Image

À 13 ans, elles veulent déjà "des formes" : le marché clandestin des injections qui inquiète au Tchad

Au Tchad, des adolescentes de 13 à 15 ans recourent à des injections clandestines pour modifier leur corps, suscitant des inquiétudes sanitaires et sociales.

Partager
À 13 ans, elles veulent déjà "des formes" : le marché clandestin des injections qui inquiète au Tchad
Illustration © Pixabay

Par Gloria Ronel

N'Djamena – Elle n'a que 14 ans. Dans une chambre discrète d'un quartier populaire de la capitale, une seringue est préparée. On lui promet des fesses plus rondes, une poitrine plus généreuse et une silhouette jugée plus attirante. Elle ignore pourtant la nature exacte du produit qui lui est injecté.

Cette scène ne figure dans aucune statistique officielle. Pourtant, selon des témoignages recueillis auprès d'habitants, de professionnels de santé et d'acteurs communautaires, des injections présentées comme capables d'augmenter le volume des fesses ou des seins sont proposées à certaines adolescentes tchadiennes âgées de 13 à 15 ans.

À ce jour, aucune étude nationale ne permet d'en mesurer l'ampleur. Mais les signalements recueillis sur le terrain soulèvent suffisamment d'interrogations pour susciter des inquiétudes en matière de santé publique.

Le corps des adolescentes, cible d'un commerce informel

Le phénomène s'inscrirait dans un contexte où les réseaux sociaux occupent une place croissante dans la construction de l'image corporelle des jeunes. Vidéos TikTok, photos Instagram ou publications WhatsApp diffusent des modèles de beauté valorisant des silhouettes très sculptées.

À cela s'ajoutent parfois les remarques de l'entourage : "Tu es trop maigre", "On dirait une enfant" ou encore "Les garçons préfèrent les filles avec des formes". Répétés au quotidien, ces discours fragilisent l'estime de soi de certaines adolescentes.

"Je voulais juste ressembler aux autres. Au collège, des filles parlaient de ces injections en disant que les résultats arrivaient rapidement. Personne ne m'a expliqué les risques", raconte Fatimé Mahamat, 14 ans, habitante du quartier Madjafa.

Son témoignage illustre une réalité souvent évoquée par les professionnels de santé : en l'absence d'informations fiables, les conseils circulant entre adolescentes ou sur les réseaux sociaux peuvent prendre le pas sur les recommandations médicales.

Selon plusieurs témoignages recueillis, certains produits seraient proposés sans étiquette, sans notice et sans prescription, puis administrés dans des lieux privés par des personnes dont les qualifications restent inconnues.

Des risques sanitaires importants

Les médecins mettent en garde contre les injections destinées à modifier les formes du corps lorsqu'elles sont pratiquées en dehors d'un cadre médical. Les complications possibles comprennent notamment : des infections graves ; des abcès ; des réactions allergiques sévères ; des lésions des tissus ; la migration du produit dans l'organisme ; des déformations permanentes et des complications pouvant nécessiter une intervention chirurgicale.

L'Organisation mondiale de la Santé rappelle par ailleurs que toute injection réalisée dans des conditions non sécurisées augmente le risque d'infections et d'autres complications évitables. Chez les adolescents, dont le développement physique est encore en cours, les interventions non médicalement justifiées peuvent présenter des risques supplémentaires.

Pourquoi des adolescentes souhaitent-elles modifier leur corps si tôt ?

Pour les spécialistes de la santé, cette question dépasse largement le seul domaine médical. Cependant, plusieurs facteurs peuvent intervenir : l'influence des standards de beauté diffusés sur les réseaux sociaux ; la pression exercée par les pairs ; la sexualisation précoce de l'image des adolescentes ; le manque d'éducation à la santé et à la puberté ; l'absence de dialogue au sein de certaines familles et la circulation de produits vendus hors des circuits réglementés.

Dans ce contexte, certaines jeunes filles peuvent finir par associer leur valeur personnelle à leur apparence physique.

Un commerce difficile à mesurer

Derrière ces pratiques se trouveraient des vendeurs informels, des intermédiaires et parfois des personnes se présentant comme spécialistes sans disposer de qualification reconnue.

