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Irrigation et agro-industrie : ce que le Tchad peut apprendre du pari ougandais

Porté par un financement de 140 millions de dollars de la BAD, le modèle agricole ougandais associe eau, transformation et emploi. Une approche stratégique riche d'enseignements pour le Tchad.

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Irrigation et agro-industrie : ce que le Tchad peut apprendre du pari ougandais

Par Gloria Ronel

Pari sur l’eau, transformation agricole et création d’emplois : l’Ouganda vient de franchir un nouveau cap avec un financement de 140 millions de dollars de la Banque africaine de développement. Au-delà du montant, c’est surtout la méthode qui mérite l’attention du Tchad.

Le chiffre est spectaculaire, mais il ne raconte pas toute l’histoire. Le 12 juin 2026, le Conseil d’administration du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) a approuvé un prêt de 140 millions de dollars en faveur d’un programme ougandais consacré à l’irrigation résiliente au changement climatique, à l’agro-industrialisation, à l’emploi et à l’augmentation des revenus ruraux. Le coût global du programme est estimé à 207 millions de dollars, avec des contributions complémentaires de plusieurs partenaires ainsi que du gouvernement et des bénéficiaires ougandais.

Le programme cible la sous-région de Bunyoro, où l’agriculture reste fortement dépendante des pluies. Son ambition est de mettre en place un important système d’adduction d’eau relié à des réseaux d’irrigation couvrant dans un premier temps plus de 4 000 hectares, avec un potentiel d’extension à 13 000 hectares. Mais l’originalité du projet réside ailleurs : l’irrigation n’est pas considérée comme une fin en soi. Elle constitue le point de départ d'une transformation plus large des économies rurales.

L’eau comme moteur de toute une chaîne économique

L’approche ougandaise consiste à relier plusieurs maillons qui sont trop souvent traités séparément en Afrique : production, stockage, transformation, financement et accès au marché.

Le programme prévoit ainsi l’utilisation de semences certifiées, la restauration des sols, des infrastructures d’abreuvement, des services vétérinaires mobiles et des technologies agricoles adaptées au changement climatique. Il comprend également des infrastructures de stockage, de regroupement et de chaîne du froid destinées à réduire les pertes après récolte. Des mécanismes de financement et d’accompagnement entrepreneurial doivent, eux, permettre aux coopératives, petites entreprises et agro-industries de développer leurs activités.

L'objectif affiché est particulièrement ambitieux : plus de 121 000 ménages devraient bénéficier directement du programme et plus de 13 000 emplois directs devraient être créés, notamment dans la transformation, la logistique et les entreprises rurales. Environ la moitié des bénéficiaires devraient être des femmes et 30 % des jeunes. Le projet prévoit aussi un lien avec les programmes d’alimentation scolaire, qui devraient toucher environ 21 000 enfants.

Autrement dit, Kampala et ses partenaires ne financent pas uniquement des canaux d’irrigation. Ils cherchent à construire un écosystème économique autour de l’eau et de l’agriculture. C’est précisément sur ce point que l’expérience ougandaise peut interpeller N’Djamena.

Le Tchad possède déjà une partie des ingrédients

Le Tchad n’est pas étranger à cette logique. Le pays dispose d’importantes ressources en eau et d’un potentiel agricole considérable, mais leur mobilisation reste insuffisante face aux contraintes climatiques, aux faibles infrastructures rurales et aux difficultés d’accès aux marchés.

La BAD a d’ailleurs déjà accompagné le Tchad sur la question de l’irrigation. Un projet d’étude consacré à l’aménagement de 135 000 hectares de périmètres irrigués a été approuvé en 2018. Plus récemment, en décembre 2024, le Fonds africain de développement a approuvé une subvention de 11,53 millions de dollars pour soutenir la production rizicole au Tchad à travers une gestion intégrée de l’eau. Le projet prévoit notamment 240 hectares de terres irriguées dans le Mayo-Kebbi Est, une station de pompage solaire, des réseaux d’adduction et de drainage, mais aussi des actions sur l'entrepreneuriat des jeunes et des femmes ainsi que sur les chaînes de valeur agricoles.

Le diagnostic est donc connu. La question n’est plus seulement de savoir comment produire davantage, mais comment transformer cette production en revenus, en emplois et en activités industrielles.

Première leçon : ne pas construire l’irrigation sans construire le marché

Pour le Tchad, la première leçon de Bunyoro est claire : une politique d’irrigation efficace doit être pensée en même temps qu’une politique de commercialisation et de transformation.

Produire plus de riz, de maïs, de sorgho, de légumes ou de fruits ne suffit pas si les agriculteurs continuent de vendre leurs récoltes brutes, à bas prix, faute de stockage, de transport ou de débouchés. L’expérience ougandaise montre l’intérêt d’une approche allant du champ au marché. Les infrastructures hydrauliques doivent être accompagnées de magasins, d’unités de transformation, de chaînes du froid, de routes rurales, de services financiers et d’organisations de producteurs capables de négocier collectivement.

