Tchad : investir mieux pour une compétitivité durable
Malgré des investissements publics massifs, le Tchad peine à améliorer sa compétitivité économique. L'accent doit être mis sur l'efficacité des dépenses pour stimuler une croissance durable.
Par Gloria Ronel
Les investissements publics occupent une place centrale dans les stratégies de développement des pays émergents et en développement. Au Tchad, ils sont présentés comme un moteur de croissance, de modernisation des infrastructures et d’amélioration de la compétitivité nationale. Pourtant, malgré d’importantes dépenses publiques consacrées aux infrastructures économiques et sociales au cours des deux dernières décennies, les performances économiques du pays restent en deçà de son potentiel. Cette situation soulève une interrogation fondamentale : les investissements publics améliorent-ils réellement la compétitivité de l’économie tchadienne ?
La théorie économique considère l’investissement public comme un facteur susceptible d’accroître la productivité globale des facteurs lorsqu’il contribue à améliorer les infrastructures, l’éducation, la santé ou encore l’accès à l’énergie. Dans le modèle de croissance de Solow, l’accumulation du capital public favorise l’augmentation de la production potentielle, à condition que les investissements soient efficaces et accompagnés d’une amélioration du capital humain et de la productivité.
Au Tchad, les investissements publics ont connu une progression significative depuis les années 2000, notamment grâce aux recettes pétrolières. Selon la Banque mondiale, les dépenses publiques d’investissement ont régulièrement représenté entre 8 % et 15 % du produit intérieur brut, selon les années et les contraintes budgétaires. Une part importante de ces ressources a été orientée vers la construction de routes, de bâtiments administratifs, d’établissements scolaires, d’hôpitaux et d’infrastructures énergétiques.
Ces investissements ont produit certains résultats tangibles. Le réseau routier s’est progressivement développé, facilitant les échanges entre plusieurs régions du pays. Des infrastructures sanitaires et éducatives ont également été construites afin d’améliorer l’accès aux services sociaux de base. Ces réalisations constituent des préalables indispensables à toute amélioration durable de la compétitivité.
Cependant, les indicateurs internationaux montrent que ces efforts n’ont pas encore permis au Tchad de combler son retard économique. Selon les données de la Banque mondiale, l’économie tchadienne demeure fortement dépendante du secteur pétrolier, qui représente une part importante des exportations et des recettes publiques. Hors hydrocarbures, la productivité reste faible et l’économie demeure peu diversifiée.
Les difficultés structurelles sont nombreuses. Les entreprises continuent de supporter des coûts élevés liés au transport, à l’insuffisance de l’approvisionnement en électricité, au faible accès au financement et aux contraintes administratives. Selon les estimations de la Banque africaine de développement, le déficit d’infrastructures constitue encore un frein majeur à l’investissement privé et à la transformation industrielle.
Au-delà du volume des dépenses publiques, c’est surtout leur efficacité qui est aujourd’hui remise en question. Plusieurs études du Fonds monétaire international montrent que la qualité de la gestion des investissements publics influence davantage la croissance économique que le niveau des dépenses lui-même. Les retards dans l’exécution des projets, les dépassements de coûts, l’insuffisance de l’entretien des infrastructures et les faiblesses en matière de gouvernance réduisent considérablement le rendement économique des investissements réalisés.
Le cas du Tchad illustre cette problématique. Malgré les sommes engagées, la compétitivité du secteur privé demeure limitée. Les petites et moyennes entreprises restent confrontées à un environnement économique peu favorable, marqué par des coûts élevés de production, une faible industrialisation et une intégration limitée dans les chaînes de valeur régionales.
L’expérience internationale montre pourtant que les investissements publics peuvent devenir un puissant levier de compétitivité lorsqu’ils répondent à trois conditions essentielles : une planification rigoureuse, une gouvernance transparente et une complémentarité avec l’investissement privé. Les pays ayant réussi leur transformation économique ont généralement associé le développement des infrastructures à des réformes institutionnelles, à l’amélioration du climat des affaires et au renforcement du capital humain.
Pour le Tchad, la priorité ne devrait donc plus être uniquement d’investir davantage, mais d’investir plus efficacement. Les ressources publiques gagneraient à être davantage orientées vers les infrastructures énergétiques, les technologies numériques, la modernisation de l’agriculture, la formation professionnelle et l’entretien des ouvrages existants. Une meilleure évaluation économique des projets, accompagnée d’un renforcement des mécanismes de contrôle et de transparence, permettrait également d’améliorer le rendement des investissements publics.
En définitive, les investissements publics constituent une condition nécessaire, mais non suffisante, pour améliorer la compétitivité de l’économie tchadienne. Sans diversification de l’appareil productif, sans amélioration de la gouvernance et sans participation accrue du secteur privé, leur impact restera limité. Le véritable enjeu consiste désormais à transformer la dépense publique en investissement productif, capable de stimuler durablement la croissance, l’emploi et la création de richesses.