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AFRIQUE

Viols par les troupes de l'ONU: Une question d'éthique avant tout


Alwihda Info | Par Laurent Le Bloa - 25 Avril 2016 modifié le 25 Avril 2016 - 20:27

La fin annoncée de la mission SANGARIS qui verra le départ des troupes françaises répond à des fins militaires et diplomatiques. C'est également le moyen d'évacuer la question des accusations de viol portées contre l'Armée Française. En France les affaires de viols d'enfants au sein de l'Education Nationale ou l'Eglise catholique sont au coeur des débats de société cependant les accusations portées contre les militaires français en Afrique ne soulèvent pas autant de débat.


Des soldats français de l'opération Sangaris, à Bangui en février 2014. REUTERS/Luc Gnago
Des soldats français de l'opération Sangaris, à Bangui en février 2014. REUTERS/Luc Gnago
Les guerres sont accompagnées par leur lot de crimes au nombre desquels ont compte les viols. Depuis plusieurs années des accusations semblables sont portées contre divers contingents de l'ONU dont la France. Ce problème ne peut pas se réduire à une transposition de la question des rapports entre anciens pays colonisateurs et colonisés. D'autre contingents de l'ONU, d'autres armées africaines de pays qui ne sont pas en guerre sont également mis en cause. En France les enquêtes n'avancent pas et si des coupables sont découverts il est probable qu'ils seront jugés dans la plus grande discrétion. Ni l'Armée ni le Gouvernement ne souhaitent y donner une grande publicité. S'agit-il de cas isolés comme on voudrait le faire croire, d'une situation récurrente ou le symptome de problèmes de société plus universels?

L'Armée Française est chargée d'incarner de manière exemplaire les valeurs de la Nation. Plus encore que les autres institutions françaises son esprit de cohésion fait qu'elle se défend de tout attaque part un fort esprit de corporatisme. Deux exemples 1945, Bad Recheinhall: Au lendemain de la fin des combats de la seconde guerre mondiale l'armée américaine remet aux Français des prisonniers français qui combattaient sous l'uniforme allemand. Le Géneral LeClerc leur demande comment ils ont pu combattre sous un uniforme étranger. Ce à quoi un des prisonniers rétorque que le général porte lui-même un uniforme américain. Le général ordonne qu'on le débarasse de ces prisonniers. Les hommes sont alignés dans un fossé et exécutés d'une balle dans la nuque puis enterré dans une fosse commune. Le crime de guerre est plus qu'avéré, pourtant aucune poursuite contre le général. Il sera nommé à la dignité de Maréchal. Cette affaire est emblématique msi elle n'a probablement rien d'exceptionnelle.

2005: Cote.d-Ivoire: Des soldats français ramènent un milicien ivoirien blessé dans leur blindé. Leur supérieur transmet les mots du général Poncet: Ce n'est pas grave s'il n'arrive pas à destination. "Vous m'avez compris." L'homme est étranglé. Les soldats finiront devant un tribunal, seuls responsables. Le général viendra en simple témoin, pas inquiété par la Justice. L'honneur de l'Armée ne doit pas être atteint. Les subalternes recevront des peines avec sursis.
Le Général Trinquand exprimait son désarroi en déclarant ne pas comprendre comment des soldats assurant de manière exemplaire la sécurité en France pouvaient commettre de tels actes en Afrique. L'Armée Française n'est pas constitutée de criminels, mais il y a beaucoup trop de cas pour qu'il puisse s'agir uniquement de cas individuels sans rapport les uns avec les autres. De toute évidence que les individus ne sont pas seuls en cause. Les individus sont bien sûr totalement responsables de leurs actes mais l'attitude des Institutions en font des co-responsables voir des complices.

