Tchad : à Ati, entre survie économique et urgence climatique, le dilemme du bois-énergie
À Ati, dans le centre du Tchad, la coupe du bois et la production de charbon illustrent le dilemme entre préservation de l'environnement et survie économique des ménages précaires.
Par Gloria Ronel
Dans la ville d’Ati et ses environs, le bois représente à la fois une source d’énergie pour les ménages et un moyen de subsistance pour ceux qui le collectent, le transportent ou le transforment en charbon. Entre difficultés économiques et préservation de l’environnement, la lutte contre la déforestation pose une question essentielle : comment protéger les arbres sans priver les populations de leurs moyens de vivre ?
Il est à peine six heures du matin. Alors que la ville d’Ati commence à s’éveiller, certains habitants s’apprêtent à prendre la direction des espaces boisés environnants. Munis de haches, de machettes ou de cordes, ils partent à la recherche du bois qui servira à alimenter les foyers ou à produire du charbon.
Plus tard dans la matinée, vers 10 h, on aperçoit des femmes, des jeunes filles ainsi que des hommes juchés sur des ânes, vendant les fagots dans les couloirs des quartiers ou aux abords des grandes voies longeant le marché moderne. Pour les uns, cette activité permet de préparer les repas de la famille. Pour les autres, elle représente une source de revenus, aussi modeste soit-elle.
À Ati, comme dans d’autres localités du Sahel, le bois se trouve au croisement de deux urgences : répondre aux besoins immédiats des ménages et préserver des ressources naturelles soumises à de fortes pressions. Derrière chaque fagot posé au bord d’une route ou chaque tas de charbon proposé à la vente, il y a une économie souvent informelle, des efforts physiques considérables et des familles qui cherchent à faire face aux dépenses quotidiennes.
« Si je ne vends pas le bois, comment vais-je nourrir mes enfants ? »
Pour comprendre la déforestation, il faut d’abord écouter ceux qui vivent de l’exploitation du bois. Le charbonnier ne regarde pas nécessairement l’arbre comme une ressource à préserver à long terme. Il peut aussi le considérer comme une bouée de secours lorsque les autres activités ne suffisent plus.
Moussa Djarma, charbonnier d’une quarantaine d’années, explique son quotidien : « Je sais que les arbres sont importants pour nous. Mais quand je n’ai pas de travail et que mes enfants ont faim, je dois chercher quelque chose à faire. La fabrication du charbon demande beaucoup d’efforts. Il faut couper le bois, préparer le four, attendre la carbonisation et transporter le produit jusqu’au lieu de vente. Après toutes ces dépenses, il ne reste parfois pas grand-chose. »
Son témoignage illustre le dilemme auquel sont confrontées les personnes qui dépendent de cette activité. La fabrication du charbon exige du bois en quantité et contribue à la dégradation des espaces boisés lorsque les prélèvements dépassent les capacités de renouvellement de la végétation. La difficulté est donc double : limiter les pratiques qui détruisent durablement les ressources et éviter que les mesures de protection ne fragilisent davantage des populations déjà économiquement vulnérables.
Les femmes collectrices, entre travail pénible et revenus incertains
À côté des charbonniers, les femmes qui ramassent ou collectent du bois participent également à l’économie domestique. Selon les localités et les saisons, elles recherchent du bois mort pour la cuisson familiale, en vendent une partie ou consacrent plusieurs heures à son transport.
Mariam Mahamat Nour, une collectrice vivant à proximité du marché moderne d’Ati, raconte : « Je pars tôt pour trouver du bois. Quand j’en ramasse suffisamment, je peux en rapporter à la maison et parfois en vendre une partie. Mais il faut marcher longtemps, porter les charges et recommencer le lendemain. Si le bois devient difficile à trouver près de chez nous, nous devons aller plus loin ou couper des arbres. Notre quotidien est rempli de défis. »
En effet, le prélèvement de bois mort peut, dans certains milieux, limiter les dégâts par rapport à l’abattage d’arbres vivants, mais un ramassage excessif réduit la matière organique indispensable aux sols et aux habitats naturels.
