique, on ne peut pas s’attendre à une alternance viable à répétition.
 
Etant donné que chaque peuple a sa propre histoire et ses propres réalités, on ne peut pas se contenter de copier chez les autres. En plus des règles générales et universelles, l’élite de chaque pays peut adapter ses procédures et ses structures politiques pour rendre l’exercice électoral et la pratique du pouvoir plus acceptables dans le contexte local. Au Tchad, nous avons déjà fait cet effort par une réflexion commune qui se poursuit tant bien que mal. J’encourage vivement ces concertations pour créer un climat de confiance entre les citoyens. Car le Tchad est sorti de la guerre civile, mais il n’a pas encore rétabli la cohabitation fraternelle. Dans la diversité des Tchadiens, si l’électeur perçoit la victoire de tel parti ou de tel homme politique comme une menace pour lui ou pour le groupe auquel il s’identifie, cet électeur n’aura pas un jugement objectif sur les candidats. Cet électeur va se cantonner dans une position défensive. C’est ainsi que naît la réticence à l’alternance. Pour que les citoyens cessent d’avoir peur les uns des autres, il faut les aider à mieux se connaître, mais aussi instaurer des lois qui protègent les citoyens contre les abus de pouvoir. Si le dirigeant ou le parti élu a des pouvoirs illimités, cela risque de favoriser des réactions défensives qui pousseront les électeurs à des choix identitaires.  L’alternance sera ordinaire quand le Tchadien sortira du carcan ethnique, régional ou religieux pour rechercher uniquement la protection de la loi.
 
Ce que je déplore en outre, c’est le manque d’implication des citoyens ordinaires dans le débat politique. L’alternance ne peut pas intéresser que les militants des partis politiques. Après tout, dans chaque pays, les gens actifs dans les partis politiques ne représentent qu’une minorité par rapport au nombre total des électeurs. C’est finalement la majorité silencieuse qui crée le changement en donnant ses voix à telle ou telle sensibilité. Sur quelle base se prononce cette masse ? Jusqu’à présent, on a l’impression qu’une infime minorité fait les choix à la place de toute la population à travers des campagnes sectaires et tendancieuses. Le citoyen sera libéré de ces pesanteurs après quelques expériences d’alternance. Quand chaque citoyen verra qu’une administration peut être juste à son égard même si elle n’est pas dirigée par quelqu’un de sa communauté, en ce moment l’alternance se fera sans arrière-pensée ».


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