Les viols de guerre sont considérés comme étant le fait de milices, d'armées de pays en déliquescence, de barbares. Un pays civilisé comme la France échapperait à cela. Si des crimes ont été commis, ils ne serraient que le fait d'individus. Est-ce vraiment la réalité? Pendant la seconde guerre mondiale les armées allemandes ont commis bien des crimes mais en Europe de l'Ouest elles ne se sont pas livrées à de telles exactions de manière systématique. On admet que les armées soviétiques ont commis de nombreux viols en 1945 en Allemagne. Obligées par leur commandement de se ravitailler avec les ressources trouvées au cours de leur progression vers l'Allemagne, pillages et viols faisaient partis du prix à faire piller à l'ennemi, populations civiles comprises. Les exactions ont duré quelques temps après la fin de la guerre puis le commandement militaire y mit fin pour rétablir l'ordre. Par contre Il est toujours tabou d'évoquer les viols commis par l'Armée Française en Italie et en Allemagne en 1944 et 1945. Ils se sont fait au vu et au su du commadement. Le plus grave est peut-être que personne ne veut encore reconnaître leur caractère criminel. En quelque sorte on considérait que les crimes de l'Allemagne Nazie étaient trop grands pour que les populations civiles bénéficient de leurs droits fondamentaux.

Les durs conditions économiques de l'occupation et les longues années de détention des prisonniers de guerre ont permis aux Forces Françaises de continuer de considérer les femmes allemandes comme faisant partie du "butin de guerre". Des décennies après ce discours était intériorisé, de l'ordre de l'inconscient, mais ancré dans les mentalités, dans le sentiment anti-allemand qui a longtemps perduré en France. Ce n'était plus des crimes mais un discours particulièrement humiliant.

Dans le cas des affaires qui sont actuellement évoquées en Afrique beaucoup d'accusations sont difficiles à prouver, certaines ne sont pas fondées, quelques unes feront peut être l'objet de procès. Les individus seront poursuivis mais pas l'Institution. Pourtant l'Armée et la société toute entière mériteraient d'en répondre selon leur degré de responsabilité ou d'implication.

Le silence des institutions participe d'une attitude post-coloniale à l'égard des pays africains qui consiste à considérer que ces pays seraient soumis à des maux endémiques inévitables conséquence de leur indépendance et qu'à ce titre leurs populations seraient dans une situation de non-droit, que les droits fondamentaux humains ne leur s'appliqueraient pas. Les climats de guerre, la déliquescence de l'Etat, la corruption généralisée sont propices à développer un sentiment d'impunité favorisant les transgressions au cours des opérations militaires. Dans le cas d'une armée régulière l'attitude de la hiérarchie est également une condition nécessaire, que cela soit de manière explicite dans le cas de propagande ou de manière implicite quand il révèle des déviances inconscientes d'une société. La déficience de la discipline au sein des armées modernes s'explique entre autre par sa modernisation, l'emploi de matériels sophistiqués qui amène à recruter des personnels plus autonomes. D'un autre coté les difficultés de recrutement conduisent les armées à être moins regardante sur la valeur morale des personnels. Enfin l'état moral du pays est tout aussi important et les déclarations des dirigeants et hommes politiques jouant des peurs et de la confusion à des fins électoralistes sur le long terme ont une influence indéniable.

La guerre et la désintégration de l'Etat dans les pays en crise n'abolit pas pour autant les droits des populations. C'est ce message éthique que les sociétés et les institutions doivent promouvoir. Quel que soit l'ampleur des drames un crime reste un crime, un individu un individu. Ensuite seulement le criminel pourra être traité comme criminel. Ce qui se dit des victimes civiles de guerre a un caractère universel. On peut parler de la même façon des centaines de milliers de réfugiés qui actuellement essaient de gagner l'Europe. Tout discours sur les solutions à apporter, les difficultés de l'Europe à faire face à cette crise, seront pas entendu et n'auront aucune valeur si n'est pas reconnu l'humanité des réfugiés. Ce n'est pas un début de solution mais c'est certainement l'ultime digue morale qui peut empêcher les sociétés comme les individus de verser dans la Barbarie.

A l'heure où la communauté internationale peine à convaincre de l'impartialité de la Cour Pénale Internationale les responsables gouvernementaux et militaires doivent prendre leur part de responsabilité. C'est une question de crédibilité. Chercher à évacuer le problème, échapper au scandale ne fera que nourrir les suspicions et un sentiment d'humiliation des populations victimes. Il ne faut pas sousestimer la menace. Des manipulations ou de simples rumeurs pourraient menacer à l'avenir d'allumer des incendies incontrôlables.



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