L'enseignement coranique à N'Djamena : un héritage en péril
À N'Djamena, l'apprentissage coranique avant l'école, jadis essentiel, décline face aux défis économiques et culturels modernes, soulevant des questions sur son avenir et ses impacts éducatifs.
Par Barra Lutter
À N'Djamena, l’apprentissage du Coran avant l’école, longtemps considéré comme un passage essentiel dans l’éducation des enfants, tend à disparaître. Entre mutation des modes de vie, exigences financières et désintérêt des jeunes générations, cette pratique ancestrale perd du terrain.
Une pratique autrefois incontournable
Dans de nombreux quartiers de la capitale, il était impensable, il y a encore quelques années, qu’un enfant intègre l’école sans avoir fréquenté une école coranique. Cette étape, connue sous le nom de « Graye Lo », constituait un socle éducatif et moral pour les familles. Encadrés par un maître coranique appelé « Oustasse » ou « Seidnan », les enfants se retrouvaient dès l’aube ou en fin de journée.
Assis sur des nattes, planchettes en bois à la main, ils récitaient les versets du Coran dans une ambiance à la fois studieuse et austère. Au-delà de l’apprentissage religieux, cette pratique était perçue comme un véritable entraînement intellectuel. Elle développait la mémoire, la discipline et la concentration, des qualités précieuses pour la réussite scolaire.
Aujourd’hui, cette tradition perd du terrain dans la capitale tchadienne. Les raisons sont multiples, mais les réalités économiques occupent une place centrale. Fatimé, mère de trois enfants, observe une rupture nette avec le passé : « Avant, il y avait des volontaires qui apprenaient aux enfants. À la fin, ils recevaient à peine 100 francs par enfant, juste pour acheter du savon. Aujourd’hui, tout a changé. Les Seidnan demandent un paiement mensuel. »
Ce passage d’un système basé sur le volontariat à une activité rémunérée constitue un frein pour de nombreuses familles. Dans un contexte où le coût de la vie augmente, l’enseignement coranique devient une charge supplémentaire difficile à assumer. À ces contraintes financières s’ajoute un changement profond des comportements.
Les enfants d’aujourd’hui évoluent dans un environnement marqué par la technologie et les loisirs modernes. Télévision, smartphones et jeux occupent une place croissante dans leur quotidien, reléguant l’apprentissage coranique au second plan. Moussa Djibia, père de famille, en fait le constat : « Les enfants ne voient plus l’importance de cette initiative. Même s’il y a un Seidnan à la maison, ils préfèrent regarder la télévision. » Ce désintérêt traduit une évolution des priorités, où les références culturelles traditionnelles peinent à rivaliser avec les nouvelles formes de divertissement.
Une perte aux conséquences éducatives
La disparition progressive de cette pratique soulève des interrogations sur ses conséquences. Pour certains éducateurs, l’enseignement coranique jouait un rôle complémentaire à l’école classique. Il permettait aux enfants de développer une mémoire solide, une discipline personnelle et une certaine rigueur intellectuelle.
Autant d’atouts utiles dans leur parcours scolaire. « Les élèves qui passaient par là avaient souvent plus de facilité à apprendre leurs leçons », explique Mahamat Ali, un enseignant coranique. « Aujourd’hui, on constate parfois des difficultés de concentration chez les enfants. »
Entre héritage et modernité
Face à cette évolution, les familles se trouvent à la croisée des chemins. Faut-il préserver coûte que coûte cette tradition ou s’adapter aux réalités contemporaines ? Dans certains foyers, des initiatives émergent pour maintenir l’enseignement coranique, souvent sous des formes plus souples, à domicile ou à des horaires adaptés. Mais ces efforts restent limités. Pour beaucoup, l’école classique apparaît désormais comme la priorité absolue, perçue comme un levier direct d’insertion sociale et professionnelle.
Une tradition à repenser
Loin d’être condamnée, cette pratique pourrait néanmoins se réinventer. L’intégration de méthodes pédagogiques modernes, une meilleure organisation et un encadrement adapté pourraient redonner de l’attractivité à l’enseignement coranique.
À N'Djamena, le « Graye Lo » semble ainsi à un tournant de son histoire. Entre disparition progressive et possible renouveau, son avenir dépendra de la capacité des acteurs locaux à concilier tradition et modernité. En attendant, dans quelques quartiers encore, les voix d’enfants récitant le Coran continuent de résonner, témoignant d’un héritage qui refuse de s’éteindre complètement.