Où vont les déchets de N’Djamena ?
À N’Djamena, plus de la moitié des 1 800 tonnes de déchets produits quotidiennement échappent à la collecte officielle. Entre caniveaux obstrués et dépotoirs sauvages, la capitale tchadienne fait face à un défi logistique et sanitaire majeur.
Par Gloria Ronel
À N’Djamena, les déchets ne disparaissent pas lorsqu’ils quittent les concessions. Ils changent simplement de lieu. Une partie est collectée par les services municipaux, les comités d’assainissement ou des entreprises privées avant d’être transportée vers des sites de dépôt. Une autre finit dans les rues, les caniveaux, les bassins de rétention ou les réserves foncières. Au bout de la chaîne, la capitale ne dispose toujours pas d’un système couvrant l’ensemble de la ville.
En mars 2026, le directeur de l’Assainissement, de l’Environnement et de la Santé de la mairie centrale, Youssouf Saleh Abdoulaye, estimait que N’Djamena produisait entre 1 500 et 1 800 tonnes de déchets par jour. Selon lui, environ 800 tonnes sont évacuées quotidiennement, soit seulement 40 à 45 % de la production. Autrement dit, plus de la moitié des déchets restent piégés dans la ville. Derrière ces chiffres se cache un parcours complexe, où interviennent ménages, associations, collecteurs informels, entreprises privées, communes d’arrondissement et mairie centrale.
Premier arrêt : la poubelle du ménage
Le parcours commence dans les concessions. Restes alimentaires, cendres, sachets, bouteilles, cartons et déchets végétaux sont généralement regroupés dans des poubelles ou des récipients improvisés. Lorsque le ménage est abonné à un service de collecte, un agent passe récupérer les déchets. Dans certains quartiers, ce rôle est assuré par des comités d’assainissement. Des entreprises privées proposent également des services de pré-collecte et de collecte. Mais l’abonnement n’est pas généralisé.
Selon la mairie, certains ménages sont abonnés à des comités d’assainissement ou à des entreprises privées tandis que d’autres ne le sont pas. Ces derniers ont tendance à transporter eux-mêmes leurs déchets vers des points de dépôt improvisés. La mairie indique que certains déchets sont alors jetés « aux coins de la rue », dans les canaux de drainage ou sur des réserves de l’État.
Une étude consacrée à la gestion des déchets dans le 7e arrondissement montre également que les pratiques varient selon les revenus des ménages et que les déchets à proximité des habitations constituent un problème environnemental important.
Deuxième étape : le collecteur
Lorsqu'un ménage bénéficie d’un service de collecte, les déchets quittent la concession pour rejoindre un point de regroupement, une zone de collecte ou, lorsque le système fonctionne correctement, un centre de transfert. C’est ici que la chaîne se complique.
Un document de la Banque mondiale consacré à N’Djamena décrit un système reposant sur trois étapes : pré-collecte, collecte et élimination. Les ménages, les comités d’assainissement et les prestataires privés alimentent la pré-collecte ; les déchets sont ensuite acheminés vers des zones de collecte ou des centres de transfert, avant leur transport vers une décharge finale. Le même schéma identifie parallèlement une autre trajectoire : celle des déchets qui passent directement du ménage au dépotoir sauvage. Cette dernière trajectoire est loin d’être marginale.
Qui ramasse les déchets ?
La filière n’est pas dominée par une seule entreprise. Des travaux antérieurs ont notamment identifié des entreprises comme BIBO Ville Propre, l’établissement Mallah et PROPRENET parmi les acteurs privés de la collecte. Une étude publiée en 2021 indiquait qu’une dizaine de petites sociétés plus ou moins organisées intervenaient alors sur le marché, principalement auprès des ménages et des établissements commerciaux. Elle mentionnait un tarif indicatif de 5 000 francs CFA par mois et par parcelle pour certains particuliers.
Une thèse récente consacrée à la gestion des déchets à N’Djamena décrit, elle, une mairie travaillant avec une quarantaine de sous-traitants, dont une trentaine d’entreprises, parmi lesquelles Mallah-Ets et Propnet. Elle souligne également l’utilisation de camion-bennes, de tracteurs avec remorques et de pick-up dans certaines zones.
