La microfinance au Tchad : levier de développement ou simple filet de sécurité ?
Au Tchad, la microfinance connaît une croissance remarquable, illustrée par une hausse de près de 49 % des bilans en un an. Entre inclusion financière et défis structurels, cet outil peut-il réellement transformer l'économie ?
Par Barra Lutter
Longtemps présentée comme un outil incontournable de lutte contre la pauvreté, la microfinance a permis à des millions d'Africains d'accéder au crédit, d'épargner et de lancer une activité génératrice de revenus. Au Tchad, le secteur connaît une croissance encourageante. Pourtant, derrière ces résultats se cache une question essentielle : la microfinance est-elle un véritable moteur de développement ou simplement un filet de sécurité pour les populations les plus vulnérables ?
Un crédit pour ceux que les banques ignorent
Dans de nombreux pays africains, obtenir un prêt bancaire relève souvent du parcours du combattant. Garanties insuffisantes, revenus irréguliers, absence de titres fonciers : autant d'obstacles qui excluent une grande partie de la population du système bancaire classique. C'est précisément pour combler cette fracture qu'est née la microfinance. Son principe est simple : accorder de petits crédits, encourager l'épargne et proposer des services financiers adaptés aux besoins des petits commerçants, agriculteurs, artisans et femmes entrepreneures.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), le développement de la microfinance constitue l'un des principaux leviers de l'inclusion financière et de la réduction de la pauvreté au Tchad. Le gouvernement, en collaboration avec la BEAC et la COBAC, s'est d'ailleurs engagé à renforcer la gouvernance et la supervision des établissements de microfinance afin d'élargir l'accès aux services financiers.
Un secteur en pleine croissance
Contrairement aux idées reçues, le secteur de la microfinance au Tchad poursuit sa progression.
D'après le rapport annuel 2024 de la COBAC, le pays comptait 59 établissements de microfinance agréés et en activité à la fin de l'année 2024. Leur total de bilan a atteint 41,1 milliards de FCFA, contre 27,6 milliards en 2023, soit une progression de 48,9 % en un an. Il s'agit de la plus forte croissance enregistrée parmi les pays de la CEMAC.
Ces résultats traduisent un intérêt croissant des populations pour les services de proximité proposés par les institutions de microfinance, notamment dans les zones où les banques demeurent peu présentes.
Pour de nombreux Tchadiens, quelques centaines de milliers de francs CFA suffisent à transformer un projet en activité économique. Les bénéficiaires financent l'achat d'un moulin, d'un motoculteur, de bétail, de semences améliorées, d'un taxi-moto ou encore de marchandises destinées au petit commerce. Les femmes représentent une part importante de cette clientèle, notamment dans les marchés urbains et les activités de transformation agroalimentaire.
Au-delà du crédit, certaines institutions proposent également des produits d'épargne, des assurances et des formations à la gestion, renforçant ainsi la résilience financière des ménages.
Une inclusion financière encore limitée
Malgré ces avancées, le Tchad demeure l'un des pays où l'accès aux services financiers reste le plus faible.
Le FMI souligne que l'amélioration de l'inclusion financière passe non seulement par le développement des établissements de microfinance, mais aussi par la bancarisation des paiements publics, l'essor du mobile money et le renforcement de la sécurité des transactions numériques. Autrement dit, la microfinance ne peut produire pleinement ses effets que si elle s'inscrit dans un écosystème financier moderne, fiable et accessible.
De la survie à la création de richesse
La microfinance n'est toutefois pas une solution miracle. Les montants accordés restent souvent insuffisants pour financer des investissements de plus grande envergure. Les taux d'intérêt peuvent être élevés, les échéances de remboursement rapprochées et les défauts de paiement fragilisent certaines institutions.
Dans plusieurs pays africains, des établissements de microfinance ont disparu faute d'une gouvernance rigoureuse ou d'une gestion efficace des risques. La COBAC rappelle d'ailleurs que, malgré la croissance du secteur dans la sous-région, des fragilités structurelles persistent et nécessitent un contrôle prudentiel renforcé.
Par ailleurs, un microcrédit ne crée pas automatiquement de richesse. Sans accompagnement, sans formation et sans débouchés commerciaux, de nombreux bénéficiaires peinent à développer durablement leur activité. Le véritable défi consiste désormais à faire évoluer la microfinance.
Au lieu de financer principalement des activités de subsistance, elle pourrait davantage soutenir les chaînes de valeur agricoles, les start-up, les entreprises numériques, les coopératives ou encore les initiatives liées à l'économie verte.
L'accès au financement devrait également s'accompagner de formations en gestion, en comptabilité et en marketing afin d'améliorer la viabilité et la pérennité des projets financés.
Un outil, pas une solution unique
La microfinance a démontré qu'elle pouvait rapprocher les services financiers des populations exclues du système bancaire classique. Au Tchad, la progression de près de 49 % du total de bilan des établissements de microfinance en un an témoigne du dynamisme du secteur.
Mais réduire durablement la pauvreté exige bien davantage qu'un simple accès au crédit. Cela nécessite des infrastructures, un environnement des affaires favorable, des formations de qualité, des marchés accessibles et des politiques publiques cohérentes.
La microfinance peut ouvrir une porte. Elle ne remplace ni une stratégie nationale de développement ni une économie créatrice d'emplois. Lorsqu'elle est bien encadrée, elle constitue un puissant levier d'autonomisation économique. Lorsqu'elle agit seule, elle risque de ne devenir qu'un mécanisme de survie. C'est toute la différence entre accorder un prêt et construire un développement durable.