Internet au Tchad : pourquoi reste-t-il parmi les plus chers d'Afrique ?
Au Tchad, le coût élevé d'Internet freine le développement économique et l'accès au numérique, impactant entreprises, étudiants et administrations. Des défis structurels et économiques persistent malgré les ambitions de transformation numérique.
Par Barra Lutter
À l’heure où l’économie mondiale repose de plus en plus sur le numérique, l’accès à Internet est devenu un service essentiel. Pourtant, au Tchad, naviguer sur le Web reste un privilège coûteux. Comparé à plusieurs pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), le coût de la connexion demeure élevé alors que les débits restent limités. Derrière cette réalité se cachent des défis structurels, mais aussi un coût économique considérable pour les entreprises, les étudiants et l’administration.
Le Tchad à la traîne dans la Cemac
Au sein de la Cemac, les écarts sont significatifs. Le Gabon et le Cameroun disposent d’infrastructures numériques plus développées, d’une meilleure couverture et d’une offre de services plus diversifiée. À l’inverse, le Tchad et la République centrafricaine figurent parmi les pays où l’accès à Internet reste le moins abordable. Les indicateurs du FMI montrent que le Tchad accuse un retard sur la plupart des pays de la sous-région en matière d’accessibilité et de coût des services numériques.
Selon les analyses de la Banque mondiale, le marché tchadien est dominé par deux principaux opérateurs de téléphonie mobile. Cette concurrence limitée, combinée au coût élevé de l’énergie, à une faible densité de population et à des infrastructures encore insuffisantes, contribue à maintenir des tarifs élevés. Le Research ICT Africa (RAMP Index) classe régulièrement le Tchad parmi les marchés où le coût de la donnée mobile est le plus élevé du continent.
Pourquoi Internet coûte-t-il si cher ?
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. Le premier est géographique. Avec un vaste territoire et une faible densité de population, déployer la fibre optique et les antennes de télécommunications représente un investissement particulièrement lourd. Le deuxième facteur concerne l’énergie. Les opérateurs doivent souvent alimenter leurs installations grâce à des groupes électrogènes, ce qui augmente considérablement les coûts d’exploitation. Le troisième obstacle réside dans l’insuffisance des infrastructures nationales. En dehors des grands centres urbains, la couverture demeure limitée et les investissements nécessaires restent importants.
À cela s’ajoutent les taxes sectorielles. La Banque mondiale souligne que la fiscalité appliquée au secteur des télécommunications a augmenté ces dernières années, contribuant au renchérissement du prix final payé par les consommateurs.
### Un frein à l’économie numérique
Le coût élevé d’Internet ne pénalise pas seulement les particuliers. Pour les étudiants, suivre des formations en ligne ou télécharger des ressources pédagogiques devient plus difficile. Les jeunes entrepreneurs du numérique voient leurs coûts de fonctionnement augmenter, tandis que les petites entreprises peinent à développer le commerce électronique ou les services numériques. Les administrations publiques elles-mêmes subissent les conséquences d’une connectivité insuffisante, ralentissant la modernisation des services et la dématérialisation des procédures.
Le Fonds monétaire international estime que le retard numérique du Tchad limite également le développement des paiements électroniques et de l’économie digitale, deux secteurs devenus essentiels à la compétitivité des États.
### Le coût caché de la fracture numérique
Contrairement à une idée répandue, la principale perte économique ne résulte pas directement des importations de matériel informatique, mais des opportunités manquées. Un Internet coûteux réduit la productivité des entreprises, ralentit l’innovation, limite la création de start-up et décourage certains investisseurs. Les PME supportent des coûts de connexion plus élevés que leurs concurrentes dans plusieurs pays voisins, ce qui affecte leur compétitivité.
La Banque mondiale considère que cette faible accessibilité numérique constitue un frein à la croissance et à la diversification de l’économie tchadienne. Le défi dépasse désormais le seul secteur des télécommunications. Rendre Internet plus abordable suppose d’accélérer le déploiement de la fibre optique, d’améliorer l’accès à l’électricité, de renforcer la concurrence entre opérateurs et de poursuivre les investissements dans les infrastructures numériques.
L’expérience de plusieurs pays africains montre qu’une concurrence accrue et le partage des infrastructures peuvent contribuer à réduire les prix tout en améliorant la couverture. Le Tchad ambitionne de réussir sa transformation numérique. Mais cette ambition ne pourra se concrétiser tant que l’accès à Internet restera un luxe pour une partie importante de la population. Dans une économie où l’information circule à la vitesse du numérique, le coût élevé de la connexion n’est plus seulement une question de télécommunications.
Il devient un enjeu de compétitivité, d’éducation et de développement. Le véritable défi n’est donc pas uniquement de connecter davantage de citoyens, mais de leur permettre de se connecter à un coût compatible avec leurs revenus.