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Dieu n'est pas centrafricain


Alwihda Info | Par Clément De Boutet-M'bamba - 29 Octobre 2014 modifié le 29 Octobre 2014 - 08:02

Aujourd'hui encore, nous nous gavons de légendes pour expliquer la crise centrafricaine. Nous nous abreuvons de fantasme et de terrorisme intellectuel pour satisfaire nos calculs catégoriels. La moindre observation, le simple mot, l'innocent point d'interrogation, suffisent pour déclencher une terrible vendetta où se coalisent toutes les forces, intelligences et sentiments imaginables.


DIEU N’EST PAS CENTRAFRICAIN
De l’échec de Boganda à la Transition


Il y a quelques jours, je discutais avec un ami journaliste centrafricain qui voulait absolument que je lui dise le nom de la personne qui tire les ficelles de « l'angolagate ».
-Lui : « CBM, puisque tu prétends que ni Sassou, ni Nguendet, ni Meckassoua ne sont impliqués dans l'exploitation de l'angolagate, alors dis-moi qui est cette personne ? »
-Moi : « Il faut savoir exploiter une information en la sortant au bon moment. Cela n'est pas seulement valable pour la politique mais aussi pour le journalisme. »
-Lui : « Tu rejettes aussi la question du pétrole dans l'angolagate et la crise centrafricaine. Le peuple veut savoir, il faut nous glisser les infos. »
-Moi : « Ben, demandes au peuple lui-même de lancer sa quête »
-Lui : « tu connais bien ce peuple, ce serait lui demander la nationalité de Dieu »

...C'est à cet ami journaliste que je dois le titre de ce billet.

L'une des clés de l'explication du drame de l'ex Oubangui-Chari est le rapport du Centrafricain avec la mort....Wow, Vadé retro satanas !
Oui, le rapport du Centrafricain avec la mort. Dans l'ex Oubangui-Chari, il n y a jamais de mort naturelle.
Le bulletin médical de la personne décédée indique noir/blanc qu'elle est morte d'une tumeur aux poumons, on trouvera une voisine dans le quartier pour faire d'elle, la méchante sorcière ayant vampirisée la défunte.
Le bulletin médical de la personne décédée indique noir/blanc que cette dernière était porteuse du HIV. Mais on trouvera une tante ou un oncle dans la famille pour porter la responsabilité de cette mort.
La plupart du temps, ce sont des personnes lettrées, disposant de références certifiées sur le plan académique ou professionnel qui sont à l'origine de ces fantasmes mortifères. Qui abrutissent plus qu'ils n’éclairent.
Ainsi donc, la culture centrafricaine n'accepte pas ce qui est normal, ce qui est naturel. Par culture centrafricaine, j'entends ici parler de trait traditionnel commun à toutes les peuplades présentes sur les 623.000 km² de ce qu'est l'ex Oubangui-Chari. C'est toujours la faute des autres. Le diable, c'est toujours le voisin. Le fautif, c'est toujours celui qui est en face. Un peuple qui ne se remet pas en cause et une élite spécialisée dans la caricature et l'anathème, ne trouveront aucune solution à leurs difficultés et seront pour l’éternité, voués à servir de paillasson à d'autres peuples et seigneurs. Ainsi est fait le monde. Ainsi est l'histoire de l'humanité.

Sentant sa fin imminente, le général Yangouvonda et ses communicants avaient lancés la notion de la double guerre. D'une part, la guerre religieuse c'est à dire la volonté de Djotodia et ses desperados de faire de la RCA un émirat islamique au cœur de l'Afrique et d'autre part, la guerre du pétrole, c'est à dire la volonté de Deby de mettre la main sur les « réserves » pétrolières du lac mamoun dans la Vakaga.
Depuis que les Debyboys sont partis de la RCA à la faveur d'un rejet global des Centrafricains, on a rapidement fait des Français, les marionnettistes de la crise centrafricaine. Il m'arrive de lire ici et là des légendes selon lesquelles la crise centrafricaine n'est pas encore arrivée à son terme car la grille de répartition des intérêts pétroliers souffre encore de divergence. J'ai même entendu quelqu'un soutenir sur un grand média que les réserves du Lac Mamoun produiraient UN MILLION de barils par jour et c'est à cause de cela que la crise dure. Ce qui placerait la RCA dans le peloton de tête des producteurs pétroliers du Continent et même du monde lorsqu'on sait que des indices pétroliers sont présents en dehors de la Vakaga. Si je n'avais pas écouté quelques mois auparavant Yangouvonda et ses communicants dire que le pétrole centrafricain « coulera » en 2014, j'aurai éclaté de rire. Mais les déclarations de la fin de règne de la Bozizie étaient suffisantes pour que je fasse l’économie d'un MDR au carré.

