Ils se lèvent avant l'aube. Ils travaillent sous un soleil de plomb. Ils prient pour la pluie et tremblent à chaque annonce de sécheresse. Les paysans de la province du Salamat portent sur leurs épaules une terre généreuse, mais aussi, depuis des mois ou des années, le poids écrasant d'une dette qu'ils n'arrivent jamais vraiment à rembourser. Derrière leurs silences se cache une réalité brutale : l'usure. Cette vieille pratique prédatrice ronge les campagnes de la province comme un termite.
Un terroir aux promesses immenses, des paysans aux mains vides
La province du Salamat est une terre arrosée par le fleuve Bahr-Azoum, elle recèle des potentialités agro-sylvo-pastorales et halieutiques parmi les plus riches du Tchad. Ses plaines limoneuses sont favorables à la culture du mil, du sorgho, du sésame, du riz, du maïs etc. Ses eaux poissonneuses font vivre des générations de pêcheurs autour d'Am-Timan, des villages riverains et même des zones lointaines.
Pourtant, à chaque saison des pluies, le même scénario douloureux se répète. Le paysan qui doit semer et protéger sa récolte n'a souvent pas un centime en poche pour s'offrir les intrants indispensables. Face à ce désarroi, il n'a qu'une seule option, celle d'emprunter. Et emprunter, dans ce cas de figure, c'est souvent signer un pacte avec le diable.
La mécanique impitoyable de l'usure
Le principe est aussi simple que dévastateur. Un commerçant ou un particulier accepte de fournir au paysan un montant pour acquérir ses intrants. Mais pas à n'importe quel prix. Prenons un exemple concret : trois sachets d'herbicide, dont la valeur réelle est de 3 500 FCFA, sont cédés à crédit pour la valeur d'un sac de mil.
La majoration paraît modeste. Mais la véritable morsure de l'usure se manifeste au moment de la récolte. Car le remboursement ne se fait pas en argent. Il se fait en nature. Et cette conversion, le créancier la fixe lui-même, au moment de soudure, quand les producteurs sont dépourvus de tout moyen. Ce sac de mil, pendant la période de récolte, peut valoir bien plus que les intrants consentis, parfois vendu entre 15 ou 20 000 FCFA, voire plus, mais il sera exigé quoi qu'il arrive. Certains empruntent plusieurs dizaines de sacs.
Les visages de la dette
Un agriculteur des environs d'Am-Timan résume la situation avec une simplicité touchante : « Avant même que ma récolte soit dans le grenier, elle appartient déjà à quelqu'un d'autre. Je travaille pour rembourser, et l'année suivante je recommence à emprunter. »
Cette phrase résume le sort de milliers de familles dans la province. Chaque mauvaise récolte aggrave la situation. Chaque baisse des prix du mil béréberé (comme celle observée dramatiquement en 2026) alourdit encore le poids des remboursements. Les femmes sont souvent les premières victimes invisibles de ce système. Ce sont elles qui rationnent les repas, gèrent la pénurie et voient leurs enfants quitter l'école faute de moyens.
Les maux de l'usure, un poison à effets multiples
L'usure n'est pas seulement une injustice économique. Elle est un frein au développement de toute la province. Sur le plan économique, elle détourne une part importante de la valeur produite par les paysans vers une minorité de créanciers qui ne participent pas à la production. Sur le plan social, la dette crée des rapports de domination au sein des communautés : des terres sont parfois cédées faute de pouvoir rembourser. Sur le plan alimentaire, l'obligation de rembourser en nature juste après la récolte prive les familles d'une partie de leurs stocks céréaliers, certains ménages entrent en soudure dès le mois de mars. Sur le plan psychologique enfin, l'enfermement dans un cycle de dettes génère stress, résignation et sentiment d'abandon.
Pourquoi ce phénomène persiste-t-il ?
La désorganisation des filières agricoles est au cœur du problème. L'absence de coopératives solides et de structures de commercialisation organisées laisse les paysans seuls face aux acheteurs et aux créanciers, sans aucun mécanisme de prix minimum garanti pour les céréales locales.
Comment lutter contre cette pratique néfaste ?
La lutte contre l'usure nécessite une réponse globale et coordonnée. Les groupements de producteurs, lorsqu'ils sont bien structurés, permettent l'achat groupé d'intrants à prix réduits et donnent aux paysans un pouvoir de négociation collectif. Leur structuration dans le Salamat doit devenir une priorité des services agricoles provinciaux. Par ailleurs, les autorités administratives et judiciaires doivent être outillées pour sanctionner ces pratiques, et des campagnes de sensibilisation menées auprès des populations sur leurs droits économiques.
Enfin, dans une province à forte tradition islamique, les oulémas et notables locaux ont une autorité morale considérable pour condamner publiquement l'usure et promouvoir des alternatives de financement solidaires.
Rendre justice à ceux qui nourrissent les autres
Le paradoxe du Salamat est là, entier et criant : une province dotée de ressources naturelles suffisantes pour nourrir le Tchad et au-delà, et des hommes et des femmes qui peinent à nourrir leurs propres enfants après des mois de labeur. L'usure n'est pas une simple pratique commerciale. C'est un système d'exploitation qui prospère sur la misère et l'absence d'alternatives. Ces paysans méritent mieux que des dettes à perpétuité. Ils méritent des politiques agricoles à la hauteur de leur peine et de leur dignité.
