Eau potable : pourquoi tant de ménages à N'Djamena dépendent encore des revendeurs ?
À N'Djamena, la forte croissance démographique et le retard des infrastructures laissent de nombreux quartiers dépendant des revendeurs d'eau, posant un défi majeur d'accès et de sécurité sanitaire.
Par Barra Lutter
L’eau potable reste une denrée que tous les ménages ne peuvent pas obtenir directement au robinet. Dans plusieurs quartiers, les bidons passent encore de main en main, les charrettes des revendeurs sillonnent les rues et les habitants attendent leur tour devant les points d’eau. Une scène devenue banale dans une capitale en pleine croissance, mais qui pose une question essentielle : pourquoi l’accès à l’eau potable demeure-t-il encore aussi inégal ?
Un robinet, un privilège ?
Dans certaines concessions, le geste est simple : ouvrir le robinet, remplir un seau et poursuivre sa journée. Dans d’autres, l’eau commence par une course. Il faut trouver un revendeur, négocier le prix, transporter les bidons et parfois attendre plusieurs heures. Pour les ménages qui vivent dans les quartiers insuffisamment desservis, cette routine est devenue presque normale.
Le paradoxe est là. L’eau est indispensable à la vie, mais son accès dépend encore fortement du lieu où l’on habite et du revenu dont on dispose.
Une étude de la Banque africaine de développement avait déjà souligné la faible couverture du réseau d’eau de N’Djamena et le recours aux vendeurs comme solution alternative. Depuis, la capitale a grandi, mais les besoins aussi.
Une capitale qui court derrière sa croissance
N’Djamena n’est plus la ville de 2009 et ses 951 000 habitants. Elle est désormais estimée à plus de 2 millions d’habitants. La population augmente, les quartiers s’étendent et de nouvelles zones d’habitation apparaissent presque chaque année. Le problème est que les infrastructures ne suivent pas toujours le même rythme.
La Société tchadienne des eaux a engagé des extensions de réseau et des travaux destinés à améliorer la desserte de la capitale. Mais entre les quartiers centraux relativement bien équipés et certaines périphéries, l’écart reste visible.
Pour les habitants éloignés du réseau, le revendeur devient alors le dernier maillon d’une chaîne qui devrait normalement s’arrêter au robinet.
Les plus pauvres paient-ils l’eau plus cher ?
C’est l’une des grandes contradictions de la situation. Un ménage raccordé au réseau peut disposer d’un approvisionnement direct. Celui qui ne l’est pas doit acheter de petites quantités auprès de vendeurs, parfois plusieurs fois par semaine.
À la dépense de l’eau s’ajoutent celles du transport et du stockage. Plus la distance est grande, plus la facture peut grimper.
L’eau devient ainsi une dépense quotidienne qui pèse davantage sur les ménages déjà modestes.
Et lorsque l’approvisionnement se fait attendre, les habitants n’ont guère le choix : ils paient.
Le danger derrière les bidons
À cette dépendance économique s’ajoute une question sanitaire. Tous les points de vente et toutes les sources ne présentent pas nécessairement les mêmes garanties de qualité.
Dans une ville confrontée régulièrement aux risques d’épidémies hydriques, la qualité de l’eau ne peut pas être considérée comme un détail.
L’accès à l’eau potable ne signifie pas seulement avoir de l’eau. Il faut une eau disponible, accessible et sûre.
La multiplication des revendeurs répond à une urgence sociale, mais elle ne peut pas constituer une politique publique.
Le défi pour les autorités est désormais d’aller plus vite que l’expansion de la ville.
Il faut étendre les canalisations vers les nouveaux quartiers, multiplier les points de distribution, sécuriser les installations et faciliter les branchements pour les ménages modestes.
Il faut surtout anticiper. Construire un quartier sans prévoir son accès à l’eau revient à fabriquer aujourd’hui les pénuries de demain.
D’autres capitales africaines ont compris que l’eau devait être pensée avec l’urbanisation, le logement, l’assainissement et les transports. N’Djamena ne peut plus traiter ces questions séparément.
Quand l’eau devient un business
Le revendeur d’eau n’est finalement que le symptôme d’un problème plus vaste. Il répond à un besoin que le réseau public ne couvre pas suffisamment. Il rend service à des milliers d’habitants, mais son existence rappelle aussi que l’eau potable reste loin d’être un service universel.
Dans une capitale qui ambitionne de se moderniser, l’image des bidons transportés sur des charrettes devrait interpeller.
Car une ville moderne ne se mesure pas uniquement à ses avenues, ses bâtiments ou ses monuments. Elle se mesure aussi à la capacité de ses habitants à ouvrir un robinet et à obtenir de l’eau potable.
À N’Djamena, le véritable progrès commencera peut-être le jour où le vendeur d’eau ne sera plus indispensable. Parce qu’une capitale où l’on doit acheter son eau au quotidien n’a pas encore réglé l’essentiel.