D’autres sociétés ont également tenté de se positionner sur ce marché. Scor-Nadif, lancée en 2018, annonçait ainsi des services de collecte auprès des ménages et des institutions, avec des éboueurs, des tricycles et des bennes.
Mais il faut être prudent sur la notion d’« entreprise payée ». Les sources disponibles permettent d’identifier plusieurs opérateurs intervenants ou ayant historiquement intervenu dans la collecte, mais elles ne permettent pas d’établir de manière exhaustive, en 2026, la liste des entreprises actuellement titulaires de contrats municipaux, les montants de ces contrats et les volumes collectés par chacune.
Après la collecte : le voyage vers les dépotoirs
Une fois ramassées, les ordures doivent être transportées hors des quartiers.
Dans le meilleur des cas, elles transitent par un point de regroupement avant d’être conduites vers un site de dépôt. Mais N’Djamena souffre d’un maillon essentiel : les centres de transfert. La mairie reconnaissait en mars 2026 que certaines communes d’arrondissement disposent de sites autorisés mais pas de centres de transfert. Selon son directeur de l’assainissement, ce manque constitue « le maillon » qui fait défaut dans la chaîne. Faute d’infrastructures suffisantes, les déchets suivent donc plusieurs itinéraires. Une partie rejoint des sites autorisés ou utilisés par les services municipaux. Une autre est déposée dans des décharges ou dépotoirs de circonstance. Un troisième reste tout simplement dans la ville.
Dans plusieurs quartiers, les bassins de rétention, les réserves foncières et les caniveaux deviennent ainsi des lieux de stockage involontaire ou clandestin. En février 2026, la commune a lancé une opération spécifique d’élimination des dépôts sauvages dans le 3e arrondissement, après avoir identifié plusieurs sites insalubres.
Les quartiers oubliés de la collecte
La carte des déchets est aussi une carte des inégalités urbaines. Les grands axes et les zones les plus visibles peuvent bénéficier d’un passage plus régulier des équipes de nettoyage, alors que certains quartiers périphériques ou difficiles d’accès restent moins bien desservis.
Un reportage publié en août 2026 souligne que les dépotoirs installés dans plusieurs quartiers restent inégalement répartis et seraient davantage concentrés le long des grands axes que dans certains quartiers résidentiels ou périphériques. Malgré la présence de ces points de dépôt, les déchets continuent de s’accumuler dans les rues et les caniveaux.
Cette situation n’est pas nouvelle. Des études plus anciennes signalaient déjà que les services municipaux ne parvenaient pas à couvrir toute la commune et que certains secteurs devenaient particulièrement difficiles à desservir pendant la saison des pluies.
Le problème est donc autant géographique que logistique : il ne suffit pas d’avoir des camions ; encore faut-il pouvoir atteindre régulièrement les concessions, disposer de points de transfert et organiser le transport jusqu’au site final.
Quand le caniveau devient une poubelle
À N’Djamena, le parcours des déchets croise directement celui de l’eau. Une étude publiée par le CAMES sur les 7e, 8e et 9e arrondissements révèle que 65 % des caniveaux étudiés étaient utilisés par les riverains comme dépotoirs d’ordures ou réservoirs d’eaux usées. Les chercheurs estiment par ailleurs que 71,24 % du volume des collecteurs étudiés contenaient des déchets urbains, représentant plus de 49 000 tonnes sur un réseau total de 243 kilomètres. Le résultat est prévisible : lorsque les pluies arrivent, les déchets bloquent les voies d’évacuation de l’eau.
Le problème a encore été illustré en 2024 dans le 5e arrondissement, où les autorités ont dû organiser une opération de curage des caniveaux et d’évacuation des eaux stagnantes, tout en appelant les habitants à ne plus y jeter leurs ordures.
Le déchet abandonné dans la rue n’est donc pas seulement un problème esthétique. Il peut devenir un facteur d’inondation.
Le risque sanitaire derrière les tas d’ordures
À proximité des marchés et des habitations, les conséquences sont immédiates : odeurs nauséabondes, eaux stagnantes, prolifération des insectes et présence d’animaux errants.
