Tchad : le "Samal Far", une pharmacie de rue qui interroge

À N'Djamena, le "samal far", une pharmacie de rue, attire par sa simplicité, mais soulève des questions sur la sécurité sanitaire et la régulation des produits vendus.

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Tchad : le "Samal Far", une pharmacie de rue qui interroge

Par Idriss Abdelkerim

Dans les artères poussiéreuses de N'Djamena, un phénomène bien connu des habitants prend de l’ampleur. Seaux à la main, remplis de racines, poudres, feuilles séchées et liquides colorés, des vendeurs ambulants sillonnent les quartiers populaires et les marchés. Leur outil principal : un micro accroché à un haut-parleur, diffusant en boucle des promesses de guérison.

« Typhoïde, maux de tête, hémorroïdes, infections, pertes blanches… tout est traité », lancent-ils à tue-tête, attirant une clientèle nombreuse. Ce commerce, communément appelé "samal far", s’est imposé comme une solution rapide et accessible pour de nombreux citoyens, dans un contexte où l’accès aux soins reste parfois limité ou coûteux.

Le succès du "samal far" repose sur sa proximité et sa simplicité. Ici, pas de consultation, pas d’analyse médicale, encore moins d’ordonnance. Le client décrit ses symptômes et repart aussitôt avec un produit présenté comme un remède miracle.

Mais derrière cette accessibilité, plusieurs questions émergent. Les produits vendus ont-ils été testés en laboratoire ? Leur composition est-elle connue et contrôlée ? Les vendeurs disposent-ils d’une autorisation officielle pour exercer ?

Selon les normes de l'Organisation mondiale de la santé, tout médicament destiné à traiter une maladie doit passer par des phases rigoureuses d’évaluation, incluant des tests de sécurité et d’efficacité. Or, dans le cas du "samal far", ces exigences semblent difficilement vérifiables.

Il serait réducteur de rejeter en bloc ces pratiques. La médecine traditionnelle occupe une place importante dans les sociétés africaines, y compris au Tchad, où elle constitue parfois le premier recours en matière de santé.

Cependant, l’absence de dosage précis, le manque d’information sur les effets secondaires ou les interactions médicamenteuses exposent les consommateurs à des risques réels. Certains professionnels de santé s’inquiètent notamment de retards de diagnostic ou de complications aggravées par l’usage de traitements inadaptés.

Face à cette situation, le rôle du Ministère de la Santé Publique du Tchad suscite des interrogations. Pourquoi ces activités semblent-elles se dérouler sans contrôle visible ? Plusieurs hypothèses sont avancées : manque de ressources pour assurer une régulation efficace, difficulté à encadrer un secteur informel très mobile, ou encore tolérance implicite face à une pratique profondément ancrée dans les habitudes.

Le phénomène du "samal far" met en lumière un défi majeur : concilier accessibilité des soins, respect des traditions et sécurité sanitaire. Certains experts plaident pour une meilleure intégration de la médecine traditionnelle dans le système de santé, avec des formations, des certifications et des contrôles adaptés.

En attendant, les rues de N’Djamena continuent de résonner au rythme des haut-parleurs, où chaque vendeur promet une guérison rapide. Entre espoir et incertitude, les consommateurs naviguent dans un espace où la santé devient un marché ambulant accessible, mais pas toujours sans risques.