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# Tchad : 66 ans d’indépendance, pourquoi l’agriculture attend-elle encore la pluie ?
- URL: https://www.alwihdainfo.com/tchad-66-ans-dindependance-pourquoi-lagriculture-attend-elle-encore-la-pluie/
- Published: 2026-08-22T12:56:45.000Z
- Updated: 2026-08-22T12:56:45.000Z
- Description: Soixante-six ans après son indépendance, le Tchad possède un immense potentiel agricole mais reste vulnérable aux aléas climatiques. Pour assurer sa sécurité alimentaire, le pays doit d'urgence investir dans la maîtrise de l'eau.
- Author: Alwihda Info
- Tags: Tchad

**Par Barra Lutter**

Soixante-six ans après son indépendance, le Tchad reste paradoxalement prisonnier du ciel. Avec plus de 39 millions d'hectares de terres potentiellement cultivables, des ressources en eau considérables et un important cheptel, le pays possède les bases d'une puissance agricole. Pourtant, l'agriculture demeure largement pluviale et vulnérable aux sécheresses, aux inondations et à l'irrégularité des saisons. Dans un contexte de changement climatique, attendre la pluie pour nourrir la population n'est plus seulement une faiblesse économique : c'est un risque stratégique.

**Des terres, mais peu d'irrigation**

Le potentiel agricole tchadien est considérable. Selon la FAO, le pays dispose d'environ 39 millions d'hectares de terres arables, dont une faible partie seulement est effectivement mise en valeur. Le potentiel irrigable est également important grâce aux eaux du Chari, du Logone et aux nombreux cours d'eau et zones humides.

Mais le paradoxe demeure : le Tchad possède les terres, l'eau et une population rurale importante, mais dépend encore principalement de la pluviométrie. Le problème n'est donc pas seulement la disponibilité des ressources, mais la capacité à les maîtriser.

Dans un pays où les précipitations sont fortement concentrées dans le sud et diminuent progressivement vers le nord, les différences climatiques sont considérables. Une même politique agricole ne peut donc pas convenir au cultivateur du Mayo-Kebbi, à celui du Guéra ou à l'agriculteur du Kanem.

**Quand la pluie devient une politique agricole**

L'agriculture représente environ 40 % du PIB tchadien et fait vivre une grande partie de la population. Pourtant, sa productivité reste faible et sa dépendance aux conditions météorologiques constitue l'un de ses principaux handicaps. La Banque mondiale considère d'ailleurs l'agriculture et l'élevage comme des secteurs essentiels pour diversifier l'économie tchadienne et réduire la dépendance au pétrole.

Chaque mauvaise saison agricole se transforme rapidement en problème économique et social : hausse des prix, baisse des revenus ruraux, déplacements de populations et aggravation de l'insécurité alimentaire. Les inondations de 2024 ont illustré l'autre visage du problème. Selon les Nations unies, elles ont affecté environ 1,9 million de personnes au Tchad et provoqué d'importantes pertes agricoles et matérielles.

Voilà le paradoxe climatique tchadien : trop peu d'eau à certains moments, trop d'eau à d'autres. L'eau existe, mais elle n'est pas suffisamment maîtrisée. Le Tchad appartient au bassin du lac Tchad, partagé avec plusieurs pays. Son territoire est également traversé par le Chari et le Logone, deux fleuves essentiels à l'agriculture, à l'élevage et à la vie quotidienne. Le problème est que l'accès à cette ressource reste très inégal.

Les infrastructures hydrauliques agricoles sont insuffisantes : barrages, retenues d'eau, systèmes d'irrigation, canaux, stations de pompage et infrastructures de stockage restent largement en dessous des besoins. Le Tchad pourrait donc produire davantage sans nécessairement attendre davantage de pluie. La véritable révolution agricole serait de passer d'une agriculture dépendante du ciel à une agriculture capable de maîtriser l'eau.

**Les leçons de l'Éthiopie, du Maroc et du Sénégal**

L'expérience éthiopienne montre qu'un pays africain peut progressivement réduire sa vulnérabilité climatique en investissant dans l'irrigation et la gestion de l'eau. L'Éthiopie développe depuis plusieurs années de grands périmètres irrigués et des infrastructures hydrauliques destinées à augmenter la production agricole. Le pays dispose aujourd'hui de centaines de milliers d'hectares irrigués et continue d'investir dans les systèmes d'irrigation à petite et grande échelle. Le modèle éthiopien n'est pas exempt de difficultés, mais il montre une chose essentielle : la pluie peut être un facteur agricole sans être l'unique condition de production.

De son côté, le Maroc produit malgré la sécheresse et offre une autre leçon. Confronté à plusieurs années de pénurie, le royaume a accéléré ses politiques d'économie d'eau, d'irrigation localisée et de modernisation agricole. Plus de 700 000 hectares sont aujourd'hui équipés en irrigation localisée, notamment grâce au développement du goutte-à-goutte. Pour le Tchad, le message est évident : chaque goutte d'eau doit produire davantage.

Enfin, le Sénégal a également investi dans l'irrigation, notamment dans la vallée du fleuve Sénégal. L'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) a permis de développer des infrastructures hydrauliques destinées à l'agriculture, à l'énergie et à la régulation de l'eau. La vallée constitue aujourd'hui l'une des principales zones agricoles irriguées du pays. Le Tchad dispose lui aussi de grands fleuves : la question n'est donc pas de savoir s'il possède de l'eau, mais comment transformer cette ressource en production agricole régulière.

**Un risque climatique aggravé**

Le changement climatique ne laissera aucun répit. Il complique encore l'équation, et la Banque mondiale estime que le Tchad est extrêmement vulnérable à ses effets, notamment aux sécheresses, aux inondations et à la dégradation des terres. Les projections indiquent que ces phénomènes pourraient devenir plus fréquents et plus intenses.

Continuer à dépendre presque exclusivement des pluies revient donc à exposer une partie importante de l'économie nationale à un risque incontrôlable. Il faut investir massivement dans les semences adaptées, l'irrigation, la récupération des eaux de pluie, les retenues d'eau, l'agroécologie, les services météorologiques et les infrastructures de stockage.

**Le pétrole doit financer l'agriculture**

Depuis l'exploitation commerciale du pétrole en 2003, le Tchad dispose d'une source importante de revenus. La question fondamentale est désormais celle de leur utilisation. Pourquoi ne pas consacrer une part plus importante de ces rentes à la modernisation agricole ?

Construire des barrages, développer l'irrigation, mécaniser les exploitations, aménager les terres, financer les coopératives, construire des entrepôts et développer l'agro-industrie : voilà des investissements capables de produire des richesses bien après la diminution des réserves pétrolières.

**Le Tchad ne doit plus attendre le ciel**

Après 66 ans d'indépendance, le défi agricole tchadien n'est plus simplement de produire davantage. Il est de produire régulièrement, quelles que soient les conditions météorologiques. Le pays possède des terres, des fleuves, des zones humides, des éleveurs, des agriculteurs et une jeunesse nombreuse. Ce qui manque encore, c'est une politique suffisamment ambitieuse pour transformer ces atouts en système agricole résilient.

Attendre la pluie peut fonctionner lorsque les saisons sont prévisibles. Dans un climat qui change, c'est devenu un pari dangereux. Le Tchad ne doit plus demander au ciel de nourrir sa population. Il doit apprendre à maîtriser son eau, protéger ses terres et transformer son potentiel agricole en véritable puissance économique. L'indépendance politique a été conquise en 1960 ; l'indépendance alimentaire, elle, reste à gagner.