Forum international de Dakar : le continent africain entre crises et volonté d'émancipation
Dakar, 20-21 avril 2026 — Le Centre International de Conférences Abdou Diouf (CICAD) de Diamniadio a accueilli cette semaine la dixième édition du Forum International de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique, sous le thème « L'Afrique face aux défis de stabilité, d'intégration et de souveraineté : quelles solutions durables ? ». Un anniversaire symbolique, celui du jubilé d'étain, qui intervient dans un contexte continental particulièrement tendu.
Une ouverture au sommet
C'est le Président sénégalais Bassirou Diomaye Diakhar Faye qui a procédé le 20 avril à l'ouverture officielle, entouré de deux invités d'honneur : Julius Maada Bio, Président de la Sierra Leone et Président en exercice de la CEDEAO, et Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, Président de la République Islamique de Mauritanie. La présence de ces deux dirigeants — l'un incarnant une organisation régionale en crise, l'autre représentant un État riverain directement exposé aux retombées du chaos sahélien — n'avait rien d'anecdotique. Elle résumait à elle seule les tensions structurelles que le Forum entendait dissiper.
Dans son allocution, le Chef de l'État sénégalais a posé une exigence ferme : que l'Afrique cesse de déléguer sa sécurité, sa gouvernance économique et son avenir démographique à des acteurs extérieurs. « Que cette édition soit celle de la maturité et du passage à l'acte », a-t-il lancé, appelant le continent à gouverner souverainement ses ressources, à opérationnaliser ses propres forces de sécurité et à investir dans sa jeunesse comme premier rempart contre la radicalisation. Dans son éditorial préparatoire, il avait déjà prévenu que face à la recrudescence des crises, « la seule force militaire ne suffit plus » et qu'il fallait « placer la sécurité humaine au cœur des politiques publiques ».
Dix ans de dialogue, une urgence décuplée
Né en décembre 2014 d'un engagement conjoint des chefs d'État africains et français, le Forum de Dakar s'est imposé au fil des années comme un espace de réflexion stratégique singulier. Sa force tient à son caractère informel, qui favorise des échanges libres entre décideurs, militaires, universitaires et représentants de la société civile venus des quatre coins du monde. Son influence est tangible : la création de l'École Nationale de Cybersécurité à vocation régionale est directement issue d'une recommandation de la quatrième édition en 2017.
Dix ans plus tard, les défis ont non seulement persisté mais se sont complexifiés. Le continent africain, fort de 1,3 milliard d'habitants dont plus de 400 millions de jeunes entre 15 et 35 ans, concentre à la fois d'immenses potentialités et des vulnérabilités structurelles aggravées par les dérèglements climatiques, la fracture numérique et l'effritement des architectures de sécurité collective.
Les grandes questions au cœur des débats
Le programme de cette 10e édition s'est articulé autour de deux plénières et six ateliers couvrant un spectre large, de la souveraineté numérique à l'expansion du terrorisme sahélien, en passant par la gouvernance des ressources naturelles et le rôle des industries de défense. Chaque session reflétait une réalité continentale précise.
La souveraineté numérique et technologique a occupé une place centrale. Le paysage numérique africain reste largement dominé par des acteurs étrangers, et le continent n'exerce généralement pas de contrôle direct sur les flux massifs de données qui transitent par d'autres continents. Dans un monde où l'intelligence artificielle redessine les rapports de force sécuritaires, ce retard constitue une vulnérabilité de premier ordre.
La question des ressources naturelles, elle, a cristallisé les tensions géopolitiques les plus vives. L'Afrique détient des réserves considérables en minéraux stratégiques — cobalt, lithium, uranium, coltan — mais peine à en maîtriser l'exploitation et la valorisation locale, du fait de la dépendance chronique à l'investissement étranger et de l'absence d'un écosystème financier et assurantiel africain autonome.
Sur le terrain politique, la prolifération des coups d'État depuis 2020 — au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Gabon et ailleurs — a imposé une réflexion de fond sur la légitimité des États en transition, les exigences de gouvernance constitutionnelle et les effets déstabilisateurs sur l'intégration régionale. La création de l'Alliance des États du Sahel (AES) et la fragilisation consécutive de la CEDEAO incarnent cette contradiction entre aspiration souverainiste et nécessité de coopération collective.
Enfin, l'expansion du jihadisme du Sahel central vers les États côtiers a dominé une session entière. Selon l'indice mondial du terrorisme 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger figurent parmi les dix pays les plus touchés au monde. Les pays du Golfe de Guinée — Bénin, Togo, Côte d'Ivoire — subissent déjà des attaques sporadiques, et la stratégie d'encerclement de Bamako fait peser une pression croissante sur des États comme le Sénégal, la Mauritanie ou la Guinée.
La voix de l'expertise : le CEDPE en première ligne
Parmi les intervenants notables de cette édition, le Dr. Ahmat Yacoub Dabio, Président du Centre d'Études pour le Développement et la Prévention de l'Extrémisme (CEDPE), a été convié à deux interventions distinctes au cours du Forum. Sa présence à plusieurs sessions illustre la place croissante accordée aux acteurs spécialisés dans la compréhension des dynamiques d'extrémisme violent, notamment au Sahel central. Le CEDPE, dont les travaux portent sur les ressorts profonds de la radicalisation et les leviers de prévention, apporte une perspective essentielle à des débats qui risqueraient autrement de se cantonner aux seules réponses militaires.
Cette valorisation de l'expertise africaine en matière de déradicalisation et de prévention s'inscrit précisément dans la ligne défendue par le Président Faye : convaincre que les solutions aux problèmes africains ne viendront pas de l'extérieur, mais d'une mobilisation des savoirs et des capacités endogènes du continent.
Vers des réponses concrètes
Le Forum ne se veut pas un espace de résolutions contraignantes. Son ambition est plus humble et peut-être plus efficace : dégager des pistes de solutions novatrices, éclairer les choix des décideurs, et créer les conditions d'une coopération renouvelée. Les produits attendus de cette 10e édition incluent la publication des actes, un rapport de recommandations, des notes d'orientation et la création d'une plateforme internationale d'échanges sur ces questions.
La cérémonie de clôture du 21 avril, suivie d'une conférence de presse, marquera l'aboutissement de deux journées denses, au terme desquelles Dakar aura une nouvelle fois tenté de transformer l'urgence des crises africaines en matière à penser et à agir — collectivement, souverainement.