Forum Russie-Afrique : les médias appelés à repenser leurs modèles face à l’IA, aux fake news et à la crise de l’attention
À Moscou, responsables de médias russes et africains ont débattu, le 29 octobre 2026, des profondes mutations qui bouleversent le secteur de l’information. Intelligence artificielle, prolifération des fausses informations, essor des réseaux sociaux, infotainment et nouveaux comportements des publics étaient au cœur de la session intitulée « Repenser les défis auxquels sont confrontés les médias modernes ». Pour les participants, une conclusion s’impose : les médias traditionnels doivent s’adapter sans renoncer aux fondamentaux du journalisme.
Organisé du 26 au 29 octobre à Moscou par RT, en coopération avec Sputnik et TASS, le Forum des médias Russie-Afrique a réuni plus de 200 participants issus de 46 pays africains : dirigeants de médias, journalistes, responsables institutionnels, experts et créateurs de contenus.
La session consacrée aux défis des médias modernes s’est tenue le 29 octobre dans le cadre du Forum économique et humanitaire Russie-Afrique. Le programme officiel plaçait notamment au centre des échanges la montée de l’infotainment, la diffusion massive de fausses informations, la transformation des modes de consommation de l’actualité et la nécessité de préserver les standards professionnels du journalisme.
Autour de la table figuraient notamment Gorden Tawanda Mwerenga, directeur de la technologie de Zimbabwe Newspapers (1980) Limited ; Muhammad Ali Ali, directeur général de la News Agency of Nigeria ; Kamel Mansari, rédacteur en chef du Jeune Indépendant ; Ignaty Pavlov, directeur général de Vedomosti ; Vasily Pushkov, directeur de la coopération internationale du groupe Rossiya Segodnya ; Abderrahim El Asri, de Hespress ; ainsi que Djamil Ahmat Mahamat, directeur général du portail Alwihda Info. Leur présence est également documentée par le photobank officiel du sommet.

L’avenir du journalisme en question
Vasily Pushkov a notamment soulevé une interrogation sur l’avenir même du métier de journaliste, dans un contexte où les jeunes générations ne passent plus nécessairement par les médias traditionnels pour accéder à l’information.
Cette inquiétude a servi de point de départ à une réflexion plus large : à quoi serviront les médias si les publics découvrent désormais l’actualité principalement par TikTok, Telegram, WhatsApp, Facebook, les moteurs de recherche ou encore les résumés générés par l’intelligence artificielle ?
La plupart des intervenants ont néanmoins estimé que cette évolution ne signifie pas la disparition du journalisme, mais impose une profonde adaptation des rédactions.
Djamil Ahmat Mahamat : « les médias ne doivent pas être démissionnaires »
Dans son intervention, Djamil Ahmat Mahamat a estimé que l’évolution des usages numériques ne devait pas conduire les médias à abandonner leur rôle au profit des influenceurs, des réseaux sociaux ou de l’intelligence artificielle.
Il a souligné la progression rapide de l’accès à Internet en Afrique et le poids croissant des jeunes internautes, estimant que les médias doivent accompagner cette évolution plutôt que la subir.
Selon lui, le besoin d’une information vérifiée reste d’autant plus important que les réseaux sociaux permettent aux fausses nouvelles de circuler beaucoup plus rapidement que les démentis.

Adapter un même contenu à plusieurs formats
Parmi les principales propositions avancées par le directeur général d’Alwihda Info figure une transformation de la manière de produire et de diffuser l’information.
Selon lui, un article ne doit plus nécessairement rester limité à sa forme écrite. Une même information peut être déclinée en plusieurs produits : article complet, résumé visuel, infographie, courte vidéo, podcast ou publication destinée aux réseaux sociaux.
L’objectif est d’aller chercher le public sur les plateformes qu’il utilise déjà, tout en conservant un lien vers le contenu journalistique complet pour les lecteurs souhaitant approfondir le sujet.
Il a notamment souligné que les médias télévisés africains gagneraient à ne plus se contenter de publier intégralement leurs journaux télévisés sur Internet. Les reportages et séquences pourraient être découpés et adaptés aux usages propres à TikTok, Facebook, YouTube Shorts ou Instagram.
Cette approche permettrait aux médias traditionnels de mieux rivaliser avec les nouveaux producteurs de contenus sans sacrifier la vérification de l’information.

La crise de l’attention
Les discussions ont également porté sur la diminution du temps accordé à chaque contenu.
Face à l’abondance d’informations disponibles, les utilisateurs passent rapidement d’une vidéo à une autre et privilégient souvent des formats courts.
Pour Djamil Ahmat Mahamat, cela ne signifie pas qu’il faille supprimer les enquêtes, analyses ou reportages longs. Les médias doivent plutôt être capables de proposer simultanément des formats rapides et des contenus approfondis.
« Le lecteur ne veut plus se casser la tête et veut aller vite, lire vite, visionner vite », a-t-il résumé, estimant que les premières secondes d’une vidéo sont devenues déterminantes pour retenir l’attention du public.