En juin 2026, le marché de Ngosso, dans le 9e arrondissement, était décrit comme un espace où plastiques, déchets ménagers et eaux usées s’accumulaient à ciel ouvert au milieu des étals. Au marché d’Abena, dans le 7e arrondissement également, l’on constate des déchets en décomposition, des mouches, des chiens errants et des eaux stagnantes à proximité des habitations et des enfants. Les risques ne se limitent pas aux nuisances.
L’obstruction des caniveaux favorise la stagnation de l’eau et peut contribuer aux conditions environnementales propices à certaines maladies hydriques et vectorielles. Les déchets mal gérés exposent également les personnes qui les manipulent directement, notamment les collecteurs et récupérateurs informels.
À cette question s’ajoute celle des déchets potentiellement dangereux. Une étude récente consacrée aux déchets biomédicaux au CHU de la Renaissance rapporte notamment des accidents d’exposition chez des personnes interrogées, dont des piqûres et des projections, et souligne la vulnérabilité particulière du personnel chargé du nettoyage.
Une ville qui produit plus qu’elle ne peut évacuer
Le chiffre avancé par la mairie résume à lui seul l’ampleur du problème : 1 500 à 1 800 tonnes produites chaque jour contre environ 800 tonnes évacuées. À ce rythme, la question n’est plus seulement de savoir où vont les déchets. Il faut aussi demander : où restent les autres ?
Ils restent dans les concessions, dans les rues secondaires, sur les terrains vacants, dans les caniveaux, dans les bassins de rétention ou sur des réserves foncières. Certains sont brûlés ou enfouis de manière informelle. D’autres sont récupérés pour être réutilisés ou revendus, notamment les matériaux ayant une valeur économique.
Le recyclage existe, mais reste limité par rapport au volume global. Des initiatives récentes montrent néanmoins qu’une partie des plastiques peut être récupérée et remise à des entreprises spécialisées dans leur valorisation.
Le prochain marché : une nouvelle organisation annoncée
Face à cette situation, la mairie veut changer d’échelle. En mars 2026, elle annonçait avoir lancé un appel d’offres pour recruter une entreprise internationale chargée de prendre en main la pré-collecte, la collecte et le transport des déchets de la capitale. L’objectif affiché est de fédérer les différents acteurs autour d’un système plus intégré. Cette perspective soulève cependant plusieurs questions essentielles. Quel sera le coût du contrat ? Quels quartiers seront prioritaires ? Les zones périphériques seront-elles couvertes au même titre que les grands axes ? Combien de centres de transfert seront construits ? Quelle sera la destination exacte des déchets ? Le tri sera-t-il obligatoire ? Et surtout, quels mécanismes permettront aux citoyens de contrôler la qualité du service ?
Le vrai trajet des déchets
Aujourd’hui, le parcours d’un sac d’ordures à N’Djamena peut être résumé en deux itinéraires. Le parcours organisé : Ménage → collecteur/comité/entreprise → point de regroupement ou zone de collecte → transport → site de dépôt. Et le parcours beaucoup plus problématique : Ménage → rue/caniveau/bassin/terrain vacant → dépotoir sauvage → déplacement éventuel lors d’une opération municipale.
Le premier parcours coûte de l’argent et nécessite une organisation. Le second paraît gratuit pour celui qui jette, mais son coût est finalement payé par toute la collectivité : curage des caniveaux, lutte contre les inondations, nettoyage des marchés, dégradation du cadre de vie et risques sanitaires.
À N’Djamena, le problème des déchets n’est donc pas simplement celui d’une population qui jette trop. C’est un problème de chaîne. La pré-collecte ne couvre pas tous les ménages. La collecte reste insuffisante. Les centres de transfert manquent. Les équipements sont limités. Les entreprises privées interviennent mais leur rôle et leurs contrats restent difficiles à documenter publiquement. Les quartiers périphériques sont moins bien desservis. Et les infrastructures d’évacuation des eaux sont utilisées comme solutions de dernier recours. Tant que ces maillons ne fonctionneront pas ensemble, déplacer les tas d’ordures ne fera que déplacer le problème.
À N’Djamena, le véritable enjeu n’est donc pas seulement de nettoyer la ville. C’est de construire une chaîne où chaque déchet possède une destination connue, contrôlée et financée de la poubelle du ménage jusqu’à son traitement final.
Car un déchet qui disparaît de la rue n’a pas forcément disparu. Il faut encore savoir où il est allé.