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Tchad : médicaments de la rue, plongée au cœur d'un marché informel persistant

Au Tchad, notamment à Ati, le marché informel des médicaments prospère en dépit des risques sanitaires connus. Entre précarité financière et accès restreint aux soins, décryptage d'un phénomène persistant.

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Tchad : médicaments de la rue, plongée au cœur d'un marché informel persistant
Illustration — © droits externes

Par Gloria Ronel

À Ati, capitale de la province du Batha, les médicaments ne se trouvent pas uniquement derrière les comptoirs des pharmacies et dans les formations sanitaires. Dans certains quartiers et espaces commerciaux, des produits pharmaceutiques circulent en dehors du circuit officiel. Même constat au marché Moderne, où ces médicaments sont vendus à la sauvette dans les couloirs. Ce phénomène soulève une question essentielle : pourquoi des habitants continuent-ils à s'approvisionner auprès de vendeurs non autorisés alors que les risques sanitaires sont connus ?

La question n'est pas nouvelle au Tchad, mais elle prend une dimension particulière dans les provinces, où les autorités ont déjà dû intervenir à plusieurs reprises contre des points de vente illégaux.

En octobre 2025, le préfet du Batha Ouest a conduit une opération de fermeture de plusieurs officines clandestines à Ati, notamment dans les quartiers périphériques et autour du marché central. Selon le compte rendu de cette opération, certaines structures fonctionnaient dans de simples boutiques, dans des conditions d'hygiène jugées déplorables, et pratiquaient même des consultations médicales sans la moindre habilitation.

Quelques mois plus tard, en juillet 2026, une nouvelle descente de contrôle menée dans la ville a permis, selon la presse locale, de saisir des lots de médicaments périmés et stockés dans de mauvaises conditions.

Un commerce qui répond d'abord à une demande

Dans les marchés informels, le médicament est souvent considéré comme une marchandise ordinaire. Pour certains vendeurs, la priorité est de répondre à une demande quotidienne immédiate : douleur, fièvre, paludisme présumé, toux ou maux de ventre. Le problème majeur demeure l'incompétence du vendeur, qui n'est pas habilité à diagnostiquer une pathologie.

Ce phénomène s'inscrit dans un contexte structurel plus large. Une enquête menée en 2023 sur la disponibilité des médicaments essentiels au Tchad montre que l'accessibilité varie fortement selon les secteurs. À Ati, l'étude révélait une disponibilité moyenne de 76,56 % dans les structures privées ou contractuelles, contre seulement 42,20 % dans le secteur public. À l'échelle provinciale, le Batha figurait parmi les zones où l'approvisionnement global restait faible, oscillant entre 39 % et 43 % selon les types de produits.

Si ces chiffres ne mesurent pas directement l'ampleur du marché clandestin, ils mettent en lumière une réalité incontournable : pour de nombreux habitants, l'accès régulier et abordable aux soins de qualité reste un défi de santé publique.

Qui vend ?

Derrière les étals ou dans de petites boutiques, les profils des vendeurs varient : commerçants, revendeurs occasionnels ou individus autoproclamés thérapeutes sans formation reconnue. Certains n'hésitent pas à pratiquer des injections et des perfusions.

« Les clients viennent parce qu'ils veulent éviter les dépenses. Certains nous suggèrent même les noms des médicaments à administrer à leurs enfants, mais nous prenons la peine de vérifier leur état et leur température avant de procéder, même si nous ne savons pas réellement de quoi ils souffrent. Il s'agit de faire un travail préliminaire pour éviter le pire », confie un vendeur sous couvert d'anonymat. « C'est en observant mon frère, qui est docteur, le faire à la maison que j'ai appris à piquer. J'ai créé cette mini-pharmacie pour subvenir à mes besoins faute d'alternatives. Je reçois entre cinq et huit patients par jour », ajoute-t-il.

À l'échelle nationale, le Plan national de développement sanitaire (PNDS) du Tchad pointe du doigt la prolifération de dépôts et de grossistes illégaux, ainsi que la circulation de produits dépourvus d'autorisation de mise sur le marché (AMM), soulignant la complexité des contrôles face à la porosité des frontières.

D'où viennent ces médicaments ?

C'est l'une des énigmes les plus difficiles à percer. Un produit vendu hors circuit peut être authentique mais détourné de sa chaîne de distribution normale, tout comme il peut être périmé, mal conservé, falsifié ou non homologué.

Une étude récente sur la consommation d'antibiotiques au Tchad met en garde contre leur vente illégale et l'opacité de leur traçabilité. Toutefois, les experts rappellent qu'il serait imprudent d'affirmer qu'un médicament trouvé sur un marché à Ati est nécessairement contrefait du seul fait qu'il n'intervient pas d'une pharmacie agréée. Seule une analyse rigoureuse par les autorités compétentes peut attester de son origine.

Pourquoi les habitants achètent-ils ?

Le coût reste le principal moteur de ce marché. À N'Djamena comme à Ati, les consommateurs évoquent la cherté des consultations et des traitements officiels pour justifier leur recours à la rue. « Quand un enfant tombe malade, on cherche une solution rapide. Si le médicament coûte moins cher chez un vendeur informel, certains préfèrent l'acheter là-bas. On regarde surtout s'il correspond à ce qu'on cherche et si on peut payer », témoigne Mariame, mère de trois familles.

Du côté des professionnels de la santé, le danger est double : traiter à l'aveugle et risquer des complications graves. « Un médicament n'est pas une marchandise ordinaire. Lorsqu'un patient se procure un produit auprès d'une personne non qualifiée, le risque d'erreur, de mauvaise posologie ou de retard de prise en charge est majeur », prévient un pharmacien local.

Bien plus que de « faux médicaments »

Réduire le problème aux seuls faux médicaments offre une vision partielle de la crise. Un produit d'origine authentique devient dangereux s'il est exposé durablement à la chaleur, à l'humidité, ou s'il est consommé sans diagnostic médical avéré.

En août 2026, les autorités sanitaires tchadiennes ont d'ailleurs procédé à la destruction d'un important stock de produits de qualité inférieure et falsifiés, saisis lors de contrôles stricts.

Une solution globale indispensable

À Ati, les descentes de police successives confirment l'ampleur du défi. Si les interventions permettent de nettoyer ponctuellement le terrain, elles ne suffisent pas à enrayer la demande.

Tant que la consultation médicale sera perçue comme inaccessible et que les produits pharmaceutiques officiels resteront hors de portée des budgets modestes, le marché informel continuera de prospérer. La réponse durable exigera donc une stratégie combinant répression des filières illégales, sensibilisation des populations, amélioration de la disponibilité des produits essentiels et renforcement de l'accessibilité financière aux soins.

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