Dans les ménages, cuisiner reste une nécessité quotidienne
La pression sur les ressources naturelles ne peut être comprise sans examiner les habitudes de consommation. Pour une famille qui prépare chaque jour plusieurs repas, le combustible représente un besoin récurrent. Kadjidja, mère de famille résidant à Ati, décrit ses difficultés : « Nous devons préparer à manger tous les jours. Lorsque nous avons de l’argent, nous achetons du bois. Sinon, nous cherchons ce que nous pouvons ramasser. Le gaz peut être une solution, mais il faut pouvoir acheter le matériel et payer les recharges. En plus, il est difficile d’en trouver, alors nous choisissons souvent ce que notre budget nous permet. »
Fandebné Solange, une autre habitante, renchérit : « Ici à Ati, trouver du gaz est un vrai défi. Dans un mois, nous avons la possibilité de recharger une seule fois, alors que nous devons manger au quotidien. Nous n’avons donc pas d’autre choix que d’utiliser le bois. Le charbon aussi ne nous arrange pas trop, parce que ça ne dure pas. »
Ces témoignages mettent en évidence une réalité incontournable : le choix du combustible dépend largement du pouvoir d’achat, de la disponibilité des produits et des équipements accessibles aux ménages.
Au Tchad, la dépendance des foyers au bois-énergie demeure une question majeure, particulièrement en milieu rural. Selon l’enquête de l’Institut national de la statistique, publiée à partir des données de 2018, 72,9 % des ménages utilisaient du bois ramassé ou acheté comme principal combustible pour cuisiner. En zone rurale, cette proportion atteignait 88,8 % pour le bois ramassé, tandis que l’utilisation du gaz restait marginale. Ces chiffres confirment le poids du bois dans les pratiques domestiques au niveau national, sans pour autant déterminer la proportion actuelle des ménages concernés dans la province du Batha.
En 2024, la cinquième Enquête sur les conditions de vie des ménages et la pauvreté au Tchad (ECOSIT 5) a relevé que 72,1 % des ménages utilisaient du bois ramassé et 13,8 % du bois acheté.
Des pratiques à observer au-delà des marchés
La déforestation ne se mesure pas uniquement au nombre de fagots vendus. Protéger les arbres sans condamner les ménages à la précarité exige des mesures adaptées aux réalités économiques locales. Des interdictions ou des contrôles stricts contribuent à encadrer l’exploitation, mais ils s’avèrent insuffisants si les populations ne disposent pas d’alternatives viables pour gagner leur vie ou préparer leurs repas.
En février 2025, les autorités tchadiennes ont annoncé des mesures interdisant le transport et la commercialisation du bois et du charbon. Si cette décision environnementale poursuit un objectif de protection légitime, elle entraîne des conséquences économiques immédiates pour les travailleurs concernés.
Pour être durable, la transition doit associer les services forestiers, la commune, les organisations locales, les commerçants et les communautés rurales. Le développement de foyers améliorés, l’accès à des combustibles alternatifs abordables, la régénération naturelle assistée et la création d’activités génératrices de revenus peuvent contribuer à réduire la pression sur les arbres, tout en améliorant les conditions de vie des Tchadiens.
Les projets de reboisement doivent, quant à eux, être suivis dans le temps. Planter des arbres ne suffit pas : il faut s’assurer de leur survie, de leur adaptation au climat local et de l’implication des populations dans leur entretien.
À Ati, la réponse passe aussi par des alternatives économiques
La déforestation ne peut être combattue durablement si l’on se contente d’exhorter les populations à cesser de couper du bois sans comprendre les motifs de leur démarche. Pour le charbonnier, il s’agit de nourrir sa famille ; pour la collectrice, de compléter les revenus du ménage ; pour la mère de famille, de préparer les repas au coût le plus supportable. Tous partagent une même contrainte : la nécessité de satisfaire les besoins du présent.
C’est pourquoi le débat sur le bois, en particulier dans les provinces du Tchad, doit dépasser l’opposition stérile entre développement économique et protection de l’environnement. Il doit interroger les opportunités d’emploi, le coût de l’énergie, la gestion des ressources naturelles et la capacité des collectivités à proposer des solutions de rechange. Préserver les arbres, c’est préserver les conditions de vie des générations futures. Mais pour que cette ambition devienne réalité, les familles qui dépendent aujourd’hui du bois doivent pouvoir envisager d’autres sources de revenus et accéder à des solutions de cuisson abordables.
À Ati, l’urgence ne consiste pas seulement à compter les arbres qui disparaissent, mais aussi à mesurer combien de familles en dépendent, ce que leur coûte cette dépendance et quelles alternatives concrètes leur permettront de vivre sans épuiser les ressources de demain.