Tchad : le gouvernement compte en gouttes, N’Djamena pleure en cascades
Alors que les cimetières de N'Djamena affichent complet et que les familles pleurent leurs morts, le bilan officiel de la dengue ne comptabilise que quatorze décès, révélant un profond décalage avec la réalité du terrain.
Pendant que les cimetières de Lamadji et de Toukra affichent complet et rivalisent d'ingéniosité pour pousser les murs, le ministère de la Santé publique vient de révolutionner les mathématiques modernes. La science retient son souffle : selon les calculs officiels du 26 octobre, la dengue n'aurait fait que quatorze petits morts. Quatorze. Un chiffre si précis, si minimaliste, qu'on se demande si le ministère ne compte pas uniquement les décès survenus dans ses propres services.
Pendant ce temps, à la mosquée Markaz, le vendredi 30 octobre a vu défiler 26 dépouilles pour la prière mortuaire en une seule journée. Mais la logique gouvernementale est implacable : 26 corps dans une seule mosquée, cela rentre parfaitement dans les 14 morts nationaux. C'est l'effet d'optique de la rigueur administrative. Ne soyez pas mauvaise langue.
À l’Hôpital Général de Référence Nationale, ainsi que dans les cliniques privées, on innove également. Face à la saturation des services, les patients sont désormais invités à tester une thérapie de proximité : l'allongement à même le sol. Une manière subtile de les préparer à l'étape suivante, celle de Lamadji, tout en gardant les pieds sur terre.
Si les familles courent partout à la recherche d’un traitement, c'est sans doute par manque d’exercice. Car du côté de l'État, la réponse est à la hauteur de la crise : un silence de cathédrale, ou plutôt une surdité de marbre. Pourquoi s'alarmer pour une épidémie quand on peut simplement regarder ailleurs ? Le déni a ce grand avantage nutritionnel : il ne coûte rien en moustiquaires et nourrit l'illusion que tout va bien.
Il faut comprendre nos dirigeants : on ne peut pas être partout. On ne peut pas à la fois compter les tentes mortuaires qui fleurissent à chaque coin de rue et dresser le bilan de deux années d’actions héroïques. C'est ainsi que, pendant que les cortèges funèbres embouteillent les pistes, la fine fleur de l'administration s'est réunie dans la fraîcheur climatisée du Radisson Blu. Entre deux petits fours, on y célèbre le succès de l'action gouvernementale. Et le bilan est excellent, surtout si l'on ignore les réalités en dehors de la salle de conférence.
Gouverner, après tout, c'est l'art du timing. Si les provinces s'embrasent sous les conflits intercommunautaires pour l'accès à l'eau et aux terres, et que la maladie s'occupe du reste, cela fait autant de problèmes d'accès aux ressources qui se régleront d'eux-mêmes, faute de combattants.
Alors, que le peuple cesse de paniquer et d'exiger une « mobilisation générale » ou un appel à la solidarité internationale. Le gouvernement gère la situation avec la plus grande des maîtrises : celle du dictionnaire, où le mot urgence a visiblement été remplacé par le mot discours.