Coupures d'électricité : le quotidien rythmés par la chaleur et les discussions de rue à N'Djamena
À N'Djaména, les coupures d'électricité bouleversent le quotidien mais transforment les rues en espaces de discussion et de solidarité improvisée entre voisins.
Par Achta Mahamat
À N'Djamena, une coupure d'électricité ne signifie pas seulement l'arrêt des ventilateurs, des climatiseurs ou de la télévision. Dans certains quartiers, elle marque aussi le début d'un autre programme : les voisins sortent, les discussions commencent et chacun devient, le temps de quelques heures, spécialiste de l'électricité, de la chaleur et des solutions pour redresser le pays.
Il est 20 heures. Les ventilateurs s'arrêtent. Les télévisions s'éteignent. Les chargeurs cessent de fonctionner. En quelques secondes, le silence des appareils électriques laisse place aux voix des habitants.
« Encore ? » lance quelqu'un dans la rue. Cette simple question suffit parfois à réunir plusieurs voisins devant les maisons.
« On sait déjà qui va se plaindre en premier »
Pour Mahamat, 27 ans, les coupures d'électricité ont presque leur propre scénario. « Dès que le courant part, chacun regarde son voisin. Il y en a un qui dit : “C’est chez vous aussi ?” Alors que tout le monde sait déjà que le courant est parti », raconte-t-il en riant.
Selon lui, certains habitants ont même développé une véritable technique. « Il y en a qui sortent directement avec leur chaise. Ils savent que la soirée va être longue », plaisante-t-il.
Le quartier se transforme en conseil de sages
Lorsque la coupure se prolonge, les discussions prennent une autre tournure.
Amina, 24 ans, raconte que c'est souvent à ce moment que les habitants abordent toutes sortes de sujets.
« On commence par parler du courant. Après cinq minutes, quelqu'un parle du prix des produits au marché. Ensuite, ça passe à la politique, au travail, au mariage… À la fin, chacun a une solution pour résoudre tous les problèmes du pays », explique-t-elle.
Pour elle, c'est devenu une scène presque habituelle. « Sans électricité, tout le monde devient expert en énergie, en économie et même en politique », ajoute-t-elle avec humour.
Le téléphone, une priorité absolue
Mais la coupure d'électricité rappelle surtout l'importance centrale du téléphone portable dans le quotidien. « La première chose que je fais, c'est vérifier la batterie de mon téléphone », avoue Mariam, 22 ans.
Elle explique que certains commencent immédiatement à chercher un chargeur disponible.
« Si tu as 10 % de batterie, tu commences à réfléchir comme si tu étais en situation d'urgence. Tu désactives les données mobiles, tu fermes toutes les applications et tu pries pour que le courant revienne », raconte-t-elle.
Les ventilateurs, ces objets de luxe
La chaleur constitue une autre difficulté majeure.
Pour Abdou, 30 ans, c'est souvent le moment où les habitants mesurent réellement l'importance du ventilateur. « Quand le courant est là, on ne remarque même pas le ventilateur. Mais dès qu'il s'arrête, tu comprends qu'il était ton meilleur ami », dit-il.
Certains habitants préfèrent alors passer la soirée dehors. « À l'intérieur, il fait trop chaud. Tout le monde sort devant la maison. Même ceux qui ne se saluent jamais commencent à discuter », observe-t-il.
Une solidarité de voisinage inattendue
Paradoxalement, ces moments peuvent aussi favoriser les échanges entre habitants. « Il y a des voisins avec qui tu ne parles presque jamais. Mais dès qu'il y a une coupure, vous vous retrouvez dehors et vous discutez pendant deux heures », témoigne Amina.
Elle estime que ces moments montrent également que les liens de voisinage restent essentiels.
« On se plaint tous du courant, donc au moins on a un sujet commun », dit-elle en souriant.
« Le courant revient toujours quand tu t'endors »
Et comme dans toute coupure prolongée, l'attente devient parfois plus difficile que l'interruption elle-même.
« Le plus énervant, c'est quand tu attends le courant pendant deux heures. Tu finis par t'allonger. Et exactement au moment où tu commences à dormir, les ventilateurs se remettent à tourner », raconte Mariam.
Une situation qui fait sourire autant qu'elle agace. Car après quelques heures sans électricité, chacun finit par espérer une seule chose : entendre le bruit des ventilateurs redémarrer.
Entre humour et réalité
Au-delà des plaisanteries, les coupures d'électricité perturbent profondément le quotidien de nombreux habitants. Elles compliquent les activités professionnelles, la conservation de certains aliments, les études et l'utilisation des appareils électroniques.
Mais dans les quartiers, les habitants ont développé leur propre manière de faire face à ces désagréments : sortir les chaises, chercher de l'air frais, surveiller la batterie du téléphone et, surtout, discuter.
Ainsi, lorsqu'une coupure survient, le courant disparaît, mais les conversations, elles, s'allument.