Un terroir aux promesses immenses, des paysans aux mains vides
La province du Salamat est une terre arrosée par le fleuve Bahr-Azoum, elle recèle des potentialités agro-sylvo-pastorales et halieutiques parmi les plus riches du Tchad. Ses plaines limoneuses sont favorables à la culture du mil, du sorgho, du sésame, du riz, du maïs etc. Ses eaux poissonneuses font vivre des générations de pêcheurs autour d'Am-Timan, des villages riverains et même des zones lointaines.
Pourtant, à chaque saison des pluies, le même scénario douloureux se répète. Le paysan qui doit semer et protéger sa récolte n'a souvent pas un centime en poche pour s'offrir les intrants indispensables. Face à ce désarroi, il n'a qu'une seule option, celle d'emprunter. Et emprunter, dans ce cas de figure, c'est souvent signer un pacte avec le diable.
La mécanique impitoyable de l'usure
Le principe est aussi simple que dévastateur. Un commerçant ou un particulier accepte de fournir au paysan un montant pour acquérir ses intrants. Mais pas à n'importe quel prix. Prenons un exemple concret : trois sachets d'herbicide, dont la valeur réelle est de 3 500 FCFA, sont cédés à crédit pour la valeur d'un sac de mil.
La majoration paraît modeste. Mais la véritable morsure de l'usure se manifeste au moment de la récolte. Car le remboursement ne se fait pas en argent. Il se fait en nature. Et cette conversion, le créancier la fixe lui-même, au moment de soudure, quand les producteurs sont dépourvus de tout moyen. Ce sac de mil, pendant la période de récolte, peut valoir bien plus que les intrants consentis, parfois vendu entre 15 ou 20 000 FCFA, voire plus, mais il sera exigé quoi qu'il arrive. Certains empruntent plusieurs dizaines de sacs.
Les visages de la dette
Un agriculteur des environs d'Am-Timan résume la situation avec une simplicité touchante : « Avant même que ma récolte soit dans le grenier, elle appartient déjà à quelqu'un d'autre. Je travaille pour rembourser, et l'année suivante je recommence à emprunter. »
Cette phrase résume le sort de milliers de familles dans la province. Chaque mauvaise récolte aggrave la situation. Chaque baisse des prix du mil béréberé (comme celle observée dramatiquement en 2026) alourdit encore le poids des remboursements. Les femmes sont souvent les premières victimes invisibles de ce système. Ce sont elles qui rationnent les repas, gèrent la pénurie et voient leurs enfants quitter l'école faute de moyens.
Les maux de l'usure, un poison à effets multiples
L'usure n'est pas seulement une injustice économique. Elle est un frein au développement de toute la province. Sur le plan économique, elle détourne une part importante de la valeur produite par les paysans vers une minorité de créanciers qui ne participent pas à la production. Sur le plan social, la dette crée des rapports de domination au sein des communautés : des terres sont parfois cédées faute de pouvoir rembourser. Sur le plan alimentaire, l'obligation de rembourser en nature juste après la récolte prive les familles d'une partie de leurs stocks céréaliers, certains ménages entrent en soudure dès le mois de mars. Sur le plan psychologique enfin, l'enfermement dans un cycle de dettes génère stress, résignation et sentiment d'abandon.
Pourquoi ce phénomène persiste-t-il ?
La désorganisation des filières agricoles est au cœur du problème. L'absence de coopératives solides et de structures de commercialisation organisées laisse les paysans seuls face aux acheteurs et aux créanciers, sans aucun mécanisme de prix minimum garanti pour les céréales locales.
Comment lutter contre cette pratique néfaste ?
La lutte contre l'usure nécessite une réponse globale et coordonnée. Les groupements de producteurs, lorsqu'ils sont bien structurés, permettent l'achat groupé d'intrants à prix réduits et donnent aux paysans un pouvoir de négociation collectif. Leur structuration dans le Salamat doit devenir une priorité des services agricoles provinciaux. Par ailleurs, les autorités administratives et judiciaires doivent être outillées pour sanctionner ces pratiques, et des campagnes de sensibilisation menées auprès des populations sur leurs droits économiques.
Enfin, dans une province à forte tradition islamique, les oulémas et notables locaux ont une autorité morale considérable pour condamner publiquement l'usure et promouvoir des alternatives de financement solidaires.
Rendre justice à ceux qui nourrissent les autres
Le paradoxe du Salamat est là, entier et criant : une province dotée de ressources naturelles suffisantes pour nourrir le Tchad et au-delà, et des hommes et des femmes qui peinent à nourrir leurs propres enfants après des mois de labeur. L'usure n'est pas une simple pratique commerciale. C'est un système d'exploitation qui prospère sur la misère et l'absence d'alternatives. Ces paysans méritent mieux que des dettes à perpétuité. Ils méritent des politiques agricoles à la hauteur de leur peine et de leur dignité.
Menu
Tchad : l'usure dans le Salamat, quand la dette dévore la récolte avant même la moisson








