Interpellations : le Parlement tchadien a-t-il oublié sa mission ?

Les interpellations au Parlement tchadien prennent des allures de confrontation, remettant en question la crédibilité des institutions. Les échanges musclés masquent souvent les enjeux cruciaux pour les citoyens.

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Interpellations : le Parlement tchadien a-t-il oublié sa mission ?

Par Barra Lutter

L'interpellation d'un ministre est, dans toute démocratie, un moment crucial de contrôle de l'action publique. Au Tchad, ces séances prennent de plus en plus l'allure d'affrontements personnels. De l'Assemblée nationale au Sénat, le débat semble céder le pas à la confrontation, au risque d'affaiblir la crédibilité des institutions autant que celle de l'exécutif.

Une institution au service du contrôle ou du spectacle ?

Le Parlement n'est pas une salle d'audience, encore moins une arène où se règlent des différends personnels. Sa vocation est claire : contrôler l'action du gouvernement, questionner les politiques publiques et exiger des réponses sur les préoccupations des citoyens. C'est du moins la théorie.

À observer les récentes séances d'interpellation, un autre visage apparaît. Les échanges sont souvent marqués par des attaques frontales, des formules assassines et des interventions où l'émotion l'emporte sur la démonstration. Le ton monte rapidement, les caméras captent les séquences les plus virales, et le fond des dossiers passe parfois au second plan.

Cette évolution interroge. Le Parlement tchadien est-il encore le lieu du débat démocratique ou devient-il progressivement la scène d'un affrontement politique permanent ?

Les ministres sur le banc des accusés

Le ministre des Finances, du Budget, de l'Économie et du Plan, Tahir Hamid Nguilin, celui de l'Enseignement supérieur Dr Sitack Yombatina Béni, des Affaires étrangères Abdoulaye Sabre Fadoul, de la sécurité Ali Ahmat Akhabach ou encore des Sports Naïr Abakar pour ne citer que ceux-là, ont tous été soumis à des interpellations particulièrement musclées.

Que les parlementaires exigent des explications relève de leur mission constitutionnelle. Mais lorsque les questions prennent l'apparence d'un procès politique, lorsque les insinuations prennent le dessus sur les arguments et que les échanges se crispent, l'exercice perd une partie de sa portée institutionnelle.

L'impression laissée est celle d'un climat où certains cherchent autant à fragiliser un responsable qu'à éclairer l'opinion publique.

Cette brutalisation du débat traduit aussi une transformation de la communication politique. Les réseaux sociaux récompensent les déclarations choc, les phrases qui blessent et les confrontations spectaculaires. Dans ce contexte, une intervention virulente attire davantage l'attention qu'une démonstration rigoureuse sur l'exécution du budget, les infrastructures ou la politique étrangère.

Les élus le savent. Les ministres également. Le résultat est un Parlement où la recherche de visibilité peut parfois concurrencer la recherche de vérité.

Pourtant, derrière les éclats de voix demeurent des questions essentielles : comment améliorer les finances publiques ? Pourquoi certains projets tardent-ils à aboutir ? Comment renforcer la sécurité, les infrastructures ou le sport national ? Sur ces sujets, les citoyens attendent des réponses précises plus que des échanges musclés.

Ces séances révèlent également des tensions qui dépassent les murs de l'hémicycle. Elles donnent parfois le sentiment que les fractures internes au pouvoir se déplacent sur la scène parlementaire, là où elles deviennent visibles par tous.

Ce phénomène peut être interprété de deux façons. D'un côté, il traduit une plus grande liberté de parole des élus. De l'autre, il peut alimenter l'idée que les institutions servent parfois de caisse de résonance à des rivalités politiques.

Le risque est évident : à force de personnaliser les débats, les politiques publiques disparaissent derrière les querelles d'hommes.

Restaurer le sens de l'interpellation

Une démocratie solide ne craint pas les questions difficiles. Au contraire, elle les encourage. Mais encore faut-il que ces questions servent l'intérêt général et non des considérations particulières.

Le Parlement gagnerait en crédibilité si chaque interpellation devenait un véritable exercice d'évaluation de l'action publique fondé sur des faits, des chiffres et des propositions. Les ministres, de leur côté, renforceraient leur légitimité en répondant avec transparence et précision plutôt qu'en s'enfermant dans des postures défensives.

L'opinion publique ne demande ni des joutes verbales ni des règlements de comptes. Elle attend des solutions à l'inflation, au chômage, aux infrastructures, à l'éducation, à la santé et à la sécurité.

Car au bout du compte, lorsque le Parlement ressemble davantage à un ring qu'à une institution de contrôle, ce ne sont pas seulement les ministres ou les parlementaires qui perdent en crédibilité. C'est la confiance des citoyens dans leurs institutions qui s'effrite. Et cette confiance demeure le capital politique le plus difficile à reconstruire.