L’ÉCHEC FONDATEUR

Au soir du 28 novembre 1958, B. Boganda et ses amis du MESAN contemplent impuissants, la proclamation de la République du Congo Brazzaville. Le pays de l'Abbé Fulbert Youlou et Opangault était le dernier des territoires de l'Afrique Équatoriale Française qui voulait lier son destin dans un état fédéral avec l'Oubangui-Chari de l'Abbé Boganda. Ce 28 novembre 1958, c'était donc la mort de ce projet qui aura occupé une part importante de l'agenda politique de Boganda dès son élection à la présidence du grand conseil à Brazzaville. Trois jours plus tard, le 1er décembre 1958 la République était proclamée et la RCA, lancée.
La tragique disparition de B. Boganda cinq mois après la naissance de la République Centrafricaine n'arrangeant pas les choses, naquirent pour l'aspect politique, les postulats du complot, de la victimisation et de la faute de l'autre, des autres. Au point que même des gens nés bien des années après Boganda, se servent de cette parenthèse historique (1958-1959) pour justifier une faute politique de 2014, liée à une décision de 2014 dans le contexte de 2014.
Il y a quelques mois, j'ai lu une déclaration d'un des 70 candidats à la présidentielle de 20XX selon laquelle, mettre rapidement en place un état fédéral sur la base de la défunte République Centrafricaine de 1958 est la solution appropriée non seulement pour l'ex Oubangui-Chari mais aussi pour l'Afrique Centrale. Prendre pareille position en 2014, c'est non seulement ne pas comprendre les réalités de la crise centrafricaine mais c'est aussi ne pas comprendre les causes de l’échec de 1958.

Des quatre territoires de l'AEF, l'Oubangui-Chari était en 1958 celui qui n'avait aucune importance économique. C'est ici et seulement ici que résident les causes de l'échec de ce qu'il faut nommer l’échec fondateur puisque durant ses mandants, Boganda n'avait pas de projet pour l'Oubangui-Chari mais pour l'Afrique. La dénomination du MESAN résume cette ambition et permet, je l'espère, d'éviter toute polémique inutile avec ceux qui sont allergiques à l'évocation de ce sujet. L'Oubangui-Chari n'avait pas de projet pour lui-même et aucune importance économique. C'était le dépôt de l'empire colonial, celui de la main d’œuvre corvéable à merci et du travail forcé. C'était le territoire conquis par hasard et sans ambitions, c'était terrae incognitae et c'était aussi la terre de tous les fantasmes et légendes.

Le 1er territoire de l'AEF à avoir proclamé la République était le Gabon de Léon Mba suivi du Tchad et du Congo.
Boganda avait deux handicaps majeurs dans son projet :
1 : il était soupçonné d'agir par ambition personnelle et ;
2: il n'était pas conscient du poids réel de son territoire au sein de l'AEF, de l'Afrique et du monde en cette année 1958.

En 1956, la France venait de découvrir du pétrole au Gabon. À cause de la situation en Algérie, elle a décidé de faire du pays de l'Okoumé, une de ses sources d'approvisionnement. Le Gabon entrait dans l'ère industrielle.
Durant la même décennie, un immense projet était lancé au Congo Brazzaville, le barrage de la Kouilou dans la région de la Sounda. « ...un immense lac artificiel de 1800 kilomètres carrés et produirait des milliards de kilowattheures d'énergie bon marché, susceptible d'attirer une série d'entreprises étrangères désireuses d'exploiter les importantes ressources minières de la région. »(1) C'était plus grand que le grand Inga du Congo Démocratique. Le Congo aussi entrait dans l'ère industrielle.

L'équation était simple : le Gabon puis le Congo ne voulaient pas payer le coût de l'intégration et du développement à la place des Oubanguiens et des Tchadiens. D'ailleurs le rêve de Youlou était celui de la (ré) fondation d'un état Bakongo. Boganda et le MESAN ne l'avaient pas compris même si durant quelques jours, le socialiste Congolais Opangault fut son allié.

