Tchad : « Notre pays n’a pas besoin de héros, mais d’institutions »
Au Tchad, la fascination pour les personnalités fortes masque la faiblesse chronique des institutions. Un État moderne doit reposer sur des règles durables plutôt que sur des exploits individuels.
Par Barra Lutter
Au Tchad, nous avons souvent tendance à attendre des hommes providentiels. Un chef capable de tout régler, un ministre capable de transformer un secteur en quelques mois, un maire capable de rendre une ville propre, un directeur capable de sauver une administration. Cette fascination pour les personnalités fortes cache pourtant une faiblesse plus profonde : celle de nos institutions.
Un pays ne peut pas reposer éternellement sur le courage, la bonne volonté ou le talent d’un individu. Les hommes passent. Les institutions doivent rester.
Le véritable défi du Tchad n’est donc pas de trouver davantage de héros, mais de construire des institutions suffisamment solides pour fonctionner même lorsque les personnes changent. C’est là que se mesure la maturité d’un État.
Sortir de la logique de l’homme providentiel
Lorsqu’un problème apparaît, le réflexe est souvent de chercher un responsable capable de le résoudre immédiatement. On attend une décision présidentielle, une intervention ministérielle ou une instruction exceptionnelle. Cette logique peut produire des résultats ponctuels, mais elle ne règle pas nécessairement les problèmes à long terme.
Une route réparée ne signifie pas que le système d’entretien routier fonctionne. Une campagne de nettoyage ne signifie pas que la politique d’assainissement est efficace. Une opération contre l’insalubrité ne remplace pas une véritable gestion des déchets.
Le développement commence lorsque les solutions deviennent des mécanismes permanents et non des exploits individuels.
Des institutions qui survivent aux hommes
Une institution forte est celle qui continue de fonctionner lorsque son responsable quitte son poste. Elle applique des règles connues, dispose de moyens suffisants et rend compte de son action.
Au Tchad, le véritable enjeu est donc de renforcer la justice, l'administration, les collectivités territoriales, les services publics, les organes de contrôle et les structures chargées de gérer les ressources nationales. Un bon ministre peut accélérer une réforme. Mais une administration efficace doit être capable de poursuivre cette réforme après son départ. Un président peut donner une impulsion. Mais un État moderne ne doit pas dépendre en permanence de l'impulsion d'un seul homme.
Le problème de la personnalisation
La personnalisation du pouvoir comporte un risque : elle transforme parfois une politique publique en bilan personnel. Lorsqu'un projet réussit, on célèbre son initiateur. Lorsqu'il échoue, on cherche un nouveau responsable. Entre les deux, l'institution elle-même reste dans l'ombre.
Cette culture n'est pas sans conséquence. Elle peut décourager la responsabilité collective et affaiblir les mécanismes de contrôle. Or, une démocratie ne devrait pas dépendre de la personnalité d'un dirigeant pour garantir le respect des règles. Elle doit fonctionner parce que les règles sont plus fortes que ceux qui gouvernent.
Le citoyen doit aussi changer de regard
Construire des institutions solides ne relève pas uniquement du pouvoir. Les citoyens ont également un rôle à jouer. Il faut progressivement passer d'une culture où l'on demande : « Qui va résoudre ce problème ? » à une autre question : « Quelle institution doit normalement le résoudre ? »
Cette différence paraît simple, mais elle est fondamentale. Si une population réclame constamment l'intervention personnelle d'un dirigeant pour obtenir un service auquel elle a normalement droit, cela signifie que l'institution chargée de fournir ce service ne fonctionne pas suffisamment. La véritable victoire ne consiste donc pas à obtenir une faveur. Elle consiste à faire fonctionner le système pour tout le monde.
L'État de droit comme véritable héros
Le Tchad dispose de ressources humaines considérables. Ses enseignants, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, fonctionnaires, agriculteurs, commerçants, jeunes et femmes participent chaque jour à la construction du pays.
Mais leur énergie ne peut produire son plein potentiel sans des institutions prévisibles. Un entrepreneur a besoin d'une administration efficace. Un citoyen a besoin d'une justice indépendante et accessible. Un malade a besoin d'un système de santé fonctionnel. Un étudiant a besoin d'une école qui lui ouvre réellement des perspectives. Un contribuable a besoin de savoir comment son argent est utilisé. Voilà le véritable contrat social.
Le Tchad n'a pas besoin de héros permanents. Il a besoin d'institutions qui protègent les citoyens, sanctionnent les abus, récompensent le mérite et garantissent la continuité de l'État. Les hommes peuvent avoir du courage. Les institutions, elles, doivent avoir de la mémoire. Car le jour où un pays n'aura plus besoin d'attendre un homme providentiel pour résoudre chacun de ses problèmes, il aura franchi une étape décisive vers la modernité.
Le véritable héros d'une nation n'est pas celui qui fait tout. C'est l'institution qui permet à chacun de faire correctement son travail.