Faute de données officielles, il est aujourd'hui impossible d'évaluer précisément l'étendue de ce commerce clandestin. Mais, cette absence de statistiques ne signifie toutefois pas nécessairement que le phénomène est inexistant ; elle met également en évidence un manque de surveillance, de signalement et de recherche.

Les recommandations des spécialistes

Les experts en santé publique rappellent que l'adolescence constitue une période de développement physique et psychologique particulièrement sensible. Toute intervention destinée à modifier le corps devrait s'appuyer sur une information scientifique fiable, un avis médical lorsque cela est nécessaire et une protection renforcée des mineurs. Les organisations internationales recommandent également d'améliorer l'accès des adolescents à une éducation à la santé et à des services adaptés à leur âge.

Une alerte qui appelle des réponses

À ce jour, aucune étude nationale ne permet de déterminer combien d'adolescentes tchadiennes ont recours à ces injections. Cette absence de données ne devrait toutefois pas empêcher la mise en place d'enquêtes, de recherches et d'actions de prévention. Chaque adolescente exposée à un produit dont elle ignore la composition rappelle l'importance de renforcer l'information, le contrôle sanitaire et la protection des mineurs.

Au-delà des chiffres, la question demeure : Comment protéger les jeunes filles face à des pratiques potentiellement dangereuses, dans un contexte où les pressions liées à l'apparence semblent gagner en intensité ? Répondre à cette interrogation suppose une mobilisation coordonnée des autorités, des professionnels de santé, des éducateurs, des familles, des chercheurs et des médias afin d’éviter le pire.

Que doivent faire les responsables des adolescentes ?

Protéger les jeunes filles face à des pratiques potentiellement dangereuses exige une réponse coordonnée qui dépasse le seul cadre médical. Les spécialistes de santé publique estiment que la prévention doit associer les familles, les établissements scolaires, les professionnels de santé, les autorités publiques, les médias et les plateformes numériques.

Au sein des familles, le dialogue autour de la puberté, de l'estime de soi et de l'image corporelle constitue un premier levier de protection. Les adolescentes ont besoin d'espaces où elles peuvent exprimer leurs inquiétudes sans crainte d'être jugées et obtenir des informations fiables sur les transformations normales de leur corps.

Les écoles ont également un rôle essentiel à jouer en renforçant l'éducation à la santé, à la puberté et à l'esprit critique face aux contenus diffusés sur les réseaux sociaux. Sensibiliser les élèves aux risques des produits injectables non réglementés et aux techniques de manipulation utilisées dans certaines publicités ou promotions peut contribuer à prévenir les comportements à risque.

Les autorités sanitaires sont appelées à intensifier la surveillance du marché des produits injectables, à lutter contre leur vente illégale, à identifier les personnes qui pratiquent des injections sans qualification reconnue et à renforcer les inspections des structures non autorisées. Elles peuvent également développer des campagnes nationales d'information destinées aux adolescents, aux parents et aux éducateurs.

Les professionnels de santé ont, eux aussi, un rôle déterminant. En proposant des consultations adaptées aux adolescents et en répondant à leurs interrogations sur le développement du corps, ils peuvent limiter le recours aux conseils non scientifiques qui circulent sur les réseaux sociaux ou dans l'entourage.

Les médias et les créateurs de contenus peuvent contribuer à promouvoir une représentation plus diversifiée et plus réaliste des corps, tout en relayant des informations fondées sur des données scientifiques plutôt que sur des standards de beauté irréalistes.

Enfin, il demeure indispensable de mieux documenter le phénomène. La réalisation d'études nationales, le renforcement de la collecte de données et l'appui à la recherche permettraient de mesurer l'ampleur réelle de ces pratiques et d'orienter des politiques publiques adaptées.

Protéger les adolescentes ne consiste pas seulement à empêcher l'accès à des produits dangereux. Il s'agit aussi de créer un environnement où elles disposent d'une information fiable, bénéficient d'un accompagnement bienveillant et grandissent avec la conviction que leur valeur ne se résume ni à leur apparence physique ni aux standards de beauté imposés par leur entourage ou les réseaux sociaux.