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Le grand duel des tasses : lait tchadien contre lait en poudre

Entre lait frais local et poudre importée, les consommateurs tchadiens arbitrent chaque jour. Derrière ce duel commercial se joue l’avenir de toute une filière pastorale et la souveraineté alimentaire du pays.

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Le grand duel des tasses : lait tchadien contre lait en poudre
Illustration © Pixxabay

Par Gloria Ronel

À N’Djamena comme dans plusieurs villes du pays, deux produits se disputent quotidiennement une place dans les habitudes alimentaires : le lait frais produit localement et le lait en poudre importé. Entre prix, disponibilité, goût, conservation et qualité sanitaire, les consommateurs doivent souvent arbitrer. Derrière cette bataille commerciale se joue aussi l’avenir d’une filière qui fait vivre éleveurs, collecteurs, transformateurs et revendeurs.

Le Tchad dispose pourtant d’un important cheptel et d’une longue tradition pastorale. Pourtant, une partie importante du lait produit dans les zones rurales et pastorales peine à atteindre les grands centres urbains. Les difficultés de collecte, de conservation et de commercialisation constituent encore des obstacles majeurs.

« Nous produisons en moyenne entre 10 et 20 litres par jour, selon la saison et le nombre de vaches en lactation. Le coût de production varie beaucoup parce que l’alimentation et l’eau nous coûtent cher. Quand les pâturages sont disponibles, les dépenses diminuent, mais pendant les périodes difficiles, comme cette année marquée par la rareté des pluies, nous devons acheter de l’aliment et cela réduit fortement notre bénéfice », relate Moussa Mahamat Moussa, un éleveur vivant à Ati, dans la province du Batha. « Nous vendons généralement le lait au collecteur à un prix inférieur à celui payé par le consommateur en ville. Le problème est que nous sommes loin des marchés de N’Djamena. Nous ne disposons pas de moyens de conservation suffisants et le lait ne peut pas attendre longtemps », ajoute-t-il.

Les éleveurs : produire davantage, mais vendre à quel prix ?

Pour l'éleveur, le problème est structurel. Produire du lait représente du travail, de l'alimentation pour le bétail, des déplacements et des coûts de transport. Mais si le producteur ne dispose pas d'un marché régulier, augmenter sa production devient économiquement risqué. L’absence de centres de collecte suffisamment performants, le manque d’unités modernes de transformation et l’insuffisance de la chaîne du froid limitent la capacité de la filière locale à approvisionner régulièrement les marchés urbains.

« Nous aimerions vendre davantage, mais il faut des moyens de transport adaptés, des points de collecte et surtout des équipements permettant de conserver le lait. Si nous pouvions vendre directement une plus grande partie de notre production au marché, nous gagnerions davantage », souligne Moussa Mahamat Moussa.

Pour les commerçants, c’est là que le lait en poudre trouve une partie de son avantage. Il se conserve plus facilement, se transporte sans chaîne du froid et peut être stocké pendant une longue période. Cette régularité constitue un argument commercial de poids.

Selon Ali Mahamat, un fabricant de yaourts vivant à Ati, son entreprise a besoin d’environ 1 000 litres de lait par cycle de production, une quantité difficile à obtenir régulièrement auprès de la filière locale. Il explique également que la poudre est plus facile à stocker et revient moins cher dans son activité.

« Le lait local doit en effet parcourir plusieurs étapes : éleveur, collecteur, transporteur, transformateur ou revendeur, avant d'arriver jusqu'à nous. À l'inverse, la poudre importée arrive déjà conditionnée, stockée et distribuée à travers un réseau commercial relativement organisé. Le paradoxe est donc frappant : le pays produit du lait, mais le produit qui arrive le plus régulièrement dans certaines boutiques est parfois celui qui vient de l'extérieur », analyse-t-il.

Une étude menée autour de N’Djamena sur la commercialisation du lait de chamelle relève que les prix varient fortement selon le circuit de vente : environ 450 FCFA le litre lorsque le lait est vendu aux collecteurs, contre près de 700 FCFA le litre dans certains circuits de vente directe. Ces chiffres montrent combien le transport et les intermédiaires pèsent sur le prix final.

Pour les collecteurs, la principale difficulté reste le transport. « Je peux collecter plusieurs dizaines de litres par jour auprès de différents éleveurs. Le prix d’achat dépend de la période et de la quantité disponible. Pendant certaines périodes, la production baisse et il devient plus difficile de remplir les bidons. Nous devons parfois parcourir de longues distances sur des routes difficiles », témoigne Saleh, un collecteur âgé d’une trentaine d’années résidant à Ati.

« Le lait est un produit périssable : s'il reste trop longtemps sans être vendu ou correctement conservé, nous risquons de perdre une partie de la marchandise. Nous n'avons pas toujours accès à une véritable chaîne du froid. Le lait en poudre constitue une concurrence redoutable parce qu'il peut être conservé beaucoup plus longtemps. Le lait local, lui, doit être vendu rapidement », ajoute-t-il.

