Automobile au Tchad : pourquoi le marché est-il submergé par les voitures d'occasion ?
À N'Djamena et dans tout le Tchad, le marché automobile est ultra-dominant en faveur des véhicules d'occasion. Une nécessité économique pour les ménages, mais un défi croissant pour la sécurité et l'environnement.
Par Barra Lutter
À N'Djamena comme dans les principales villes du Tchad, le constat saute aux yeux : le marché automobile est largement dominé par les véhicules d'occasion. Berlines japonaises, européennes ou américaines, camionnettes, véhicules tout-terrain et motos arrivent sur le territoire après avoir déjà parcouru plusieurs années, parfois plusieurs centaines de milliers de kilomètres, sur les routes d'Europe, d'Asie ou d'Amérique.
Pour une grande partie des ménages et des entrepreneurs, acheter un véhicule neuf relève presque de l'impossible. Les prix, les taxes, le coût du transport et le niveau des revenus font du véhicule d'occasion l'option la plus accessible. Mais derrière cette logique économique se cache une autre réalité : celle d'un parc automobile vieillissant, coûteux à entretenir et parfois dangereux pour les usagers.
Le neuf, un luxe inaccessible
Le premier facteur qui explique la domination de l'occasion est naturellement le prix. Un véhicule neuf peut coûter plusieurs dizaines de millions de francs CFA, selon la marque et le modèle. À cela s'ajoutent les frais d'importation, les droits de douane, le transport et les démarches administratives.
Face à ces montants, le marché de l'occasion apparaît comme une solution plus réaliste. Un véhicule ayant déjà servi à l'étranger peut être acheté à un prix largement inférieur. Pour un fonctionnaire, un commerçant ou un entrepreneur, la différence est considérable.
Le problème est que le faible coût d'achat initial peut rapidement être compensé par les dépenses d'entretien. Pannes répétées, pièces de rechange, consommation excessive de carburant et réparations fréquentes transforment parfois une voiture bon marché en véritable gouffre financier. Pourtant, même avec ces contraintes, l'occasion reste la porte d'entrée principale vers la propriété automobile.
Le Tchad, destination des véhicules en fin de parcours ?
Le développement du marché de l'occasion soulève une question plus sensible : le Tchad risque-t-il de devenir une destination pour des véhicules dont les pays d'origine ne veulent plus ?
Dans plusieurs régions du monde, les réglementations environnementales et techniques deviennent progressivement plus strictes. Les véhicules anciens, très polluants ou ne répondant plus aux normes de sécurité sont retirés de la circulation ou fortement taxés. Une partie de ces automobiles trouve ensuite une seconde vie sur les marchés africains.
Le phénomène n'est pas propre au Tchad. Plusieurs pays africains ont longtemps constitué des marchés importants pour les véhicules d'occasion importés. Mais face au vieillissement des parcs automobiles et aux préoccupations environnementales, certains États ont commencé à prendre des mesures pour limiter l'entrée des véhicules trop anciens. Le Tchad pourrait également s'interroger sur la nécessité d'encadrer davantage ce marché.
Quand les pays retirent les véhicules trop vieux
L'exemple du retrait progressif des véhicules anciens existe déjà dans plusieurs pays. Au Maroc, les politiques de renouvellement du parc automobile ont encouragé, à différentes périodes, le remplacement des véhicules vétustes par des modèles plus récents. L'objectif est double : réduire la pollution et améliorer la sécurité routière.
En Côte d'Ivoire également, les autorités ont renforcé les restrictions concernant l'importation de véhicules d'occasion trop anciens. Des limites d'âge ont été imposées pour certains véhicules importés afin d'éviter que le pays ne devienne un dépotoir automobile.
Le Nigeria, de son côté, a également engagé des politiques visant à contrôler l'importation de véhicules anciens, même si l'application de ces mesures reste confrontée aux réalités du marché et de la contrebande.
Le Rwanda est souvent cité parmi les pays africains qui ont adopté des règles plus strictes sur l'âge des véhicules importés, dans une stratégie visant à moderniser progressivement le parc automobile et à limiter les émissions polluantes. Ces expériences montrent qu'un pays peut agir sur la qualité des véhicules qui entrent sur son territoire. Mais une telle politique exige des alternatives économiques pour les consommateurs.
Retirer les véhicules périmés : une solution délicate
La question du retrait des véhicules trop anciens est particulièrement sensible. Interdire brutalement les véhicules âgés ou les retirer de la circulation pourrait provoquer une crise sociale et économique. Au Tchad, des milliers de familles vivent directement ou indirectement du transport. Taxis, véhicules de marchandises, moto-taxis, transport interurbain et petits commerces dépendent largement de moyens de transport anciens mais accessibles financièrement.
Une politique de retrait devrait donc être accompagnée
L'État pourrait, par exemple, mettre en place un programme de renouvellement progressif du parc automobile. Des mesures fiscales pourraient encourager l'importation de véhicules plus récents, hybrides ou moins polluants. Des crédits spécifiques pourraient être proposés aux professionnels du transport pour remplacer progressivement leurs véhicules vétustes.
Une prime à la casse ou un système de reprise des anciens véhicules pourrait également être envisagé. Dans certains pays, ce mécanisme permet aux propriétaires de remettre un vieux véhicule en échange d'une aide financière destinée à l'achat d'un modèle plus récent.
Entre nécessité économique et sécurité routière
Le défi tchadien est donc complexe. Il serait difficile d'interdire simplement les véhicules d'occasion alors qu'ils représentent la seule option financièrement accessible pour une grande partie de la population.
Mais laisser entrer sans contrôle des véhicules extrêmement anciens comporte également des risques. Les conséquences concernent la sécurité routière, la pollution, la consommation de carburant et le coût économique des réparations.
Le débat ne devrait donc pas opposer le véhicule neuf au véhicule d'occasion. L'enjeu est plutôt de déterminer quel type de véhicule d'occasion le Tchad souhaite importer. Un véhicule de cinq ou sept ans, bien entretenu et contrôlé, n'a pas la même réalité qu'un véhicule de vingt ans dont l'état mécanique est incertain.
Moderniser sans exclure
Le marché automobile tchadien continuera probablement à dépendre de l'occasion pendant encore longtemps. La faiblesse du pouvoir d'achat et l'absence d'une industrie automobile locale rendent cette réalité difficilement évitable.
Mais le pays peut progressivement organiser ce marché. Fixer un âge maximal pour les véhicules importés, renforcer les contrôles techniques, lutter contre l'importation d'épaves et faciliter l'accès à des véhicules plus récents pourraient constituer les premières étapes.
Le véritable défi sera de moderniser le parc automobile sans exclure ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter du neuf. Car au fond, la question n'est pas de savoir si les Tchadiens doivent arrêter d'acheter des véhicules d'occasion. Elle est de savoir jusqu'à quel point le pays peut continuer à accueillir les voitures que d'autres économies ont déjà décidé de retirer de leurs routes.