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# Tchad : 23 ans de pétrole et autant d'interrogations sur les retombées
- URL: https://www.alwihdainfo.com/tchad-23-ans-de-petrole-et-autant-dinterrogations-sur-les-retombees/
- Published: 2026-10-15T14:45:00.000Z
- Updated: 2026-10-15T14:44:59.000Z
- Description: Vingt-trois ans après le début de l'exportation du pétrole au Tchad, le contraste entre les recettes générées et la réalité des infrastructures scolaires et énergétiques interroge.
- Author: Alwihda Info
- Tags: Tchad

**Par Barra Lutter**

Le 10 octobre rappelle une date majeure de l'histoire économique du Tchad : le début de l'exportation du pétrole en 2003\. Vingt-trois ans plus tard, l'or noir a généré des recettes considérables et nourri de grandes promesses de développement. Pourtant, une question demeure : combien d'écoles publiques construites et équipées selon les normes, combien de ménages raccordés à l'électricité et combien de vies réellement transformées grâce à cette richesse nationale ?

 L'or noir, une promesse qui mérite des comptes

Le 10 octobre ne devrait pas passer inaperçu. Cette date symbolise l'entrée du Tchad dans le cercle des pays exportateurs de pétrole, avec l'espoir de financer les infrastructures, d'améliorer les services sociaux et de réduire la pauvreté. Le pétrole devait être bien davantage qu'une source de revenus pour l'État : il devait devenir un levier de transformation du quotidien des Tchadiens.

Mais vingt-trois ans après, le contraste entre les promesses et les réalités interroge. Dans plusieurs localités, des enfants continuent d'apprendre dans des salles de classe précaires, parfois dépourvues de tables-bancs, tandis que les coupures d'électricité perturbent les activités économiques et la vie des ménages.

Le problème n'est pas seulement celui de la richesse produite. Il est aussi celui de sa gestion, de sa répartition et de sa traduction en résultats concrets. Une rente pétrolière ne devient un progrès national que lorsqu'elle se transforme en écoles fonctionnelles, en hôpitaux équipés, en routes praticables et en énergie accessible.

Des milliards de recettes, mais quels résultats mesurables ?

La question des recettes pétrolières mérite un examen rigoureux. Depuis les premières exportations, les revenus issus du brut, des redevances, des impôts et des participations de l'État ont représenté des sommes importantes. Toutefois, il faut distinguer les recettes brutes des compagnies, les revenus effectivement encaissés par le Trésor et les montants consacrés aux investissements publics.

Sans une consolidation des données budgétaires sur l'ensemble de la période, avancer un chiffre global unique risquerait de confondre des revenus de nature différente. Cette prudence ne doit cependant pas servir de prétexte à l'absence de transparence.

Les citoyens sont en droit de demander un bilan public : combien de milliards de francs CFA ont été encaissés depuis 2003 ? Quelle part a financé l'éducation, la santé, l'eau, les infrastructures et l'électrification ? Quels ouvrages ont été livrés, lesquels sont réellement opérationnels et combien de projets sont restés inachevés ? L'enjeu est simple : chaque franc issu du sous-sol doit pouvoir être rapproché d'un résultat vérifiable pour la population.

 Des écoles aux normes : le pétrole peut-il financer l'éducation ?

Combien d'écoles ont été construites, équipées et entretenues grâce aux recettes pétrolières depuis 2003 ? Combien disposent de salles de classe solides, de tables-bancs, de latrines, d'eau potable et de matériel pédagogique adapté ?

Ces questions ne relèvent pas d'une polémique gratuite. En 2016, la Banque mondiale décrivait déjà des écoles tchadiennes installées dans des constructions de fortune en paille. Un projet avait alors permis de construire et d'équiper 400 salles de classe, d'installer 465 latrines et 253 points d'eau.

Ces réalisations sont importantes, mais elles ne constituent pas un bilan national des investissements financés par le pétrole. Le Tchad doit publier un inventaire exhaustif des établissements construits, des salles rénovées et des équipements effectivement livrés, avec leur localisation, leur coût et leur état actuel.

Car inaugurer une école ne suffit pas. Il faut des enseignants, des équipements, des sanitaires et des conditions d'apprentissage dignes. L'avenir d'un enfant ne devrait pas dépendre de sa naissance dans une localité oubliée des investissements publics.

 Électricité : une richesse sous terre, une pénurie dans les foyers

Le paradoxe est tout aussi frappant dans le secteur énergétique. Selon les données de la Banque mondiale, seuls 13,4 % de la population tchadienne avaient accès à l'électricité en 2024\. Ce chiffre résume une contradiction majeure : un pays producteur de pétrole demeure confronté à un accès extrêmement limité à l'énergie. Les ménages, les petites entreprises, les écoles et les structures sanitaires subissent les conséquences de cette insuffisance.

Certes, produire du pétrole ne garantit pas automatiquement une alimentation électrique généralisée. Il faut des centrales, des réseaux de transport, des lignes de distribution, des investissements et une gestion efficace. Mais après plus de deux décennies d'exploitation, les citoyens sont légitimement en droit d'exiger des résultats à la hauteur des ressources mobilisées.

L'objectif ne doit pas se limiter à multiplier les projets annoncés. Il faut mesurer le nombre de ménages nouvellement raccordés, les heures de disponibilité du courant, le coût de l'électricité et les progrès réalisés dans les zones rurales.

 L'Afrique offre des leçons, pas des miracles

D'autres pays africains montrent que la gestion des ressources naturelles peut s'accompagner de mécanismes utiles au développement. Le Ghana, par exemple, a mis en place des fonds pétroliers encadrés par la loi pour organiser la gestion de certains revenus issus des hydrocarbures. Le Nigeria a développé une politique de contenu local afin de renforcer la participation de ses entreprises et de ses travailleurs à l'industrie pétrolière.

Ces expériences ne sont pas exemptes de difficultés. L'Angola et la Guinée équatoriale rappellent également qu'une importante richesse pétrolière ne suffit pas, à elle seule, à garantir une prospérité partagée.

La leçon est claire : les ressources naturelles exigent des institutions solides, une transparence budgétaire, des investissements durables et un contrôle citoyen. Le Tchad doit s'inspirer des mécanismes les plus pertinents, sans idéaliser les modèles étrangers.

 Le véritable anniversaire du pétrole doit être un bilan

Le 10 octobre ne devrait pas être seulement une date commémorative. Il devrait devenir un rendez-vous annuel de redevabilité publique.

Le gouvernement doit rendre compte des recettes encaissées, des dépenses engagées, des écoles livrées, des infrastructures énergétiques réalisées et des populations bénéficiaires. L'Initiative pour la transparence dans les industries extractives fournit déjà un cadre pour suivre les flux financiers du secteur.

Vingt-trois ans après le premier baril, le débat ne porte plus seulement sur la quantité de pétrole extraite, mais sur la qualité de vie qu'il a permis de financer. Combien d'écoles dignes ? Combien de ménages éclairés ? Combien d'hôpitaux fonctionnels ? Combien d'emplois durables ?

L'or noir appartient à la nation. Son bilan ne peut donc se résumer aux recettes de l'État ni aux discours officiels. Il doit se lire dans les salles de classe, les foyers éclairés et les services publics accessibles.

Au Tchad, le pétrole ne devrait pas seulement enrichir les comptes publics. Il devrait éclairer les maisons, instruire les enfants et ouvrir des perspectives à toute une génération. Sinon, après vingt-trois ans d'exploitation, la question restera entière : à qui profite réellement l'or noir tchadien ?