Dans les marchés, la disponibilité fait la différence

Pour un revendeur, commercialiser un produit qui peut rester plusieurs jours, voire davantage, en rayon représente moins de risques que de manipuler un produit hautement périssable. Le lait frais impose une organisation logistique beaucoup plus complexe.

« Mes clients sont surtout des ménages et des personnes qui viennent acheter du lait pour leur consommation quotidienne. Certains préfèrent le lait frais parce qu'ils apprécient son goût et le considèrent comme un produit naturel. Mais le problème est la conservation. Je dois vendre rapidement parce que le lait ne peut pas rester plusieurs jours comme le lait en poudre », relate Mahamat Nour, revendeur.

« Lorsque je n'arrive pas à vendre toute ma quantité dans la journée, je risque de subir des pertes. C'est donc un commerce qui comporte des risques. Le lait en poudre se conserve plus longtemps et immobilise moins de marchandises », poursuit-il.

Cette différence logistique explique en partie pourquoi les produits importés restent très présents sur les marchés tchadiens, où les consommateurs utilisent largement le lait en poudre.

Qu'en est-il de la qualité sanitaire ?

C'est probablement la question la plus sensible. Le lait local possède un avantage évident aux yeux de nombreux consommateurs : il est associé à un produit frais, directement issu des élevages tchadiens. Mais local ne signifie pas automatiquement irréprochable sur le plan sanitaire.

Une étude scientifique consacrée au lait de brousse et aux produits laitiers vendus dans les bars laitiers de N’Djamena a relevé des insuffisances dans les pratiques d’hygiène, la collecte, la transformation et la conservation. Elle signalait également des problèmes liés au mouillage du lait pendant certaines périodes de la saison sèche. Ces résultats montrent l'importance d'un contrôle régulier de la qualité et de l'amélioration des conditions de collecte.

Dans la tasse du consommateur, le goût compte aussi. Le consommateur ne raisonne pas toujours comme un économiste. Certains recherchent la saveur du lait frais, du lait caillé ou du *rayeb*, tandis que d'autres privilégient la praticité et la régularité du lait en poudre.

Des enquêtes réalisées à N’Djamena ont montré que les habitudes alimentaires et le niveau de revenu influencent fortement le choix des produits laitiers.

« J’achète principalement du lait en poudre parce que je peux le conserver à la maison et l'utiliser quand j'en ai besoin. Je trouve parfois du lait frais, mais il n'est pas toujours disponible près de chez moi. Le goût du lait frais me plaît davantage, mais je regarde aussi le prix et surtout les conditions d'hygiène », soutient Neloumta Sylvie, mère de trois enfants vivant à N’Djamena.

« Si le lait local était facilement disponible, à un prix abordable et dans de bonnes conditions d'hygiène, je pourrais en acheter davantage », ajoute-t-elle.

Djedouboum Alfonse, un autre consommateur, exprime une certaine frustration face aux difficultés d'approvisionnement : « Je préfère le lait frais parce que je trouve qu'il a meilleur goût. J'aime aussi le fait qu'il soit produit localement. Mais le prix et la disponibilité sont importants. Si je dois parcourir une longue distance pour trouver du lait frais, il devient plus simple d'acheter du lait en poudre. »

Une étude estimait toutefois que les produits locaux, notamment le lait caillé et le lait frais, représentaient plus de 60 % des produits laitiers consommés par les ménages étudiés, contre 39 % pour le lait en poudre. Le marché tchadien n'est donc pas simplement dominé par un seul produit ; il existe une pluralité d'habitudes de consommation, de circuits et de catégories de consommateurs.

Une question de souveraineté alimentaire

Derrière chaque verre de lait consommé à N’Djamena se trouve une chaîne économique. Lorsqu'un consommateur achète du lait local, son argent contribue directement aux revenus de l'éleveur, du collecteur, du transformateur et du revendeur. Lorsqu'il achète du lait en poudre importé, il s'inscrit dans une autre chaîne d'approvisionnement, structurée autour de l'importation et de la distribution internationale.

Le choix individuel devient ainsi une question de politique agricole, d'emploi rural et de souveraineté alimentaire. Le Tchad a d'ailleurs remis la consommation locale au centre du débat lors de la Journée mondiale du lait organisée à N'Djamena en juin 2026, sous le thème : « Consommons ce que nous produisons et transformons localement ».

Le véritable défi réside désormais dans la capacité à rendre le lait local compétitif. La question n'est pas de savoir si le lait tchadien doit simplement chasser le lait en poudre, mais de construire une filière capable de proposer un produit disponible, sûr, régulier et financièrement accessible.

Cela passe notamment par :
- des centres de collecte mieux équipés ;
- une chaîne du froid adaptée ;
- de meilleures routes et des moyens de transport performants ;
- l'amélioration de l'alimentation et de la santé animales ;
- des unités modernes de transformation ;
- des contrôles sanitaires réguliers ;
- une meilleure rémunération des producteurs ;
- des circuits de commercialisation plus courts et plus transparents.

Au fond, la question n'est donc pas seulement de savoir qui gagne dans les tasses, mais pourquoi un pays doté d'un tel potentiel pastoral peine encore à faire de son propre lait un produit accessible, compétitif et présent de manière constante sur les tables de ses citoyens.

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