Pour le Tchad, cela pourrait signifier une nouvelle génération de pôles agro-industriels installés à proximité des grands périmètres irrigués : riziculture autour des zones à fort potentiel hydraulique, maraîchage destiné aux marchés urbains, transformation des céréales, alimentation animale, produits laitiers ou encore valorisation des productions animales.

Deuxième leçon : faire de l’agriculture une politique d’emploi

Au Tchad, où l’économie rurale occupe une grande partie de la population, l'agriculture ne peut plus être considérée uniquement comme un secteur destiné à assurer la subsistance. Elle doit devenir un réservoir d’activités économiques pour les jeunes.

Le modèle ougandais mise sur les entreprises rurales, les coopératives, la transformation et la logistique. Cette orientation est particulièrement pertinente pour le Tchad : chaque hectare irrigué devrait idéalement générer plusieurs types d’emplois, du producteur au transporteur, du technicien d’irrigation au transformateur, du commerçant au prestataire de services agricoles.

L’enjeu est donc de passer d’une logique de « production agricole » à une logique de « chaîne de valeur agricole ».

Troisième leçon : investir dans la résilience climatique

L’irrigation n’est pas seulement une infrastructure de production. Dans un pays sahélien comme le Tchad, elle est aussi une assurance contre l’irrégularité croissante des précipitations.

Mais l’expérience ougandaise invite à éviter une erreur : remplacer la dépendance à la pluie par une dépendance excessive à une infrastructure hydraulique coûteuse. Le programme soutenu par la BAD associe l’irrigation à la restauration des sols, aux technologies adaptées au climat, à une meilleure gestion de l’eau et à des infrastructures post-récolte.

Pour le Tchad, cette approche intégrée pourrait être décisive. Les futurs périmètres irrigués devraient être conçus avec des solutions économes en eau, l’énergie solaire lorsque cela est pertinent, des systèmes de drainage adaptés, des services de maintenance et une gouvernance locale permettant de prévenir les conflits d’usage.

Quatrième leçon : mobiliser le secteur privé

Autre enseignement majeur : l’agro-industrialisation ne peut pas reposer uniquement sur l’État et les bailleurs. Le programme ougandais prévoit un accès au financement et un accompagnement des entreprises, coopératives et petites structures agroalimentaires. Le Tchad pourrait s’inspirer de cette architecture en utilisant les investissements publics pour réduire les principaux risques — eau, infrastructures, accès aux zones de production — puis attirer des opérateurs privés dans la transformation, le stockage, la logistique et la commercialisation.

Cette articulation est essentielle. Une infrastructure publique peut irriguer un périmètre ; elle ne garantit pas, à elle seule, qu’une usine viendra acheter, transformer et commercialiser la production.

Mais le Tchad ne doit pas copier aveuglément l’Ouganda

La comparaison a ses limites. L’Ouganda et le Tchad ne disposent ni du même climat, ni des mêmes densités de population, ni des mêmes systèmes agricoles. Le Tchad, pays sahélien et enclavé, doit composer avec des distances considérables, une pluviométrie très variable et des contraintes logistiques spécifiques. La bonne stratégie ne serait donc pas de reproduire Bunyoro à l’identique, mais d’en retenir la philosophie : relier l’eau, la production, la transformation, le financement et le marché dans un même programme.

Le contexte tchadien offre même une opportunité particulière. Le nouveau Document de stratégie pays de la BAD pour le Tchad, couvrant la période 2026-2031, s’inscrit dans les priorités du plan national de développement « Tchad connexion 2030 ». Le moment serait donc propice pour inscrire l’agriculture irriguée et l’agro-industrialisation au cœur d’une stratégie de transformation économique, plutôt que de multiplier des projets isolés.

Vers un « modèle tchadien » de l’agro-industrialisation ?

Le véritable enseignement du financement ougandais n’est finalement pas le montant de 140 millions de dollars. C’est la vision qui l’accompagne. L’Ouganda cherche à transformer une contrainte — la dépendance à l’agriculture pluviale — en opportunité économique. Le Tchad pourrait faire de même avec son propre défi : transformer la rareté et l’irrégularité de l’eau en un argument pour investir dans des périmètres irrigués modernes, productifs et économiquement intégrés.

Cela suppose trois changements de perspective.

Premièrement, mesurer la réussite d’un projet agricole non seulement en hectares aménagés, mais aussi en revenus générés et en emplois créés. Deuxièmement, considérer l’usine de transformation, l’entrepôt, la route rurale et le financement comme des éléments aussi importants que le barrage, le canal ou la station de pompage. Troisièmement, placer les jeunes et les femmes au centre des chaînes de valeur, non comme simples bénéficiaires, mais comme entrepreneurs, producteurs, transformateurs et prestataires de services.

Le Tchad dispose déjà de projets et d’une expérience en matière d’irrigation. L’enjeu est désormais de franchir une étape supplémentaire : faire de chaque investissement hydraulique le socle d’une économie rurale plus productive, plus industrialisée et plus créatrice d’emplois.

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