Tchad : recyclage, défis et opportunités d'une filière en devenir
Le Tchad produit 20 000 tonnes de déchets plastiques par an, mais le recyclage reste embryonnaire. Manque d'infrastructures, sensibilisation et soutien freinent une filière pourtant prometteuse pour l'économie et l'environnement.
Par Barra Lutter
Chaque jour, des milliers de sachets, de bouteilles et d’emballages plastiques sont jetés dans les rues, les caniveaux et les terrains vagues de N’Djamena. Si le plastique facilite le quotidien des consommateurs, il est devenu l’un des principaux défis environnementaux de la capitale tchadienne. Selon certaines estimations, la ville de N’Djamena produirait à elle seule près de 20 000 tonnes de déchets plastiques par an, avec une consommation moyenne de quatre à cinq emballages plastiques par personne et par jour.
Pourtant, seule une infime partie de ces déchets est collectée, et une quantité encore plus faible est recyclée. Cette réalité soulève une question essentielle : pourquoi le recyclage peine-t-il à décoller au Tchad ? Le premier obstacle réside dans l’absence d’un système efficace de collecte sélective. Dans la plupart des quartiers de la capitale, les déchets ménagers sont mélangés sans distinction. Plastiques, déchets organiques, métaux et verre finissent dans les mêmes dépotoirs ou sont abandonnés dans les rues.
Cette absence de tri à la source complique considérablement toute opération de récupération et de valorisation. À cela s’ajoute un déficit criant d’infrastructures spécialisées. Le Tchad ne dispose que de très peu d’unités capables de transformer les déchets plastiques en matières premières réutilisables. Les rares initiatives existantes sont portées par des entrepreneurs privés ou des associations qui manquent de financements, d’équipements modernes et de débouchés commerciaux. Faute d’un véritable tissu industriel consacré au recyclage, la majorité des déchets finit dans des décharges sauvages ou est brûlée à ciel ouvert, libérant des fumées toxiques dangereuses pour la santé.
Le secteur informel joue aujourd’hui un rôle central dans la récupération des plastiques. Des centaines de jeunes et de femmes vivent de la collecte de bouteilles et de certains emballages revendables. Leur travail contribue à réduire une partie de la pollution, mais il s’effectue sans véritable encadrement, sans protection sociale et dans des conditions souvent précaires. Malgré leur utilité, ces acteurs restent peu intégrés aux politiques publiques de gestion des déchets. L’absence d’une véritable économie circulaire constitue également un frein majeur.
Dans plusieurs pays africains, les déchets plastiques sont devenus une ressource économique utilisée pour fabriquer des pavés, des meubles, des tuyaux, des objets artisanaux ou encore des matériaux de construction. Au Tchad, cette filière demeure embryonnaire, faute d’investissements, d’accompagnement technique et d’incitations fiscales destinées aux entreprises souhaitant se lancer dans le recyclage.
La sensibilisation des citoyens reste, elle aussi, insuffisante. Beaucoup ignorent encore les conséquences environnementales des déchets plastiques. Durant la saison des pluies, les sachets obstruent les caniveaux et aggravent les inondations qui frappent régulièrement plusieurs quartiers de N’Djamena. D’autres sont emportés par le vent jusqu’aux cours d’eau, où ils menacent les écosystèmes et les animaux.
Les plastiques abandonnés peuvent mettre plusieurs centaines d’années à se dégrader, laissant des traces durables dans l’environnement. Face à cette situation, les autorités multiplient les campagnes de salubrité et les appels à la responsabilité citoyenne. Toutefois, ces initiatives restent limitées lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’une stratégie nationale ambitieuse. Une politique efficace devrait intégrer le tri des déchets, renforcer les capacités des collectivités locales, soutenir les entreprises de recyclage, promouvoir l’innovation et encourager les producteurs à réduire les emballages à usage unique.
Les partenaires techniques et financiers pourraient également jouer un rôle déterminant en accompagnant le développement d’une véritable industrie du recyclage. Au-delà de la protection de l’environnement, cette filière représente une importante opportunité économique. Elle pourrait créer des milliers d’emplois pour les jeunes, favoriser l’entrepreneuriat local et générer de nouvelles sources de revenus, tout en améliorant le cadre de vie des populations.
Le défi est immense, mais il n’est pas insurmontable. Transformer les déchets plastiques en ressources exige une volonté politique, des investissements et un changement des comportements. Pour le Tchad, le recyclage n’est plus seulement une question environnementale : il constitue désormais un enjeu de santé publique, de développement économique et de résilience urbaine. Tant que les déchets continueront d’être perçus comme un simple problème, plutôt que comme une ressource potentielle, le recyclage aura du mal à prendre son envol.