Aujourd'hui encore, nous nous gavons de légendes pour expliquer la crise centrafricaine. Nous nous abreuvons de fantasme et de terrorisme intellectuel pour satisfaire nos calculs catégoriels. La moindre observation, le simple mot, l'innocent point d'interrogation, suffisent pour déclencher une terrible vendetta où se coalisent toutes les forces, intelligences et sentiments imaginables. La tolérance a disparu et avec elle, l'interrogation légitime. La tolérance a disparu et avec elle, l'Espérance.
Et j'ai peur. Peur de ce qui sera le Centrafrique, lorsque les 69 autres vaincus de la présidentielle de 20XX, rejetteront ses résultats. J'ai peur car la situation risque d'être pire que ce que nous avons connu ces deux dernières années. J'ai peur de ce paysage politique où tout le monde dispose de sa machette dans le dos.

Non, ce n'est pas la France qui est la cause de notre drame. La mort qui est devenue un objet banal dans l'ex Oubangui-Chari n'est pas donnée par la France et les Français. Ce sont des fils et filles, ce sont des habitants allochtones et autochtones de l'ex Oubangui-Chari qui la donnent.
Non, l'être humain qui est aujourd'hui dépecé, désacralisé et même consommé, ce n'est pas la France et les Français qui profanent l'homme dans son entité la plus sacrée. Ce sont des fils et filles de l'ex Oubangui-Chari.
Non, ce ne sont pas seulement certains qui sont la cause de ce drame. Ce sont tous ceux qui, SANS EXCEPTION, encartés politique ou pas, en 56 années de régime autonome et indépendant, ont eu le privilège de servir ce pays qui sont la cause de son malheur.
Non, ce ne sont pas les Tchadiens, les Congolais, les Camerounais et les Français qui sont la cause de ce calvaire.
Non, ce ne sont pas les Franc-maçons, les rosicruciens et que sais-je encore qui sont les causes de ce drame.
Oui, ce sont d'abord les fils et filles de Centrafrique car le bourreau du Centrafricain, c'est le Centrafricain lui-même.

J'ai commencé ce billet en empruntant son titre à une conversation privée. Je le finis en empruntant les mots qui suivent à un frère : « La démocratie est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple ainsi est défini ce mot. Mais ça c'est avant. [En RCA c'est le] (2) Pouvoir d'un groupe d'hommes élu par le crime pour gouverner un peuple et pour le bien du même groupe d'hommes. »

Les partisans de l'ordre ancien, les ayatollahs du messianisme politique, les fabricants d'anathème et de polémique ne me feront pas changer d'opinion sur la question, le Bourreau du Centrafricain, c'est le Centrafricain lui-même. Ainsi fut l'histoire, ainsi est la réalité.

Le 26 décembre 2006, je publiais ce poème « Requiem pour une aube nouvelle en Centrafrique »(3) :
Le Bourreau du Centrafricain, c’est lui-même

Dans nos bouches le mot tribu ils ont mis ;
Et son sens, ils ont perverti ;
Dans nos yeux la haine, ils ont injecté ;
Dans nos bras, des haches ils ont placés ;
Dans nos champs, des armes ils ont caché ;

Mais,…

Dans nos maisons les marmites ils ont vidé ;
Dans nos hôpitaux, la mort ils ont semé;
Dans nos quartiers la désolation et l’humiliation ;
ils font pleuvoir ;
Dans nos villages le désespoir et la désertification ;
Ils nous servent à boire ;
Dans nos écoles ils ont déversé un torrent d’inculture et de méconnaissance ;
Dans le monde entier, leurs propres enfants, ils ont abandonné ;
en déserrance et sans aide, partis pourtant étudier ;
Dans notre pays, la pauvreté extrême ils font régner
et depuis vingt ans, le SIDA, ils le laissent nous décimer.


Clément De Boutet-M'bamba
1 : Projet barrage du Kouilou
http://fr.wikipedia.org/wiki/Kouilou-Niari#Am.C3.A9nagement_-_Le_projet_du_barrage_du_Kouilou
2 : les mots entre griffes sont miens
3 : Le Bourreau du Centrafricain, c'est le Centrafricain lui-même. CBM, Paris, 26.12.2006
http://www.sozoala.com/palabre/reflexions/r20061227001.htm




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