Laïcité au Tchad : le sommet de l'État céderait-il à la tentation théocratique ?
Face aux récentes sorties du chef de l'État et de ses proches empruntant à un registre théocratique, cet article alerte sur la menace pesant sur la laïcité constitutionnelle du Tchad.
Par Djimet Wiche
Le Tchad n’est ni l’Iran des mollahs, ni une monarchie théocratique du Golfe. Pourtant, les récentes sorties du chef de l'État et de son entourage politique laissent craindre un dangereux glissement identitaire où la foi privée s’impose au cœur de l'espace public constitutionnel.
La Constitution tchadienne est pourtant limpide : le Tchad est une République souveraine, laïque, démocratique et sociale. Ce principe de laïcité n’est pas une simple clause de style. C’est le ciment d'une nation plurielle, l’unique garantie d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions qui composent notre riche mosaïque sociale. Pourtant, au sommet de l'appareil étatique, les digues républicaines semblent céder les unes après les autres sous les coups de boutoir d’une rhétorique de plus en plus théocratique.
L’ambiguïté des mots trahit le réel à chaque instant. L'étonnement a été général lorsqu'une publication officielle sur la page Facebook du président de la République, Mahamat Idriss Déby, a emprunté les codes littéraires et théologiques d'un décret religieux : « Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux : "Et ne mêlez pas le faux à la vérité. Ne cachez pas sciemment la vérité." Al-Baqara: 42. Allah le Majestueux a dit la vérité ».
Que le citoyen Mahamat Idriss Déby soit un homme de foi, guidé par ses convictions spirituelles, relève de sa liberté de conscience la plus absolue. Personne ne la lui conteste. Mais lorsqu'il s'exprime en tant que chef de l’État, garant des institutions d'une République laïque, l'utilisation de sourates du Coran pour arbitrer le débat politique ou s'adresser à la nation pose un problème de fond. En agissant ainsi, le président s'adresse-t-il à l'ensemble des Tchadiens, ou uniquement à une communauté ? Se prend-il, le temps d'un post, pour le monarque d'une puissance arabo-islamique du Golfe, oubliant qu'il tient son pouvoir d'un mandat constitutionnel et non d'un droit divin ?
La dérive est collective et un culte de la personnalité inquiétant est à l'œuvre. Ce cas n'est malheureusement pas isolé, révélant un travestissement progressif et systémique de l'État par ceux-là mêmes qui devraient le protéger. La surenchère religieuse et la flatterie courtisane ont atteint des sommets alarmants :
Quand le secrétaire général du Mouvement patriotique du salut (MPS) instrumentalise l'appartenance religieuse en affirmant que certaines actions s'imposent « parce que nous sommes tous musulmans », il exclut de fait une partie substantielle de la population tchadienne et fracture le corps social.
Le sacrilège de la flatterie atteint son comble lorsqu'un ancien ministre en est venu à proclamer le président comme l'équivalent du Prophète. Cela dépasse le cadre de la simple déférence politique pour sombrer dans une idolâtrie dangereuse, frôlant l’hérésie pour les croyants et le ridicule pour les républicains.
L’Iran est une république islamique. L’Arabie saoudite est un royaume régi par le droit wahhabite. Les monarchies du Golfe tirent leur légitimité d’une fusion entre le trône et l'autel. Le Tchad n’appartient à aucune de ces catégories. Il n'est ni l'Afghanistan des talibans, ni une extension des émirats du désert.
En singeant les postures des dirigeants de ces États qui n’ont pas inscrit la laïcité dans leurs lois, les responsables tchadiens affaiblissent l’autorité républicaine. Ils envoient un signal de confusion majeur à la jeunesse, aux institutions et aux partenaires internationaux.
Le Tchad traverse des défis sécuritaires, économiques et sociaux trop lourds pour s’offrir le luxe de querelles identitaires ou de dérives théocratiques rampantes. La laïcité de l'État n'est pas négociable. Elle impose la neutralité absolue de l'administration et de ses dirigeants face aux religions.
Il est grand temps que le président de la République et sa majorité se rappellent les termes du serment sur la base duquel ils gouvernent. Respecter la foi est un devoir ; respecter la Constitution est une obligation.