Violences conjugales au Tchad : à Mbikou, le piège du silence familial
À Mbikou, au Tchad, les violences conjugales persistent dans l'ombre en raison de la loi du silence familial. Une omerta qui pénalise des femmes pourtant piliers de l'économie locale.
Par Barra Lutter
À Mbikou, une localité où la femme occupe une place centrale dans l’agriculture et le tissu économique, une réalité inquiétante persiste : les violences conjugales y sont fréquentes, mais rarement exposées au grand jour. Derrière le rôle moteur que jouent les habitantes dans la survie des ménages se cache un paradoxe douloureux. Celles qui soutiennent l’économie familiale sont aussi celles dont les droits sont le plus souvent bafoués.
Dans cette communauté, les violences faites aux femmes ne relèvent pas d’actes isolés. Elles s’inscrivent dans un cadre socioculturel où la gestion des conflits conjugaux incombe d’abord au cercle intime. Lorsqu’une femme est victime de maltraitance – qu’elle soit physique, psychologique ou économique –, la réaction immédiate consiste généralement à régler l’affaire en famille. Parents, beaux-parents ou notables interviennent pour apaiser les tensions, souvent au détriment de la victime.
Ce mode de gestion, perçu comme un moyen de préserver l’unité du foyer, contribue en réalité à banaliser l'agression. En étouffant les faits, il prive les victimes de tout recours légal et de toute protection durable. Le silence imposé devient ainsi un facteur aggravant, qui renforce l’impunité des auteurs et décourage les femmes de dénoncer les abus.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’une part, le poids des traditions valorise la stabilité du mariage au détriment du bien-être individuel. Quitter son foyer ou exposer publiquement son conjoint est souvent perçu comme une honte pour la femme et sa famille. D’autre part, la dépendance financière limite leur émancipation, beaucoup craignant de perdre leur sécurité matérielle ou celle de leurs enfants.
À cela s’ajoute un accès restreint à l’information et aux structures de prise en charge. Dans des zones enclavées comme Mbikou, les dispositifs de protection restent faibles, voire inexistants. L’absence de sensibilisation sur les droits fondamentaux perpétue ce cycle de violence.
Pourtant, des solutions existent. La première consiste à briser l'omerta en encourageant la parole et en sensibilisant les communautés aux conséquences de ces actes. Les leaders locaux et religieux ont un rôle clé à jouer dans cette transformation des mentalités. En parallèle, le renforcement des mécanismes juridiques doit être garanti, y compris en milieu rural.
Enfin, il est essentiel de promouvoir une autonomisation réelle des femmes, sur les plans économique, social et juridique. À Mbikou, la lutte contre les violences conjugales exige un changement profond des mentalités : tant que le compromis familial primera sur la justice, ce fléau continuera de prospérer dans l’ombre.