Le fact-checking comme nouvelle fonction essentielle
La lutte contre les fausses informations a occupé une place importante dans les échanges.
Djamil Ahmat Mahamat estime que chaque rédaction devrait, dans la mesure de ses moyens, développer une activité de fact-checking capable de vérifier rapidement les contenus viraux.
Selon lui, le problème tient notamment au fait qu’une fausse information peut se propager très rapidement alors que sa réfutation nécessite davantage de temps, de vérifications et de moyens.
Les médias doivent donc devenir un « rempart » face à la désinformation, tout en améliorant leur rapidité de réaction.

L’intelligence artificielle, menace ou levier ?
L’IA a naturellement occupé une partie importante du débat.
Pour le responsable d’Alwihda Info, elle ne doit pas être considérée uniquement comme une menace pour les journalistes. Utilisée avec précaution, elle peut aider les rédactions à rechercher des sources, identifier rapidement des contenus douteux, assister le fact-checking ou accélérer certaines tâches.
Il a toutefois insisté sur la nécessité de conserver une vérification humaine et de ne pas déléguer la décision éditoriale aux machines.
Le risque, évoqué par le chef adjoint de l'administration présidentielle du Président de la Fédération de Russie, Maxim Oreshkin, est également celui des algorithmes qui sélectionnent les informations visibles par les internautes et peuvent contribuer à enfermer les publics dans des environnements informationnels très orientés.

Simplifier sans appauvrir l’information
Pour les médias africains, un autre défi réside dans l’accessibilité du contenu.
Djamil Ahmat Mahamat a insisté sur la nécessité d’adapter le langage utilisé aux réalités socioculturelles et éducatives des différents publics. Il a cité les stratégies multilingues de Sputnik, RT ou TASS, mais également celles de plusieurs médias africains publiant en français, arabe, anglais ou dans des langues africaines comme le haoussa.
Selon lui, cette stratégie permettrait de réduire ce qu’il qualifie de « cécité informationnelle », en donnant accès à une information professionnelle à des populations actuellement éloignées des médias traditionnels.

Les médias africains appelés à « voir plus grand »
La session a également réuni plusieurs professionnels africains, parmi lesquels la responsable de média malgache Lovaosa Rabary, Paul Ella Menye du Cameroun et le journaliste marocain Abderrahim El Asri.
Au-delà des différences de marchés et de modèles économiques, une idée a traversé les échanges : les médias africains ne peuvent plus se contenter de leurs modes de fonctionnement traditionnels.
Pour Djamil Ahmat Mahamat, le continent dispose désormais de médias de plus en plus professionnels et influents, mais ceux-ci doivent davantage investir dans les nouveaux formats, la technologie, les langues locales, la vérification de l’information et la coopération entre rédactions.
Il a également repris l’appel lancé quelques jours auparavant par le ministre centrafricain de la Communication à construire « un espace médiatique puissant et fort pour raconter nos propres réalités », estimant que pendant trop longtemps les récits africains ont été racontés depuis l’extérieur.

S’adapter sans renoncer au journalisme
Au terme des échanges, les participants ont largement convergé sur un constat : l’avenir des médias dépendra moins de leur capacité à résister aux nouveaux usages que de leur aptitude à s’y adapter.
Il s’agit donc d’être présent sur les plateformes où se trouve désormais le public, de produire des formats courts sans abandonner les enquêtes et les analyses, d’utiliser l’intelligence artificielle sans lui confier la responsabilité éditoriale et de renforcer le fact-checking.

Le Forum Russie-Afrique s’est également traduit par plusieurs accords de coopération entre médias russes et africains portant notamment sur les échanges de contenus, la formation professionnelle et les technologies de diffusion.
Pour Djamil Ahmat Mahamat, cette coopération pourrait notamment permettre aux journalistes africains de découvrir davantage le fonctionnement des rédactions russes et d’en tirer des pratiques susceptibles d’être adaptées à leurs propres réalités.
« À nos amis russes, continuez à partager vos meilleures pratiques journalistiques et à faire découvrir le fonctionnement de vos rédactions à nos journalistes. J’en suis convaincu, cela aura un grand impact », a-t-il conclu.

Signature d'un accord de coopération entre Alwihda Info et Sputnik
En marge du forum des médias de Moscou, un accord de coopération a été signé entre Alwihda Info et Sputnik -Agence d’information russe de l’entreprise d’État Rossiya Segodnya. L’accord a été signé par Djamil Ahmat Mahamat, directeur général de Alwihda Médiacom et Vasily Pushkov, directeur de la coopération internationale du groupe médiatique Rossiya Segodnya. La signature d’accord a été précédée d’une rencontre d’échanges avec Maxim Orechkine, chef adjoint de l’administration présidentielle de la Fédération de Russie.
“Je suis convaincu que la signature de cet accord entre Sputnik et Alwihda Info va nous pousser à voir plus loin et plus grand, pour un espace médiatique puissant et fort”, a déclaré le directeur de Alwihda Info.
