Tchad : quand le mérite attend sa place

Le Tchad, riche en talents, peine à transformer ce potentiel en opportunités concrètes. Le mérite, souvent éclipsé par le capital relationnel, nécessite une valorisation pour éviter la fuite des compétences.

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Tchad : quand le mérite attend sa place

Par Gloria Ronel

Pendant des décennies, les parents tchadiens ont conseillé à leurs enfants : « Travaille bien à l'école, obtiens ton diplôme, et tu auras un avenir meilleur. » Cette promesse a façonné des générations, incitant les familles à investir dans l'éducation de leurs enfants, souvent au prix de grands sacrifices, avec l'espoir d'une vie plus stable et digne. Aujourd'hui, cette promesse est mise à l'épreuve, non parce que le travail ou les compétences ont perdu leur valeur, mais pour d'autres raisons.

Le Tchad n'a jamais compté autant de jeunes diplômés, d'ingénieurs, de médecins, d'enseignants, de développeurs informatiques, de juristes, d'artistes ou d'entrepreneurs bien formés. Pourtant, un paradoxe persiste : plus les qualifications augmentent, plus les perspectives semblent se rétrécir.

Ce constat n'est ni pessimiste ni résigné. Il invite à une réflexion collective sur la place du mérite dans notre société. Le pays traverse une période charnière avec des attentes immenses : diversification de l'économie, modernisation de l'administration, amélioration des services publics, industrialisation, transition numérique, création d'emplois. Parallèlement, la pression démographique s'accroît, avec des milliers de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail, désireux de participer à la construction nationale.

Cependant, l'économie du pays ne crée pas encore suffisamment d'emplois qualifiés pour absorber cette dynamique. Le secteur public, longtemps considéré comme l'ascenseur social par excellence, fait face à des contraintes budgétaires et à une capacité de recrutement limitée. Le secteur privé, malgré des initiatives encourageantes, reste insuffisamment développé pour répondre à la demande. Beaucoup de jeunes se tournent alors vers l'auto-emploi ou l'entrepreneuriat, souvent avec des moyens modestes et dans un environnement où l'accès au financement, aux marchés et aux infrastructures demeure difficile.

Le résultat est visible dans toutes les villes du pays. Des diplômés deviennent conducteurs de mototaxis, vendeurs ambulants, commerçants informels ou exercent des activités éloignées de leur formation. Ces parcours sont dignes et méritent le respect. Mais ils traduisent aussi une réalité : le pays ne valorise pas encore pleinement les compétences qu'il produit.

À cette contrainte économique s'ajoute une autre réalité, plus délicate à évoquer mais incontournable pour comprendre les frustrations actuelles : l'importance du capital relationnel.

Dans toute société, les réseaux professionnels jouent un rôle. Le Tchad n'échappe pas à cette logique. Les recommandations, les contacts et la confiance entre acteurs facilitent souvent les recrutements et les partenariats. Toutefois, lorsque l'accès aux opportunités semble dépendre davantage de l'entregent que de la compétence, le risque est de fragiliser la confiance dans le principe d'égalité des chances.

Le danger réside moins dans l'existence des réseaux que dans la perception qu'ils prennent le pas sur le mérite. Cette perception, qu'elle soit fondée ou amplifiée par les expériences individuelles, alimente le découragement. Elle nourrit l'idée que les efforts consentis pendant des années d'études ne garantissent pas un traitement équitable. Une telle impression peut conduire certains jeunes à se désengager, à rechercher des perspectives ailleurs ou à renoncer à investir pleinement leurs compétences au service du pays.

Cette question dépasse le seul marché de l'emploi. Elle touche également la recherche scientifique, la culture, le sport, l'innovation et l'entrepreneuriat.

Combien de projets portés par de jeunes ingénieurs restent dans les tiroirs faute d'accompagnement ? Combien de start-up prometteuses peinent à franchir leurs premières étapes faute de financement ou d'un cadre favorable ? Combien d'artistes, de cinéastes, d'écrivains ou de créateurs de contenus bâtissent leur réputation à l'étranger avant d'être véritablement reconnus chez eux ? Ces interrogations ne visent pas à opposer les générations ou les institutions, mais à souligner un enjeu : celui de la valorisation du capital humain.

Pourtant, le potentiel est immense.

L'essor du numérique transforme déjà les trajectoires. De jeunes Tchadiens développent des applications, proposent des services en ligne, travaillent à distance pour des entreprises étrangères, créent des médias numériques ou lancent des initiatives sociales qui répondent à des besoins locaux. Cette créativité montre que les compétences existent. Ce qui leur manque le plus souvent, ce n'est pas l'idée, mais un environnement capable de les faire grandir.

C'est précisément là que la responsabilité devient collective.

L'État a un rôle déterminant dans la consolidation d'un cadre où les règles sont claires, les procédures transparentes et les investissements orientés vers des secteurs créateurs de valeur. Une administration qui récompense la compétence, des concours crédibles, des politiques de soutien à l'entrepreneuriat, un meilleur accès au crédit pour les petites entreprises, des partenariats renforcés entre universités et monde économique : autant de leviers qui peuvent transformer le potentiel en résultats concrets.

Le secteur privé, lui aussi, a intérêt à investir davantage dans les compétences locales. Recruter sur la base des aptitudes, accompagner les jeunes talents, offrir des stages de qualité et soutenir l'innovation ne relèvent pas uniquement de la responsabilité sociale des entreprises ; ce sont aussi des choix qui renforcent leur compétitivité.

Les universités et les centres de formation doivent poursuivre leurs efforts pour rapprocher les enseignements des besoins réels du marché. Les connaissances académiques restent essentielles, mais elles doivent s'accompagner d'une culture de l'initiative, de l'esprit critique, de la gestion de projet, de la maîtrise des outils numériques et de l'apprentissage continu.

Enfin, les jeunes eux-mêmes sont appelés à repenser leur rapport au parcours professionnel. Le diplôme demeure un acquis précieux, mais il ne peut plus être considéré comme une garantie automatique d'emploi. Développer plusieurs compétences, créer des réseaux professionnels, apprendre tout au long de la vie, entreprendre lorsque les circonstances le permettent et saisir les opportunités offertes par l'économie numérique deviennent des stratégies de plus en plus importantes.

Au fond, la question est simple : quel modèle de société voulons-nous construire ?

Une société où le mérite demeure un principe vivant, qui récompense le travail, l'innovation et l'engagement, ou une société où les talents les plus prometteurs finissent par douter de l'utilité de leurs efforts ? La réponse à cette question déterminera en grande partie la capacité du Tchad à réussir sa transformation économique et sociale.

Le pays ne souffre pas d'une pénurie de talents. Il souffre surtout de la difficulté à convertir ce potentiel en opportunités à grande échelle. Tant que cette équation ne sera pas mieux résolue, le risque demeurera de voir une partie de notre jeunesse osciller entre frustration, précarité ou départ vers d'autres horizons.

L'avenir du Tchad ne dépend pas uniquement de ses ressources naturelles, de ses infrastructures ou de ses performances macroéconomiques. Il dépend aussi de sa capacité à faire du mérite un principe concret de gouvernance, d'accès aux responsabilités et de promotion sociale. Car lorsqu'un pays laisse ses compétences inexploitées, ce n'est pas seulement une génération qui perd espoir : c'est la nation tout entière qui renonce à une part de son avenir.